‹ Le progrès par le christianisme (volume 5)Chapitre 6 sur 11 · DE LA VALEUR DL PROGRÈS MATÉRIEL · texte numérisé non relu

DE LA VALEUR DL PROGRÈS MATÉRIEL

OÙ va rhuiiiaiiité ; il dit d'où le Prop;rès doit partir pour a\oir sa raison d'être et de coniniencer, et il dit où le Progrès doit aboutir, pour iiwi'w sa raison de finir et de se comjiléter. II en montre en deux mots et la naissance et la consommation. C'est que seul, entre toutes les doctrines, le christianisme porte dans ses profondeurs infinies le mystère du commencement et le mystère de la fin. Découvrant à riiumanité, qui ^it entre ces deux termes, tout le champ de la durée où elle doit accomplir ses marches du temps , il pose au\ doux extrémités ses dogmes lumineux, phares diNins destinés à éclairer la route tout entière.

Étant donnés le commencement du Progrès et le terme du Progrès, une troisième question, non moins fondamentale, se pose dcAant nous : il s'agit de sa^oir connneut l'humauilé doit marcher de l'un à l'autre? quelle est la nature de cette marche progressive dont Dieu lui a fait la \ocation en la relevant de sa chute et lui ordonnant de reconquérir sa destinée? Sur quoi, par-dessus tout, doit porter l'accomplissement de la loi du Progrès? Kn un mot ^

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quel est l'objet principal du Aéritable Progrès luimain ?

Sur ce point, comme sur tous les antres, l'empire de l'erreur se divise et se subdi^ise. La gravité de la rpiestion a fait naître des écoles, les écoles des systèmes, les systèmes des opinions, les opinions des nuances, et les nuances vont s'effaçant dans des ombres vagues, où l'esprit, cliercbant des affirmations, ne rencontre plus que des doutes, et où voulant se prendre à des doctrines, il ne saisit que des fantômes.

Je ne me propose pas de visiter toutes ces écoles, de remuer tous ces systèmes, de combattre toutes ses opinions, de distinguer toutes ces nuances, de poursuivre tous ces fantômes. J'ai tout à la fois le devoir de position et le besoin de caractère, de clierclier les tendances générales et de me prendre aux réalités palpables. Or, dans l'uniA ersel fractionnement des écoles , des systèmes et des opinions qu'a suscités la préoccupation du Progrès , une tendance se dégage, une pensée se fait jour, €t une réalité s'impose , comme la tendance, la pensée et la réalité la plus générale et la

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f>lus palpable de notre temps : le décelopijeiitent matériel. Oui, Messieurs, le perf'ectiounemeiit toujours croissant de la matière, donné théoriquement par les idéologues, et accepté pratiquement j);ir les peuples, comme l'élément prédominant du Progrès, comme le Progrès lui-mr-me ; tel est en fait le nlou^enlent le |(lus général; et telle est en théorie l'idée la plus uni\ersellement acceptée par les intelligences. S'il est vrai que l'idée du Progrès est dans notre siècle l'idée dominante, il n'est }>as moins \rai de dire ([iie le dé^eloppement matériel est l'idée dominante dans le Progrès luimême. Pour les multitudes surtout, qui ne regardent qu'aux surfaces, ce qu'on nomme Progrès se résout dans une seule chose : accroissement progressif de la jouissance par l'accroissement progressif des perfectionnements de la matière. Devant ce fait, dont l'existence échappe à la discussion, je me sens pressé d'arriver tout de suite à cette question si grave et si actuelle du Progrès matériel. Je traiterai sur ce sujet ces deux points délicats ; je rechercherai en premier lieu quelle est. au point de vue du Progrès véritable, la Aaleur réelle du

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développement maténel et quelles sont les conséquences de ^son exagération. Je rechercherai, en second lieu, quelle est sur ce point la pensée du christianisme et le devoir des Chrétiens. Je ne traiterai dans ce discours que la première question ; je réserve la seconde pour le discours sui^ant, auquel je vous convie comme à un indispensable complément de cette conférence.

Quelle est, au point de vue du véritable Progrès, la valeur du développement matériel? Et que doit-il résulter de son exagération dans le mouvement général de la vie sociale? Telle est la question.

Messieurs, n'attendez pas de moi une agression systématique de ce qu'on appelle aujourd'hui le développement de la matière ou le Progrès matériel. Si je ne viens pas exalter le Progrès matériel, je ne viens pas non plus l'insulter ; ma parole ne veut être ni une agression , ni une adulation. Libre des pas-

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sions qui inspirent des haines injustes ou des enthousiasmes mal avisés, je veux dire sans colère et sans peur, sur rette chose si adorée, la vérité impartiale et désintéressée.

Et d'ahord, laissant pour le moment de côté le jugement que porte le christianisme sur le Projirès matériel, et examinant la question en elle-même, je commence par déclarer que le développement matériel a , dans l'ensemhle du Protïrès humain, une ^aIeur réelle et incontestahle. Quand nous posons cette question : Quelle est la râleur du Progrès matériel? Évidemment, nous supposons "qu'il en a une; on ne cherche pas la ^ale^r du néant. Je me hâte donc de le proclamer, afin que mes paroles gardent dans votre pensée tout leur sens légitime, le développement matériel a, dans l'ensemhle du Progrès, sa valeur relative; alors qu'il se contient dans les homes que lui a posées la Providence, il a sa valeur, parce qu'il a sa fonction. Comme il y a dans la constitution humaine une condition normale de force, et de hien-être physique, utile pour Texercice des facultés intellectuelles et morales ;

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il y a un degré de dé^ eloppement matériel, utile et même nécessaire à la plénitude de la vie sociale. Le vrai point de maturité pour les nations est celui, où le développement matériel ayant atteint le degré suffisant au fonctionnement de toutes les facultés humaines et de toutes les forces sociales , Tordre moral est en progrès, et dé})asse encore le Progrès matériel de toute la supériorité de l'esprit sur la matière. La rencontre providentielle de ces deux Progrès constitue dans Thistoire les grandes époques du monde : elle marque dans les é^olutions séculaires de l'humanité l'apogée des ci^ilisations illustres.

Donc, Messieurs, il faut tout d'al)ord le reconnaître , la marche ascendante de l'industrie, la domination croissante de l'homme sur la nature physique, est un Progrès ; c'est le Progrès dans l'ordre matériel , c'est la matière perfectionnée par l'homme, et recevant du rayon de son génie une splendeur qui la transfigure. Mais autre est le Progrès matériel^ autre est le Progrès humain. Sans doute, le Progrès matériel et le Progrès humain ne sont pas dans une opposition nécessaire ;

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j'accorde même que le perfectionnement de la matière arrivé à un certain dep;ré, atteste dans, cet ordre de choses un agrandissement do l'énergie de l'homme et une extension de la souveraineté que Dieu lui a faite sur la nature physique. Mais si le perfectionnement de la matière et le perfectionnement de l'homme peuvent subsister ensemble ils ne sont pas nécessairement unis. Il est démontré , par la nature des choses et les leçons de l'histoire, que l'homme peut, en perfectioimaiit la matière, se dégrader lui-même : sa royauté peut de>emr sa servitude; et il n'est pas impossible de Aoir ces deux phénomènes se rencontrant ensemble dans un même peuple et à un même [)oint de la durée, le Progrès matériel et la décadence humaine : l'homme régnant sur la matière et la matière subjuguant l'homme. Le Progrès matériel, quoi qu'on fasse pour le grandir outre mesure, ne peut faire violence ni à la force des choses ni à la nature de riiomme. Quelque importance qu'on lui accorde, il ne j)eut a^oir de valeur vraiment humaine qu'en vue de la nature et de la destinée de l'homme. Si l'homme n'a [)as pour

destinée la matière; si l'homme, parles facultés qui le constituent par-dessus tout VJwmmCj, ne touche pas à la matière, et ne cherche pas la matière, le développement matériel ne montera jamais par lui-même à la hauteur d'un progrès humain ; il pourra "valoir comme moyen , comme condition, comme instrument d'un Progrès supérieur qui le coordonne par rapport à lui-même ; jamais il ne constituera par sa propre force le \rai Progrès de l'homme. Il résulte de là que, pour décider d'une manière souveraine cette question oii se remue au sein du présent tout l'avenir du monde , il faut dire en quelques mots quel •est, eu égard à notre nature et à notre destinée, le côté de l'homme vraiment progressifs et quelle est l'essence d'un Progrès vraiment humain.

Le Proerès considéré dans les êtres vivants «st , avons-nous dit, le développement de la vie. La notion du Progrès humain suppose donc une notion de la vie humaine, ce Pros-rès ne pouvant être qu'un développement, une élévation, une éducation de l'homme lui-même. Nous sommes donc amenés à poser ici cette

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question toujours aiicienue et toujours nou- ^elle : Qu'est-ce que l'homme?

Quand l'aiitKjuité a dit : L lionnne est un animal j elle ne l'avait pas encore nonniié ; ce qui aclle^ait de lui faire avec son uom. sou ranpj et sa l'ovautr dans la nature, c'était ce mot : raisoniuihlc. I/Ininmie , résumant dans son (ti'iianisiue prodiiiieux tous les règnes de la nature [)lacés au-dessous de lui, entre, par sa raison , dans l'ordre des intelliij^ences qui s'élèvent an-dessus de lui. Union personnelle de la mntière et de l'esprit, le dernier dans la liiérarcliie des intelligences, et le premier dans la liiérarcliie des corj)S. il est le médiateur ^i^ant de ces deux inondes (pii \ iennent s'unir et s'aliréger en lui. Là au cœur Immain, centre de riuumnc lui-même, ^ieuneiit se tduclicr, comme à la frontière commune des esprits et des corps, les deux jilans de la création; l'un de dei»;ré en dei;ré monte à traders les règnes de la nature matérielle du néant jusqu'à riiomme; Tautre se déroulant de liiérarcliie en liiérarcliie dans le imtnde des esprits, monte de riionime jusqu'à Dieu, centre infini de tous les êtres, dont le Proiirès est

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de tendre et de s'élever vers lui dans la mesure de lu perfection que lui-même leur a donnée. Voilà l'homme; le voilà tel qu'il nous apparaît a^ec sa double substance au milieu de la création. Par un côté touchant la terre, par l'autre cherchant le ciel ; par le premier retïardant le fini, par le second reiïarda.nt l'infini ; par le premier penché vers le néant et près d'y retomber, par le second aspirant vers Dieu, et ambitieux de le posséder.

Cette notion delà vie humaine étant admise, il est facile d'entendre par où l'homme s'élève et par où il descend. Par la première face de lui-même , l'homme monte , car il regarde en haut ; par ce côté il est grand, et il tend à devenir toujours plus grand. C'est que par là, il touche à l'immense, à l'éternel, au divin; par là, il a l'intuition du vrai, la contemj)lation du beau, l'aspiration du bien ; par là, en un mot, il est éminemment progressif : parce que par là il est lui-même, et trouve sa vraie grandeur. J.'homme, avons-nous dit, par toutes ses faces supérieures, cherche l'infini : dès lors , il est évident que pour lui le Progrès vraiment humain , c'est tout ce qui le fait

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croître et <ii-aiidir en ce sens. Tont ce qni lui donnera des rapports plus efiicaces aAcc cet infini qu'il reprarde par son intelligence, qu'il aspire })ar son cœur et qu'il cherche par toutes les facultés supérieures de son être, ngrandira sa propre Aie; tout ce qui mettra en lui une plus grande manifestation du A rai, de plus splendides reflets du heau, une plus vaste ainliition du hien; tout ce qui agrandira son association à la vérité infinie, à la heauté infinie, à l'aïuour infini, en un mot tout ce qui le fera monter, sous cette triple attraction, vers son propre idéal, ce sera pour l'homme le véritahle Progrès; car ce sera l'homme même se déAcloppant selon sa loi, l'homme montant par son côté supérieur vers sa propre destinée. Beaucoup mieux que tous les êtres qui AiAcnt aACC lui sur la terre , l'homme suit cette loi de croissance, il grandit par en haut et s"élè\e par son sommet. L'humanité en masse, qui est l'ensemhle des hommes, ne grandit pas autrement : tout ce qui l'attire par en haut rélè\e; et la Aérité, et la heauté, et l'amour rayonnant sur elle des })rofondeurs de linfini,

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la font monter et croître sous cette triple irradiation , comme le soleil fait croître et monter les fleurs en les rep;ardant pour les épanouir et les attirer \ers lui.

Mais si l'homme , vu du côté qui regarde l'infini, apparaît éminemment progressif, il n'en est pas de même quand on le considère par l'autre côté. Vu dans ce second plan, l'homme, quoique placé si haut par rapport à tout ce qui est au-dessous de lui, regarde en bas. Nous l'avons remarqué : tandis que par son âme il aspire l'infmi et tend à le posséder, par sa partie matérielle, il penche vers son néant et tend à y retomber. Quelque parfait que soit le corps humain, encore qu'il condense, dans sa perfection multiple, toutes les perfections des mondes inférieurs , là cependant n'est pas le côté supérieur et vraiment progressif de l'homme, parce que le poids même de son être le fait, par ce côté, retomber vers la terre et heurter à la borne qui est de l'essence de la matière. Et tandis que sa nature le fait déjà pencher de ce côté , le contre-coup de la chute primitif e lui imprime un mou^ement descendant qui

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tiiojiiplie, a\ec une facilité dont notre cœur a le secret, de la tendance sublime qui rend l'homme vraiment progressif, en le faisant, comme je viens de le dire, grandir par son sonmiet : mouvement terrible dont saint Paul sentait Ai^re en lui la puissance rétrograde, alors que voulant prendre a ers ce qui est en haut l'essor généreux de la \\e progressive , il s'écriait sous le poids du corps qui le ramenait par en bas : « Qui m'atîranchira de ce corps où je })orte, avec le germe de la mort , le principe de ma décadence : Infelix ego homo^ quia me lihrrahif de corpore mords hujuH (1)? Qui me délivrera de ce fardeau qui m'empêche de monter, et tout Vwàwi et tout progressif que je suis, semble me forcer à descendre et me rejeter dans la mort ? •) Phénomène le plus profond de In nature humaine ; perpétuel combat de la chair contre l'esprit, qui contraint l'hounne à lutter contre son corps, s'il ne veut que son esprit, précipité de sa hauteur, soit emporté dans la dégradation de sa chair.

(1) Rom. vu. 24.

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Tel est riiomme penchant, par les attractions (le son corps, vers toutes les décadences ; tandis qu'il tend , par toutes les attractions de son âme, à s'élancer dans la voie de tous les vrais Progrès.

Et voilà ce qui vous montre à la lumière même des choses, et par les révélations de Aotre propre nature, pourquoi le développement matériel ne peut et ne doit avoir dans l'homme, ni dans la société, la valeur que Ini attribuent des esprits inattentifs. Le corps , cest-à-dire la matière dans l'homme, n'est pas le côté supérieur de la vie humaine : donc, le Progrès matériel qui a pour objet direct le corps, ne peut pas constituer le vrai Progrès humain, parce qu'il n'est pas ce que doit être tout Progrès luunain , un ac;randissement de riionmie.

Voilà ce (pii vous explique aussi pourquoi cette rencontre ju'ovidentielle de la grandeur morale et de la prospéi'ité matérielle qui est, avons-nous dit, l'apogée des civilisations illustres, est si rare dans l'histoire des sociétés ; et pourquoi le cours des choses et le penchant de la nature ne lui permettent pas de

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(liii'er. C'est qu'en efVet, si peu que réléiueut matériel AÏeune à se faire une inq)oitanee qui «lépasse la mesure, la grandeur UKiralc en éprouve une (léj)ressi()n nécessaire , et la société, dans son ensemble, penche \ite au 4léclin.

Voilà enliii ce <]iii \ous donne sur ce iira\e priihlèine la soluliou radicale et souveraine : lianlci' l'équilibre, maintenir riiarmonic dans le (lé\('ioj»pemcnt des facultés humaines et des loi'ces sociales ; en un mot, graduer avec sagesse leur imj)orlance et leur fonction, sur le l'ang hiéi'arclii([ue que la Pro\idence leur a donné dans Thounne et dans la so- <'iété : telle est la loi du \rai Progrès humain fondée sur la naliue de 1 homme ; tous les systèmes qui la mécoimaîtront, compromettront le bonheur du monde, et ils périront a>ec leurs auteurs dans les ruines qu'ils auront faites. Tous les génies qui imagineront au Progrès humain une autre loi que cette loi, s'évanouiront dans leurs pensées et se briseront en.\-uu''mes contre l'ordre éternel inq)0sé i)ar la nature au développement (k riionmie et de la société. A tout ce qui est

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en haut dans l'iioninie et la société, donner un développement supérieur; à tout ce qui est au milieu , donner un développement moyen ; à tout ce qui est en Las, donner un développement inférieur : telle est la clef que vous donne la Providence elle-même , pour ouvrir sans secousse violente et saiis bruits menaçants, tous les mystères que le Progrès semble encore receler dans son sein.

Or, vous V enez de le voir, ce qui est en haut dans l'homme, c'est l'âme, c'est l'esprit; ce qui est en bas dans l'homme, c'est le corps, c'est la matière ; donc il faut conclure, au corps et à la matière , le développement inférieur ; donc dans la hiérarchie des Progrès dont nous sommes cajjables, au Progrès matériel son rang naturel, c'est-à-dire le dernier rang; c'est le droit, c'est l'ordre, c'est la vérité : le Progrès matériel est le Prostrés inférieur ; il est dans l'homme le Progrès le moins humain ; il est dans la société le Progrès le moins social.

Acceptez, Messieurs, ces données fondamentales, prises au fond de votre nature et de votre destinée ; acceptez-les, puisque vous ne pourriez les répudier sans répudier en même

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temps, avec les premières iintions de \()tre ^ie, le sens le plus Milfjaii'e de votre diiiiiilé; et ne trouvez ])as marnais, que par respect pour votre ^raie irrandeur. je rommande de- ^ant aous au Pro^irès maléViel de descendre à son lieu natal, et de demeurer ce que l'a fait le Créateur, le dernier des Proirrèsdansrenseud)le de A os Projxrès.

Et maintenant devant ces lois (pic nnn.-; \cnons de j'ec(»unaîtr(\ j'ai hcsoiii t\o mmis demander : Sommes-nnus dans les conditions que demandent et la dignité humaine et la grandeur sociale? Sous ce rapport, vos ])iéoccnj)ations , vos enthousiasmes, vos aiidtitions, NOS prospérités et vos trionq)hcs ne dépassent-ils pas la mesure? ne meuaccnlils pas de comj)romettre a\ec l'éipiililtre des forces l'harmonie des choses? J'ainu' trop la ^érité et les hommes pour rien déguiser sur ce point de mes appréhensions.

Messieurs, quand je considère attcntiNcmenl la marche que suit aujourd'hui , sous nos yeux, le dé\elo|)pemcnl de la matière, je crains, qu'au lieu de vous arrêter à cette proportion naturelle, où le Progrès matéiiel

^90 QUATRIÈME CONFÉREISCE.

ij;arde de\aiit des Prciorès sin)éi'ieurs son infériorité respectueuse , vous ne lui donniez , dans la i)ensée des multitudes, et dans la réalité de la ^ ie , une supériorité qui déroge aux conditions normales de la nature humaine •et aux lois conservatrices de la société. En voyant chaque jour où vont vos idées, vos ambitions et vos enthousiasmes , oui , je K'rains que le développement matériel n'obtienne au milieu de ^ous une })ré[)(>n(lérance imprudente et une domination désastreuse : et pour ^ ous dire enfin tout ce que j'appréhende, je crains que le char brillant de la [)rospérité matérielle ne vous fasse glisser sur les routes fleuries d'un Progrès imaginaire, vers l'abîme toujours béant d'une décadence troj) réelle.

Ah ! Messieurs, gardez-vous de prendre ce cri de mon âme pour un outrage à tout ce que vous nommez vos perfectionnements de la matière. Nous aussi, témoin de vos inventions et de vos découvertes , nous savons accorder une juste admiration aux triomjjhes -de votre génie sur les forces de la nature, triomphes heureux dont nous partageons -avec vous le bénéfice fraternel. Vous avez pu

DE LA VALKIR DU mOCRl.S MATTRlEr.. 191

\(iir tout récemment ee cleriïé de Fr.iiice, <|u on déclarait chaque matin I ennemi né de ces coiu(uétes, accourii' comme !e peuide aux mandes fêtes de M)\ve industrie et aux spectacles donnés par votre génie, a\ec une spcsntanéité et un em])ressement que vous ne mettez jias toujours à courir aux solennités et aux spectacles bien autrement suhlimes que lui-même aous donne au milieu de ses temples <'l au fond de ses sanctuaires. J.e mal que je <lécou\re ici. et dont 1 é\idence ne nous peut échapper, ce ne sont pas ces conquêtes ellesjuêmes, c'est la préférence injuste qu'on ])rétend leur donner sur des conquêtes plus grandes et plus dignes de ^ous.

Messieurs, lorsque je vous regarde, il y a <piel([ue chose de plus grand, à mes \eux, que tous Aos triom])hes , c'est vous. 11 va une contemplation pour mon ame j)lus ra\issante <pie le spectacle de tous ces chefs-d'œuM'e de l'homme, c'est la contemplation de 1 homme lui-même ; c'est le spectacle sur la terre à nul autre pareil des Ijeautés , des harmonies et des grandeurs cju il montre aux regards de ma pensée. Aussi, lorsque je \ois ces hauts et

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splendides sommets de la nature humaine où je découM'e, avec une joie qui ne se peut dire, tant de magnificences impalpables et des beautés immatérielles, je souffre, je l'ayoue, je souffre de voir les \raies gloires de l'homme humiliées devant les glorilications de la matière; et j'ai peine à me consoler, même en admirant vos chefs-d'œuvre, de vous voir prodiguer aux merveilles de la matière , et au perfectionnement des corps, des admirations et des honneurs que n'obtiennent plus de aous les merveilles de l'esprit et le perfectionnement des âmes. Oui, ce que jedéj)lore, le mal que je voudrais dénoncer d'une voix assez éclatante i)our porter à tous les bouts du monde ses retentissements efficaces , c'est de voir ce Progrès que j'aime, que j'appelle et que je voudrais pour ma part provoquer dans les âmes , le vrai Progrès de l'homme , abaissé par une sagesse de Satan jusqu'à n'être plus que le Progrès dans la matière.

Que vois-je, en effet, et qu'entends-je autour de moi, proclamé partout comme le Progrès du monde? Lorsque je vais où vivent les réalités du siècle, où s'agitent les ambitions du

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siècle, où tressaillent les espérances du siècle ; et qu'entendant le Progrès acclamé par toutes les voix qui retentissent, je demande avec empressement : <i Le Progrès où est-il? et qui me le montrera ? » Que me répond le siècle, et que montre-t-il? Le siècle Aient à moi cfmime ferait un homme pour étaler à mes veux la grandeur de ses œuvres :

puis étendant la main : « Voyez-vous , dit-il , » ce fil qui court comme un nerf d'un bout » de l'Europe à l'autre, messager intelligent » portant d'une cité à une cité , d'un ])eiq)le »> à un peui)le , et d'un monde à un monde, •) la pensée et la volonté de Tliomme a\ec la » rapidité de la sensation ?

)» Voyez-\ous sur la surface de la tei're cet » immense réseau de fer, le rail rrJDignant Ir » rail par-dcssiis la fronlirrc roiiiDiP int signe » d'alliance , et le coin oi ipii passe, emporté par 1) la vapeur connue par une ame AJAante, em- » portant lui-même des populations entières à »> des spectacles, à des affaires et à des jJai- » sirs que nos ])ères ne connaissaient pas?...

» Voyez-vous là-bas sur les plaines de l'Océan » le naA ire aftranclii des caprices de l'atmos-

QUATRIEME COXFKRENXE.

plière et de la tyrannie des vents, marchant sur l'abîme de son propre mou\ement, et courant aux ri\ages transatlantiques pour y arriver à son heure, et pour ainsi dire à sa volonté?

» ^oyez-AOUs dans la cité illuminée le soir })ar des splendeurs féeriques le gaz faisant à la nuit une couronne de lumière qui étomie le jour? Et au centre de la grande \iJle, Yoyez-vous tout ce monde d'affaires qui s"aiiite dans de pilles frayeurs et des ardeurs féhriles? I.à sont les princes de la Bourse et les rois de la finance; là est le capital qui monte ou qui descend ; là est le régulateur de la })rospérité publique, faisant osciller entre la hausse et la baisse la société haletante.

» Yoyez-Yous se déployant au soleil, dans nos rues et sur nos boulevards, un luxe qui eut étonné Home, Athènes et Babylone ellemême? Tontcet éclat, tout cet or, toute cette richesse? Et cette pompe des vêtements, et ce faste des équipages, et cette magnificence des édifices, qui s'agrandissent et s'élalent dans un Pro2:rès indéfini?

DE LA VALEUR DU PUOGP.ÈS MATl'.KlEL. 1 9>

»> A'oyez-\ous lù-lias, ces heureux du siècle » réuuis dans de fraternels banquets, con- » sommant dans une imit et dans un seul fes- >'liM, de quoi ncturrir une province? C'est >' riiLunanilé (jiii jniiil (•(uiiine elle n'a jamais "joui; c'est l'honune Araimenl Itiiinuiulairr, » faisant entrer dans sa fdjre de j)lus en plus » délicate, et de plus en plus capable de jouis- »> sauce, les essences condensées de toutes les » voluptés. »

Ainsi parle le siècle, en montrant à mes yeux toutes les im entions (piil nomme ses miracles. Et lorsqu'après avoir rejjiai'dé, et rei!;ardé encore toutes ces mer\eilles créées l)ar son i^énie, je lui demande : Qu'est-ce que cela? Le siècle me répond : « \'ous a\ez ^u le Proû:rès. »

Et ce (pie le siècle jue dit, il le dit à toute la ijénération qui s'élève; il le dit non-seulement par tous ses discours, par tous ses livres et par toutes ses œu\res; il le dit dans des spectacles fameux qui send)lcnl faits tout exprès pour imposer aux àmcs cette couNiction redoutable : le dé^eloppement matériel, c'est le Progrès de riiiiniauité.

196 ^)rATRlKMn confkhf.nce.

Lu jour rEurope, ou plutôt le monde entier, donne dans une grande cité à toutes les in\ entions du génie , et à tous les perfectionnements de la matière , un rendez-vous tel rpi'on n'en vitjamais. Là, sous toutes ses formes et avec tous ses miracles, la matière perfectionnée se déploie, se montre, s'expose aux yeux de l'univers; c'est V exposition unicer- ,sHl('. Les peuples accourent, ils regardent, ils admirent ; et tous, sa^ ants et ignorants, riches et pauvres, nobles et bourgeois, princes et peuples, disent en rentrant dans leurs chaumières, leurs maisons, leurs châteaux ou leurs palais : « ?Sous aAons vu Paris couronné des splen- I) deurs de l'homme; nous avons au le Pro- » grès ! »)

Telle est, au dix-neuvième siècle, dans nos générations séduites , ce qu'on j)eut nommer ime pensée, ime préoccupation, une erreur universelle. Je le sais, contre cette persuasion qui met la matière perfectionnée au sommet du Progrès humain, il y a des protestations; mais ces protestations trop isolées se perdent dans le bruit de l'opinion dominante; elles ressemblent à des màx entendues le soir dans

llF. J.A VALEIH !)(• l'IlOOKF.S MAnniT:!.. I<.t7

lo iminiuirf de Paris des liauteuis de Moiiliiiai'tre. Ces protestations . il f.nit ({u'elles -raiidissent, sélèAent et se fortifient par le <'oncert mianiiiie de toutes les Aoi\ iiénél'eiises. Cette persuasion pleine de danirer. il l'aiil la jn-er; il lanl appeler hi ijéinn-ati'Mi (pu' fait fausse i-..nte dans la })Oursuite du Proiirès, à rrxiserses comietions, et à faire tond)er elle-même, à la lumière de la \érité, sa propre fascination. Il le faut, car <;e qui \ous menace, c'est ce qui aous séduit ; et ce qui peut a ous perdre, c'est ce qui a la luiissance de \ons fasciner. Ouï, Messieurs, «e ([ui fait en ce moment \otre suprême danf-er, c'est que, tandis qu'un mouAement uni\ersel ^ous emj)orte à la conquête du IVoarès, une erreur fatale, \ous tronq)ant sur la nature du Ncritahle Progrès, menace de rompre au inilieu de aous l'iiarmonie du \rai Progrès iiumain par la i)répondérance du Progrès malêriel. Va puisque là est par-dessus tout aujour- <1 hui Aotre illusion, votre erreur et votre danger, ic.viujcratiim du règne de la matière; laissez-moi nous en dire les conséquences avec

f98 QUATRIÈME CONFKREXCE.

une indépendance qui me vient de Dieu, et m'élève au-dessus de toute crainte humaine.

Si vous interrogez dans le calme des [dissions tous les esprits sérieux sur les conséquences de l'exagération du Progrès matériel, tous, à quelque drapeau qu'ils se rallient , rendent la même réponse. Ecoutez sur ce point la parole de quelques hommes très-autorisés.

11 y a quelques années, alors que les rêves du Progrès matériel retentissaient avec le plus d'éclat, un publiciste distingué, se recueillant à un rivage étranger après nos orages civils, écrivait ces mots que j'ai retenus à cause de leur simplicité lumineuse. « Ce qui fait )) illusion aux esprits inattentifs et médio- » cres, c'est la continuité du Progrès matériel » qui leur persuade qu'il y a Progrès en tout. » On voit un immense mouvement matériel, et )» l'on en conclut qu'une époque de si grand » Progrès matériel doit être nécessairement

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» une éjxjque de Proi-rès mornl et de Maie » prospérité ; c'est une grande errenr. on pi.nr- » rait i)lutôt dire que le Progrès moral et la )' ^érit!d)le prosj)érité des peuples sont en rai- »son in^erse de re Pi'ogi-ès matériel dont les » merveilles fascinent le vulgaire. "

( Il (-rirétien , dont nous ])Ieurons encore la moit |)ir('oce. et dont vous a>ez t».us aimé lecaractèie et admiré le talent, disait, en parlant du Progrès, dont il était bien loin de réprouver 1 asj)iration généreuse : « Souvent le déveloj)- » j)ement de l'industrie, au lieu de suivre le "Progrès des esprits, le dépasse, l'arrête, et •' repousse les sociétés vers la décadence. »

Il me serait facile de multiplier les témoignages de ce gem-e. Mais entrons dans la question même, et cherchons au fond des choses ce que doit produire dans Ihumanité, au point de \ue du Progrès véritable, Vexagi-ralion tin Progrès matériel .

Vous me demandez tout d al tord, avec quelque raison, ce que l'on doit entendre parce mot : P]\agération (hi Progrès matériel. Exagérer, comme le mot l'indique, c'est dépasser la mesure. L'exagération du Progrès matériel

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consiste à briser, par la prépondérance de la matière, l'équilibre dans les facultés humaines et les forces sociales. C'est là uniquement ce que je veux entendre par ce mot qui fait le fond de ce discours. Jusqu'où le Progrès matériel doit-il atteindre pour que cette exagération soit un fait accompli ? Quel est le point précis, où la \raie proportion n'existant plus, l'équilibre se rompt et la prospérité des peuples se trouve compromise ? Il serait difficile de le décider, et le définir théoriquement serait peut-être impossible. Mais il en est de ce problème social comme il en est de la morale pratique. Ce qu'on ne peut décider que difficilement par la pensée, se décide facilement dans les faits; et ce que la théorie n'oserait définir se sent dans la réalité. L'exagération de l'élément matériel dans les sociétés peut exister ; et quand elle existe, elle se constate elle-même par le malaise qu'elle produit dans l'ordre social. Tout esprit attentif et impartial la découvre de son premier regard. Comme la prépondérance de certains éléments de notre vie organique se révèle par les symptômes qui accusent dans l'homme un dé-

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