‹ Le progrès par le christianisme (volume 5)Chapitre 8 sur 11 · DE LA VALEUR DC PROGRÈS MATKRIKL · texte numérisé non relu

DE LA VALEUR DC PROGRÈS MATKRIKL

Notre siècle, Messieurs, fait eu ce untiuent deux rêves séduisants, le déAeloppeuieiil ])rotrressif de la matière, et l'e.\|)aiision|)roi;ressiAe de l'amour. D'un côté, ai^raudir par uu perfectiomieuieut toujours croissant des puissances <le la matière le festin de la création; de l'autre, réaliser dans la famille humaine mie plus \aslc aj)plicati(ni de la loi de fraternité , et comioi" tous les frères à une pari [)lus lariie de ce festin dressé pour tous : en deux mots. I*rolïrès dans la jouissance matérielle, Procurés dans l'amour fraternel ; tels sont les deux iirandes impulsions que ce siècle ^ eut donner à notre lunnanité pour la faire se liater ^ers l'idéal de la félicité entrevue an fond de je ne sais (]nel avenir.

Mallieureusemenl, pai- notre exaiiération du Progrès matériel, l'unedeces deux impulsions détruit perpétuellement l'autre; et le prenuer de ces deux m(tn\ements arrête le second dans la mesure où il s'exatière lui-même. L'essor immodéré ^ers les intérêts matériels suscite au fond des cœurs des cupidités cpii xont croissant encore plus rapidement rpie les prospérités qu'il amène. La bête humaine à laquelle le Pro-

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grès matériel donne de plus en plus , promettanttoujoursencore plus qu'il nedonne, éprou^ e un insatiable besoin de dévorer, d'absorber, de jouir. Si bien qu'au lieu de pousser au dé\eloppement de l'amour, qui est au fond de \o^ rêves , le Progrès matériel pousse au déveloj)pement de l'égoïsme, qui apparaît au fond de la réalité ; et au lieu de l'expansion de l'amour et de la communication fraternelle des biens, il produit l'endurcissement des cœurs et la suppression progressive de la donation des biens.

11 ne faut pas s'en étonner : l'homme n'est vraiment communicatif que par le côté de luimême qui regarde l'infmi. J^ibéral par son intelligence, il donne la vérité comme la lumière donne la lumière ; libéral par le cœur, il donne son amour comme le feu donne le feu. Mais par son corps l'homme est égoïste ; il attire à lui comme la matière tout ce qui peut lui donner force, santé, jouissance et volupté. Égoïsme du corps et de tout ce qui est du corps, voilà ce que ne compreiment pas assez les hommes qui reprochent encore au christianisme de trop abaisser le corps de l'homme

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de\ant la majesté de son aiiie. llé\olté i)ar la chute primitive contre la royauté de Tâme, le corps exaiière contre elle ses droits , ses besoins et ses appétits. Même en le supposant exempt du désordre de la chute , on le retrouverait encore ce qu'il est essentiellement, soumis au mouvement de l'attraction égoïste. Sans doute le corps de l'homme est le chefd'œu^re où est abrégée la création matérielle; mais s'il résume en lui les perfections des êtres inférieurs, il en a toutes les propriétés égoïstes ; et pour tout dire, en trois mots, qui aous abrègent tout, par ce coté de son être, l'homme jouit comme un animal, il absorbe comme un Aégétal, il s'isole comme un minéral.

Aussi lorsque toutes les préoccupations sont là, au perfectionnement et à la j)ossession de la matière, alors qu"arri\e-t-ir? Les hommes, gagnés par un égoïsme toujours croissant , tournent à l'isolement, à l'absorption, àla jouissance ; et le rêve de la fraternité s'évanouit dans les orgies de la cupidité.

Alors à quoi sert })our le bonheur réel de l'humanité Aotre Progrès matériel? Quand même la nature, toujours plus étroite que \os

rCnes, n'opposerait pas à ce que vous nommez l'essor indéfini de la production, la fatalité de sa limite ; qu'importe à la félicité vraiment })opulaire et au bien-être général de l'humanité , ce perfectionnement de la matière et cet accroissement de la richesse, si, comme Saturne dé\orait ses enfants, le Progrès matériel, i)ar la puissance d'absorption qu'il déYeloppe dans les cœurs, déAore sans profit pour les multitudes, à mesure qu'il les produit, les fruits de sa fécondité malheureuse? Qu'importe l'accroissement progressif du numéraire, du capital, de la richesse et du luxe, si ces produits, attirés par des cupidités égoïstes, s'en Tont par tous les grands courants de la fortune et le naturel mouvement des choses , accroître indéfiniment dans les maîtres du capital, les j)rinces de la bourse et les rois de la matière, la jHiissance d'apauvrir ceux qui sont déjà pauAres? Et qu'est-ce après tout pour le bonheur du monde, qu'une prospérité qui nudtiplie, à mesure qu'elle se développe, la génération de ceux qui n'ont rien? Génération immense qui se propage avec une fécondité redoutable au sein même de la misère, et qui

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un jour, dans sa nudité affreuse, se rencontre face ù face a^ec des prospérités après et cruelles, étalant, dans le prodige d'une possession qui étonne jus(pi'an\ heureux eux-niénies, des prodiges d'égoïsnie fpii désespèrent les malheureux, deux fois inallieureuxet deux fois désespérés, de tout ce cpie le Progrès matériel étale à leurs regards, et de tout ce rpie l'égoïsme des hommes arrache à leurs désirs.

Adorateurs d'une félicité antifraternelie et antisocieile qui se donne à des hommes et se dérohe à l'humanité, ah ! il en est temps, jetons en prie, recueillez-^ous et songez à ceci : d'un coté le capital qui monte, de l'autre la misère qui s'accroît. D'un coté, une minorité fastueuse qui va secou^rant de plus en plus d'or, dejjourpre et de soie ; de l'autre, une majorité nécessiteuse, dont les haillons font à ces prospérités des contrastes menaçants. D'un côté, au milieu de vos capitales, des magnificences qui crient avec éclat : Le Progrès ! de l'autre, au fond de la société, des ap[)auvrissements qui crient avec douleur, si ce n'est aAec désespoir : Décadence ! en un mot, d'un coté, le Propres dans la matière ; de lautre, le Proitrès dans la

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misère : voilà la réalité qui demeure après le i'é\e qui s'épanouit. Si ^ous en doutiez, je aous dirais: Rangez \os chiffres, étalez vos statistiques, rapprochez même à de courtes distances une époque et une époque. Voyez aux mêmes points du temps, au sein desmémespeuples, l'indigence populaire marchant dans une proportion croissante aA ec le déA eloppement matériel ; et comprenez enfin ce que c'est que de parler Progrès et d'en a\oir perdu le sens. Comprenez quel cercle de menaces enAelo})pe votre prospérité, votre richesse, vous-mêmes. Cercle terrible où \ous enfermez avec a ous, connne un lion rugissant, le peuple que cette prospérité irrite, que cette ahondance alYame, et qui menacerait de tout dévorer pour se rassasier enfin, si vous perséAériez à poursuivre comme le vrai Progrès, cette exagération d'un développement matériel qui n'est que l'endurcissement des cœurs et l'extinction de la fraternité.

La troisième condition du Progrès et le troisième résultat d'une croissance heureuse, c'est la force. Le progrès \éritable doit fortifier l'être encore plus qu'il ne le dilate et l'élève. Pour faire du Progrès humain , il faut rendre

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riiomme plus fort. ]o n'insiste pas sur ce principe dont le développement remplirait tout un discours.

Mais quelle est la force qu'il faut par-dessus tout développer dans l'homme? Quelle est en lui la force ^ raiuieut humaine et vraiment projiressive? Ce qui fait la vraie puissance de Thonime, ce n'est pas la force de son corps, c'est la force de son âme. Sous ce rapport, les sociétés sont connue les hommes ; ce qui fait leur ^raie jouissance, leur sûreté, leur conservation <ei leur progrès ; ce (pii les rend capahles des plus grandes conquêtes et des plus grandes résistances, ce n'est pas le développement de la force matérielle, c'est le développement de la force morale ; c'est la virilité des âmes et l'énergie des M)lontés unies pour la défense de l'ordre, de la justice et de la société. Lorsque, sur tous les })oints d'un grand empire, se rencontrent des millions d'hommes , prêts à se IcNcr au premier signal donné, pour une défense légitime ou une conquête généreuse, et ■capahles de s'écrier dans cet accord Aolontaire <^t cet enthousiasme spontané qui rend les nations in^ incibles : « Xous voici! nous voici prêts

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» à mourir pour la justice, pour l'ordre , pour )) le devoir, pour le bonheur de nos frères et le » salut de la patrie ; » alors la société est vraiment forte; et dans les crises les plus périlleuses, devant l'invasion étrangère et devant la guerre civile, elle se couvre, contre toute atteinte, du bouclier de sa propre force. Mais si, tandis que la société montre à sa surface des splendeurs qui ne la défendent ])as, elle ne porte pas en son fond la seule force qui la défend ; si tandis qu'elle apparaît au dehors dans l'attitude d'un géant , elle garde au dedans une faiblesse d'enfant ; alors tremblez pour la société ; si splendide qu'elle vous apparaisse, elle n'a besoin pour s'écrouler que d'une de ces secousses que le temps peut produire par chacun de ses pas.

Eh bien, Messieurs, que fait, pensez-vous sous ce rapport, dans la société, l'exagération du développement matériel? elle affaiblit l'énergie des volontés qui seule fait les peuples forts. Comme elle prodnit au lieu de l'élévation l'abaissement , au lieu de l'expansion des cœurs l'endurcissement , elle produit au lieu de la force Taffaiblissement des âmes, c'est-à-

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dire ce qu'il y a de plus opposé à lu Maie croissance de riiomnie et au a rai Progrès de'la société. En surexcitant outre mesure le eoùt du bien-être physique, elle énerAC le ressort moral des sociétés humaines. En un mot, elle affaiblit l'ame de la société de tons les accroissements innnodérés qu'elle provoque dans son corps.

Alors l'équilibre est rompu, le Proi.nvs est impossible, et la décadence inévitable : car telle est la force des choses, qu'une société, pas plus qu'un homme, ne peut porter, sans tendre à la décadence, une certaine prépondérance de la vie matérielle : et connue la force physique s'enfuit d'nn homme aACc la santé, la force sociale, qui suppose les j)euples sains, s'enfuit de la société. Chargée d'une prospérité matérielle qui la compromet pins qu'elle ne la protège, mal soutenue par des appnis ipii sem- Ident ployer sous elle, la société trébuche et menace de s'affiiisser sous le fardeau dont ellemême s'est accablée. L'excès du dé^eloppement matériel dans la société est comme la cor- })ulence dans l'homme; ce n'est pas une force, c'est une faiblesse; ce n'est pas une arme, c'est une charge ; ce n'est pas une défense.

c'est un danger; ce n'est pas un gage de salut, c'est une menace de ruine. Ces sociétés couvertes de soie et ruisselantes d'or, apparaissent, à l'heure des grands dangers, d'une faiblesse qui étonne ; ces peuples qui ont exagéré en eux la puissance matérielle en diminuant la puissance morale, sont menacés d'une chute d'autant plus lourde , et d'une ruine d'autant plus grande, que le Progrès matériel élevait plus haut leur prospérité sans appui dans les âmes.

Alors pour défendre la société menacée et les institutions chancelantes, le Proirrès matériel se lève, il se lève comme un géant ; et voyant les populations émues et les puissances tremblantes, il dit en montrant sa force : N'aie pas peur, moi je te défendrai : regarde, voici mes ressources, mes armes, mes défenses ; voici mes canons et voici mes baïonnettes ; voici mes forts, et voici mes vaisseaux ; voici mes remparts ; remparts de terre et remparts de fer , tous les remparts ! Oui , tous ; excepté le seul capable de tout défendre et de tout sauver, le rempart des âmes fortes et des volontés puissantes.

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