EXPLOITATION
DE l’ancienne compagnie
EXPLOITATION DE l’ÉTAT
Millions de francs.
Millions de francs.
Produit
Produit
Années.
Recettes. Dépenses.
net.
Années. Recettes. Dépenses.
net.
(Prévision)
Nous savons
que le simple rapprochement des chiffres, dans
la circonstance actuelle, ne suffit pas pour juger une situation. Depuis assez longtemps la Compagnie de l’Ouest, se sentant menacée du rachat, avait réduit au strict nécessaire les travaux d’entretien, de réfection et surtout de construction; l’Etat luimême, craignant de grossir le capital à rembourser par lui lors de la reprise du réseau, imposait des économies excessives. Après le rachat, il s’est trouvé dans l’obligation de procéder rapidement à des dépenses considérables. Mais n’eût-il pas mieux valu donner à la Compagnie la sécurité du lendemain et lui imposer l’obligation de remettre, par ses propres moyens, son réseau dans les conditions qu’exige une bonne exploitation ? L’exemple des autres chemins de fer français est là pour prouver qu’un service de transport peut être assuré d’une façon irréprochable par l’industrie privée, sous la surveillance et le contrôle de l’État. Le rôle de celui-ci est de défendre les intérêts du public et de s’assurer que les concessionnaires remplissent les clauses de leurs cahiers des charges. Au point de vue financier, quel soulagement ce serait pour le budget que d’être délivré de ce poids et de cette incertitude ! En admettant même que, d’ici à quelques années, la période des grandes dépenses de premier établissement, ouverte en ce moment pour l’Ouest-État, soit close, il y aura toujours à redouter des fluctuations de recettes, et les mille aléas qu’entraîne une exploitation industrielle.
Un autre mal est l’obscurité que le mélange de sa comptabilité avec le budget jette sur celui-ci: c’est un mal commun à toutes les exploitations d’État, mais particulièrement redou-
table quand il s’agit de chemins de fer. Le nouveau ministre des Travaux publics a révoqué le chef comptable du réseau d’État :.mais c’est le système et non les hommes qu’il faut changer. Les agrandissemens, les renouvellemens, les transformations de voie et de matériel, portent sur des chiffres considérables. On nous objectera que, dans certains pays comme la Prusse, la presque totalité des chemins de fer sont entre les mains de l’Etat ; mais des raisons historiques et politiques ont rendu inévitable la constitution de ce réseau, et aujourd’hui même des plaintes nombreuses se font entendre contre l’exploitation prussienne. Il nous sera permis d’ajouter que la discipline rigide des fonctionnaires de l’autre côté du Rhin est un facteur qui, jusqu’à nouvel ordre, y rend plus facile que chez nous la marche des services publics. En Italie, l’exploitation d’Etat soulève de vifs mécontentemens ; en peu d’années, le nombre des employés, depuis que la gestion du ministre des Travaux publics a été substituée à celle des trois compagnies des Méridionaux, de la Méditerranée et de la Sicile, y a passé de 80 000 à 135000, et, de plus d’un côté, on se demande si on ne devrait pas revenir au système des sociétés fermières. Est-il besoin de rappeler que ni l’Angleterre ni les États-Unis n’ont un kilomètre de voie ferrée qui ne soit non seulement exploité, mais possédé par des compagnies particulières? Pourquoi donc ne pas remettre, en France, le réseau d’État sous le même régime que les autres, et ne pas concéder à une Compagnie l’exploitation des 9 000 kilomètres qui constituent l’ensemble de l’ancien réseau d’État et du nouvel Ouest-État? La convention avec l’Est, qui doit servir de pivot au règlement de trois budgets, montre ce que le Trésor peut attendre de ces sociétés bien dirigées.
Nous avons vu quelles diminutions considérables de revenu net accusaient les postes, télégraphes et téléphones. Cette dernière industrie est entre les mains de particuliers dans un très grand nombre de pays. Les télégraphes, dans l’Amérique du Nord, sont exploités par des sociétés privées, dont le service ne le cède en rien à celui de l’État, bien au contraire. Nous n’irons pas jusqu’à proposer qu’on rende ces exploitations libres : mais nous voudrions que cet exemple ne cessât pas d’être sous les yeux du parlement, de façon à le détourner d’élargir sans cesse la sphère d’action des ministres et des fonctionnaires placés sous leurs ordres. L’augmentation des frais de régie, qui dé-
passent de 186 millions, au budget de 1912, les mêmes frais pour 1901, se justifie peut-être par d’excellentes raisons techniques ; mais nous ne pouvons nous empêcher de penser que si les tabacs, les poudres, les allumettes, étaient gérés par l’industrie privée, le budget ne se ressentirait pas des augmentations incessantes du prix de revient et pourrait obtenir, par voie d’impôt, des sommes au moins égales aux bénéfices nets que lui fournissent aujourd’hui ces monopoles.
L’augmentation des budgets de la Guerre et dé la Marine est d’un peu moins de 30 pour 100; elle ne soulève pas d’objections de principe. Les événemens politiques et diplomatiques de 1911 ont démontré clairement, si tant est que cette démonstration fût nécessaire, que la France ne doit rien épargner pour le soin de sa défense nationale. La seule question à examiner est celle de savoir s’il est fait le meilleur usage possible des 1 432 millions que nous payons de ce chef, et si notamment l’administration de la marine ne souffre pas de vices cachés. Lorsqu’on voit, à quatre ans de distance, deux de nos grands cuirassés, Vléna et la Liberté, détruits par une explosion dans le port de Toulon, on se demande avec angoisse s’il n’y a pas, à de pareils désastres, des raisons secrètes, qui proviendraient par exemple d’une insuffisance dans le commandement ou la surveillance de nos escadres. Il ne semble pas que les marines étrangères soient éprouvées au même degré par des accidens de cette nature.
L’Instruction publique a été traitée avec une générosité qui honore le gouvernement de la troisième République : déjà favorisée dans les trente premières années qui ont suivi la guerre, elle a vu depuis lors, en un espace de temps trois fois plus court, ses crédits augmentés de presque 50 pour 100. Nous ne trouvons certes rien à redire à la pensée qui a dicté ces dépenses; mais, en regardant de près la façon dont l’instruction est donnée au peuple, nous ne pouvons nous empêcher d’éprouver certaines inquiétudes, ou tout au moins de poser certains points d’interrogation qui ne laissent pas que de nous préoccuper. Nous ne parlons ici que pour mémoire des modifications nombreuses qui se sont succédé dans les programmes de l’enseignement secondaire et qui, si elles ont donné et donnent encore lieu à bien des doutes sur leur efficacité, n’ont pas été toujours une cause de dépenses nouvelles. Nous avons en vue l’enseignement primaire, celui qui intéresse avant tout la
nation, puisqu’il s’adresse à l’immense majorité de ses enfans, et qui a reçu la plus grosse part des crédits nouveaux.
Sans doute, il est digne d’une grande démocratie de répandre à profusion l’enseignement et de s’efforcer de donner au plus humble de ses citoyens le maximum de connaissances qui peuvent lui être utiles ; mais, dans cet ordre d’idées, n’a-t-on pas été trop loin ? L’éducation intégrale, pour employer l’expression qui a servi parfois à désigner le but rêvé, est-elle un bienfait pour chacun, et ne conviendrait-il pas de la mesurer aux besoins véritables de ceux qu’il s’agit avant tout de préparer à la vie? On a souvent répété que chaque enfant doit pouvoir aspirer aux plus hautes destinées, comme on disait jadis que chaque soldat a dans sa giberne le bâton de maréchal de France: cela est vrai, mais ce n’est cependant pas en accumulant dans de jeunes cervelles de fils de paysans et d’ouvriers les élémens des sciences les plus diverses qu’on augmentera leurs chances de réussir dans la vie. Nous visitions dernièrement une école primaire de filles, dans un district rural : on leur expliquait les étymologies grecques et latines des mots de notre langue. N’est-ce pas fatiguer inutilement les élèves, celles même Qui rempliront certaines fonctions publiques, dans le service des postes par exemple ? Nous ne parlons pas de toutes celles dont la tâche essentielle devra consister à être de bonnes ménagères, des mères de famille attentives à la santé de leurs enfans et au bien-être de leurs maris. Ce sont là des problèmes bien délicats, et ce n’est pas à propos d’une discussion budgétaire qu’ils peuvent être résolus. Il nous paraît cependant que la progression des dépenses de l’instruction primaire devrait s’arrêter, et que la raison majeure en est que, déjà, dans plus d’une direction, on a dépassé le but.
Des dépenses dites sociales, il est aussi difficile de parler que de celles de l’enseignement public. Elles sont généralement votées par acclamation, et bien peu de députés ou de sénateurs prennent la peine de remonter aux idées générales d’après lesquelles elles devaient être discutées, approuvées ou rejetées. Nous les avions inaugurées par l’assistance aux vieillards et aux infirmes ; nous les avons installées dans notre budget à une place qui va s’élargir considérablement avec la loi des retraites ouvrières et paysannes. L’augmentation de la dernière décade est de 1 200 pour 100 ; elle est loin de nous avoir amenés au
terme de la progression. Notre législation à ce sujet s^est inspirée de deux idées différentes : la première fait intervenir la communauté dans le soulagement des misères humaines, en secourant ceux qui sont incapables de se suffire à euxmêmes ; la seconde organise la prévoyance, oblige les travailleurs à faire un effort pour épargner et associe le Trésor et les patrons à leur action en triplant à leur profit les sommes que la loi les oblige à mettre de côté. Nous avons, du premier coup, été plus loin dans cette voie que FEmpire allemand, qui a inauguré il y a une trentaine d’années ce système et qui limite à une somme fixe de SO reichsmarks la contribution qu’il fournit aux pensions préparées par la capitalisation des versemens des ouvriers et des patrons.
Les primes ont augmenté de plus de cinquante pour cent. Elles vont en majeure partie à la marine marchande, qui émarge encore à un autre chapitre du budget : celui des postes lui réserve de larges subventions, attribuées à certains parcours de grande vitesse, notamment à ceux des paquebots qui assurent des communications rapides entre la France et l’Amérique. Ici aussi de graves questions entrent en jeu : dans quelle mesure convient-il de prélever un impôt sur la masse des contribuables pour favoriser certaines cultures et certaines industries ? Seules, des considérations de défense nationale peuvent justifier de pareils sacrifices. On fait valoir la nécessité de conserver une marine de commerce prospère, dont les équipages en temps de guerre pourraient renforcer l’effectif de nos escadres.