CHAPITRE PREMIER Le Présent
Le monologue en général et les prologues d'Euripide. — Les prologues d'Euripide sont des monologues au sens précis du mot, c'est-à-dire des apartés qui ne s'adressent pas à un interlocuteur réel. Le plus souvent le rpoXoviXwv est seul. C'est le cas pour Alcesie, Médée, Ilippolyte, Andromaque, Hécube, les Troyennes, Electre, Ion, Hélène, les Phéniciennes, Iphigénie en Tauride. Dans quelques pièces il parle devant un public qui restera muet, ou devant un personnage qui prendra la parole après lui : ainsi dans les Héraclides, les enfants sont en scène dès le début avec lolaos; Amphitryon, dans Héraclès, est entouré de Mégara et de ses enfants; dans Oreste, Electre débite son monologue en présence de son frère endormi; enfin dans les Suppliantes, le chœur est dans l'orchestre pendant le monologue d'vEthra, et dans les Bacchantes il y entre pendant celui de Dionysos. Mais lolaos ne s'adresse aux enfants qu'à la fin, lorsqu'il aperçoit le héraut; Amphitryon ne parle pas à Mégara, et vEthra n'interpelle pas les Suppliantes; Dionysos ne lance son appel aux Bacchantes que dans la dernière partie du monologue, au moment où elles font leur entrée.
Or le monologue ne s'explique que s'il a un caractère essentiellement dramatique, c'est-à-dire si celui qui le prononce est en proie à une émotion trop forte pour être contenue. Tantôt
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il manifeste le désordre profond des sentiments', tantôt il prend la forme d'une évocation mélancolique qui s'exhale d'une âme perdue dans ses rêveries, oppressée par ses souvenirs.
Euripide fait un léger effort pour donner ce caractère à ses prologues. Il y esquisse parfois le mouvement qui pourrait les justifier en les expliquant. Si Ton considère les circonstances qui sont censées le détciminer plutôt que le ton sur lequel il est fait, le monologue initial chez Euripide se présente tantôt comme un adieu, tantôt comme une invocation, ailleurs comme un avertissement menaçant, souvent comme un aparté mélancolique.
Il a le sens d'un adieu dans Alccste et dans les Troyennes. Apollon quitte la maison d'Admète après un séjour prolongé, et c'est à elle qu'il s'adresse dans Tinvocation du début. 11 dit au vers 23: « J'abandonne le toit de cette demeuie qui m'est si chère. » Poséidon déclare en commençant qu'il est venu tout exprès de la mer Egée pour assister au désastie de la ville qu'il protégeait. Il quitte Troie devant les scènes de désolation dont il est témoin, et il termine en lui faisant ses adieux (v. 45-47).
Le prologue des Supplia nies s'ouvre par une invocation d'yEthra à Déméter et aux prêtres du temple. C'est sous leur protection qu'elle place pour ainsi dire le récit qu'elle fait des événements. Elle demande dans sa prière le bonheur pour ellemême, pour son fils et pour Athènes. Au v. 8 elle y associe les Suppliantes: ûç-icoe yxp ^\i'l)X(j' i-ï;j;â;j,r,v lâoe ypx^q, etc. Les vers qui suivent, et notamment la fin du prologue, donnent un sens à l'invocation: ^thra souhaite que la requête du chœur n'attire pas le malheur sur sa famille ni sur la ville. Le caractère religieux des Suppliantes explique, d'autre part, cet élan d'iElhra vers la divinité (v. 36; v. 39 4o).
Trois prologues: Hippolyle, les Bacchanles, Hécube, ont le caractère d'un avertissement menaçant. Dans les deux premières pièces, une divinité annonce sa vengeance prochaine avec des accents de rancune et de triomphe. Aphrodite dans Hippolyle, Dionysos dans les Bacchanles ne s'adressent à per-
I. Voir les considérations de Fr. Léo, Der lUonolog im Drama (p. a et suiv.) sur les caractères du monologue chez Homère.
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sonne et on ne peut dire précisément qu'ils conversent avec eux-mêmes. Leur monologue participe pourtant de ces deux caractères. C'est comme un avertissement qui vient d'en haut, adressé à des personnages qui ne peuvent Tentendre, mais qui en sentiront bientôt les effets ; c'est en même temps une sorte d'aparté. Le prologue d'IIécube se termine par une apostrophe du spectre de Polydore à sa mère (v. 55-58); le spectre n'est d'ailleurs ni vu ni entendu d'Hécube. Le reste du monologue ne s'adresse à personne. Par les prédictions qu'il renferme, il se range dans la môme catégorie qu' Hippolyte et les Bacchantes. Mais ses autres caractères le rattachent plutôt aux prologues qui se présentent comme des apartés mélancoliques.
Cette dernière appellation peut s'appliquer à un assez grand nombre de prologues: Médée, Andromaque, les HéracUdes, Héraclès, Iphigénie en Tauride, Hélène, les Phéniciennes, Oreste. Le r.pokoyiW' y fait un retour amer ou résigné suf sa destinée ou celle des siens. A signaler dans Médée le mouvement du début: Ei'ô* ux^zl' 'Apyotiç etc. Le prologue des Iléraclides s'ouvre par une réflexion sentencieuse d'Iolaos. Il a le caractère d'une méditation douloureuse, relevée à la fin par l'invective passionnée du vieillard au héraut. Les mêmes traits se retrouvent dans les prologues d'Andromaqae et d'Héraclès; il faut noter dans le premier linvocation du début à la ville asiatique de Thèbes, invocation qui entraîne comme dans Médée un rappel du passé, et dans le second Tinterrogation emphatique d'Amphitryon (v. i). C'est aussi par une invocation que s'ouvre le prologue des Phéniciennes. Jocaste l'adresse au Soleil, et ce cri de tristesse donne le ton au long monologue qu'elle prononce : l'invocation rappelle en effet l'arrivée de Cadmos à Thèbes, c'cst-à-dirc l'origine de toutes les infortunes qui se sont abattues sur les Labdacides. Dans Iphigénie en Tauride, Oresle, et Hélène, le prologue a le caractère d'un aparté uniforme dont la monotonie n'est relevée d'aucun mouvement : invocation, prière ou exclamation. Iphigénie essaie, comme on le verra plus loin, de justifier son monologue. L'aparté mélancolique et amer d'Electre dans Oreste débute par des réflexions sentencieuses qui en tirent la moralité et lui donnent le ton. Hélène termine son monologue non par une prière, mais par la men-
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tion d'une prière qu'elle est venue faire au tombeau de Protée.
Ce n'est pas à dire que les prologues dont on vient de parler se rangent d'eux-mêmes, par des caractères nettement marqués et soutenus, dans les diverses catégories auxquelles on les a rattachés. Chacun d'eux ne s'y rapporte que par quelques traits fugitifs, superficiellement indiqués. L'invocation d'Apollon à la demeure d'Admète tourne court; leSuTroyennes débutent par une formule stéréotypée aussi froide que possible; la même froideur se remarque dans les déclarations menaçantes d'Aphrodite au début d'Hippolyte ; à aucun moment la déesse ne laisse éclater sa rancune en accents passionnés. Le monologue de Dionysos dans les Bacchantes, quoique plus vivant^ ne renferme aucun mouvement de passion, à part l'appel au chœur qui le termine; on peut en dire autant du long et froid monologue du spectre dans Hécube; la même remarque s'applique enfin, à des degrés (fivers, aux prologues d'Andf^omaque, les Héraclides, Héraclès, les Phéniciennes, Iphigénie en Tauride, Oreste. L'invocation d'Andromaque à Thèbes s'arrête brusquement comme celle d'Apollon à la maison d'Admète, et l'interrogation qui ouvre le monologue d'Amphitryon n'est qu'emphatique. Seuls les prologues de Médée et des Suppliantes ont une allure plus vive. Le premier, par sa description de la douleur de Médée, n'est pas sans valeur pathétique, et les invocations d'yEthra communiquent au second, en même temps qu'une certaine unité de ton, un intérêt dramatique'. Mais ce ne sont là que des nuances, et la même impression se dégage, plus ou moins forte, de tous les prologues d'Euripide : ces monologues ne sont pas essentiellement jdramatiques ; ils ne déploient pas sous les yeux du public l'agitation d'une âme, ils ne font pas vivre devant lui les sentiments de douleur, de haine, d'horreur ou d'abattement qui les justifieraient.
Il y a même deux prologues où il est impossible de découvrir la moindre trace d'émotion, et qui ne se rapprochent par aucun détail, même isolé, de ce caractère dramatique qui est la raison d'être du monologue. Ce sont ceux d'Electre et d'Ion. Le laboureur dans Electre débute bien en invoquant
I. Fr. Léo, op. cit., p. 22, se montre particulièrement sensible à la valeur dramatique du monologue d'^thra.
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Argos, mais l'invocation n'a pas de suite ' et ne trahit d'ailleurs aucune émotion : le xpoAoyitwv n'a pas souffert par lui-même des malheurs qu'il rappelle, — ce sont ceux de la famille d'Agamemnon — , ^t il garde un ton très calme. Quant au prologue d'Ion, il ne se justifie ni comme un aparté arraché à Hermès par une émotion quelconque^, ni comme un avertissement divin; son allure est parfaitement froide. Or il faut remarquer qu Ion et Electre datent de la seconde moitié de la vie du poète.
L'exposé du présent. — Le prologue chez Euripide n'est pas dramatique : il est essentiellement narratif. Quel que soit le TrpoXoyÎLWv, si critique que soit sa situation ou si violentes les émotions auxquelles on peut le croire en proie, il n'apparaît point pour épancher ses sentiments, mais pour faire un récit et dérouler un exposé. Une partie de cet exposé concerne toujours la situation présente.
Dépouillé de ses causes et réâuit à lui-même, le présent tient en deux vers dans Alcesle (v. 19-21) : la femme d'Admète est en train d'expirer; c'est aujourd'hui qu'elle doit mourir. — La nourrice de Médée explique que devant l'infidélité de Jason, qui épouse la fille du roi, sa maîtresse se consume de douleur^, insensible aux joies de l'affection maternelle (v. 20- 45). — Dans Hlppolyle la situation présente, préparée par tout ce qui précède, est exposée en trois vers (v. 38-4o) : « Gémissante et accablée des aiguillons de l'amour, la malheureuse (Phèdre) se meurt en silence, et nul dans la maison n'est instruit de son mal. » — Andromaque raconte qu'Hermione, jalouse, veut la tuer avec la complicité de son père (v. 39-40). Ménélas est dans le palais; il est venu de Sparte pour aider Hermione (v. 4i-42). Suit l'exposé de la situation présente proprement dite (v. 42-55) : Andromaque s'est réfugiée dans le temple de Thétis, sanctuaire respecté de Pelée et des siens (v. 42-46). Elle a envoyé secrètement son fils au dehors, car elle craignait pour sa vie (47-48). Néoptolème ne peut être d'aucun secours : il est allé à Delphes pour donner satisfaction