CHAPITRE III Le passé lointain
Si l'on admet que le prologue doit être un exposé, on reconnaîtra qu'il était difficile au poète de ne pas rappeler les causes immédiates de la situation présente en expliquant cette situation. Mais il est rare qu'Euripide s'y borne : dans douze tragédies sur seize, il remonte plus haut dans le passé'.
Les seules pièces qui fassent exception à cet usage sont Hippolyte, les Héraclides, Hécube, les Suppliantes . On ne voit pas qu'Euripide, y revenant vers un point du passé pour marquer les causes du présent, eût pu s'arrêter en deçà. L'exposé du passé dans Hippolyte part de l'attitude impie du fils de Thésée, cause directe de la situation présente. lolaos fait partir son récit de la mort d'Héraclès, parce que l'hostilité implacable d'Eurysthée, qui a réduit les Héraclides à l'état où on les voit, s'est manifestée dès ce moment-là. De même Polydore remonte aux circonstances qui ont déterminé sa famille à le placer sous la protection de Polymestor. Cette décision a en effet entraîné d'un mouvement irrésistible la série des faits qui viennent d'aboutir à la situation présente : en mettant en contact Polydore et le roi thrace, elle a ouvert un conflit dont le dénouement sera celui de la pièce. Une légère réserve doit être faite pour les Suppliantes, bien que le récit du passé y soit particulièrement concis. La situation des Argiennes est une des conséquences de l'expédition d'Adraste contre Thèbes; c'est la cause que le poète pouvait se contenter de rappeler. Or ^Ethra remonte au delà : la fin du vers i4, les vers i5 et i6 (01o(z:jç — yx\j.ôpoi) mentionnent la cause de l'expédition, c'est-à-dire l'exil de Polynice dont Adraste, son beau -père, a voulu soutenir les revendications par les armes. A ce groupe on
I. Cf. le scholiaste des Phéniciennes, à proposdu vers 4 (Ed. Schwartz, Berlin, 1887, vol. I, p. 246 : gyemçopo; ôs ô EOptuiSyi; Ttpo; <Tb eî;> ëtepa Tipôffwua nptaë-j-zzpx xv
4o LE PROLOGUE DANS LA TRAGEDIE d'eURIPIDE
peut enfin ajouter Philoctète. La situation présente y est déterminée par l'arrivée d'Ulysse à Lemnos, d'une part, et de l'autre par les conditions où vit Philoctète. Ulysse se borne donc à indiquer les causes directes de cette situation en rappelant la prophétie d'Hélénos qui a décidé de son voyage et l'accident qui a déterminé jadis l'abandon du héros.
Partout ailleurs ce retour vers le passé dépasse les causes immédiates. Toutefois les prologues se divisent ici en deux groupes : dans l'un, l'exposé du passé n'intéresse que les personnages, ou un des personnages de l'action, dont il raconte l'histoire en la reprenant de plus ou moins loin; dans l'autre, il est en partie étranger à l'action et à ses personnages; il remonte au delà du drame, c'est-à-dire de cet ensemble de faits qui vont des causes au dénouement.
Dans le premier groupe prennent place Alceste, Médée, Andromaque, Héraclès, Ion, les Troyennes, les Bacchantes, soit sept pièces sur seize.
Au début d' Alceste, Apollon rappelle qu'il a servi chez Admète. Il ouvre une parenthèse pour indiquer à la suite de quelles circonstances : son fils Asclépios avait été foudroyé par Zeus; lui, pour se venger, tua les Gyclopes forgerons de la foudre, et Zeus lui infligea le châtiment de servir un mortel (v. 1-9, particulièrement. 3-6). -^ Le prologue de Médée s'ouvre par le rappel de l'expédition des Argonautes ; la nourrice évoque le voyage vers la Golchide, au delà des Symplégades (v. 1-2), du vaisseau Argo construit avec les arbres du Pélion, lorsque les héros allaient conquérir la toison d'or pour Pélias (v. 3-6), le retour de Jason à lolcos, accompagné de Médée qui s'était éprise de lui (v. 6-8), le meurtre de Pélias commis par ses filles à l'instigation de l'héroïne, enfin la venue de Médée à Gorinthe avec son époux et ses enfants. Aucun des détails essentiels de la légende n'a été omis dans ce récit du passé, bref et précis. — De même Andromaque commence par évoquer son passé, un passé déjà lointain. Elle nomme sa patrie, la ville asiatique de Thèbes, qu'elle quitta avec une riche dot pour le palais du Priam (v. 2-3) lorsqu'elle épousa Hector (v. 4-5). Elle rappelle ses malheurs (v. 6), comment elle a vu Hector tué par Achille, son fils précipité du haut des remparts
LES ÉLÉMENTS DU PROLOGUE 4l
(v. 8-10) lors de la prise de Troie (v. 11), comment elle est venue habiter la Grèce, en qualité d'esclave de Néoptolème (v. i2-i5). Son maître a laissé le pouvoir au vieux Pelée (v. 21-23) et Andromaque lui a donné un fils (v. 24-25) en qui elle espérait jusqu'aux circonstances présentes trouver une sauvegarde (v. 26-28). — Amphitryon ne remonte pas précisément dans le passé en énumérant ses ancêtres (v. i-3). Il s'agit ici d'une indication généalogique destinée à fixer plus complètement l'identité du personnage, et qui sera étudiée à part. A propos de Thèbes, le -poAsv-Iwv rappelle la moisson de guerriers jadis sortis du sol et dont les descendants habitent aujourd'hui la ville (v. 4-7). L'un d'eux, Créon, fils de Ménécée et roi de Thèbes (v. 7-8), a engendré Mégara. Ces détails encore n'ont d'autre objet que de déterminer l'identité de la jeune femme en la rattachant par sa famille à une légende connue. Amphitryon évoque les noces brillantes et joyeuses de Mégara et d'Héraclès (v. 9-12). Puis il explique comment Héraclès a quitté Thèbes et sa famille, désirant faciliter au vieillard le retour dans sa patrie, qu'il avait dû fuir après le meurtre d'Electryon (v. 13-17). Pour que son père pût rentrer à Argos, il a entrepris ses travaux et accepté de purifier la terre (v. 7-20). Plus loin enfin, à propos de l'usurpateur. Amphitryon rappelle la légende de Lycos époux de Dircé (v. 26-3o). — Hermès ouvre le prologue d'Io/i par sa propre généalogie. Mais ce n'est pas à proprement parler un exposé du passé, et ces indications, comme celles du même genre que l'on relève dans Héraclès, seront étudiées séparément. Les seuls détails du passé qui soient étrangers aux causes immédiates portent sur les circonstances du mariage de Creuse et Xouthos ; dans une guerre entre Athènes et les Chalcodontides d'Eubée, l'intervention de Xouthos avait donné la victoire aux Athéniens (v. 59-61). Les vers 63-64 rappelant que Xouthos, un Achéen, est fils d'iEolos et petit-fils de Zeus, sont à ranger avec les indications généalogiques. — Au début des Troyennes, Poséidon rappelle qu'il a jadis fondé Troie avec Apollon et l'a constamment protégée jusqu'à ce jour (v. 4-7). Cette évocation rapide du passé semble être en même temps une justification du rôle qu'Euripide prête à Poséidon en lui attribuant le prologue.
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— Avant d'en venir à Thèbes et d'expliquer pourquoi il tient à manifester sa divinité dans cette ville, Dionysos au début des Bacchantes raconte son voyage triomphal à travers l'Asie (v. i3-22). Il a parcouru la Lydie, le Phrygie, la Perse, la Bactriane, la terre des Mèdes, l'Arabie et toute l'Asie Mineure, et il est entré pour la première fois dans une ville grecque, après avoir là-bas conduit les danses sacrées et établi les rites de son culte. Quant à la légende de Sémélé rappelée dans les vers 1-3, elle ne rentre pas précisément dans l'exposé du passé, car son objet est surtout de fixer l'identité du TrpoXcv-Zwv.
Le second groupe comprend Electre, Hélène, Iphigénie en Tauride, les Phéniciennes, Oreste.
On peut considérer comme des causes lointaines de la situation présente les faits mentionnés aux vers 8-10 du prologue d' Electre'' . Le laboureur y rappelle en effet comment Agamemnon tomba sous les coups de Clytemneslre, et d'Égisthe, fils de Thyeste : c'est ce meurtre qui a déterminé la déchéance d'Electre et préparé de la sorte son union avec le laboureur. Ainsi s'explique aussi la situation d'Égisthe et de Clytemnestre, leur toute-puissance. Mais le début du prologue (v. 2-7) se détache nettement du drame qui va s'ouvrir et de ses causes. Ce n'est pas de Glytemnestre ni d'Égisthe, d'Electre ni d'Oreste qu'il parle : c'est l'histoire d'Agamemnon qu'il raconte. Tour à tour sont évoqués le départ du roi pour Troie avec mille vaisseaux (v. 2-3), la mort de Priam et la prise de la ville par Agamemnon (v. 4-5), le retour triomphal à Argos du chef chargé de dépouilles barbares (v. 6-7). La succession des faits amène ainsi le poète à mentionner le crime de Glytemnestre et d'Égisthe et à entrer dans l'explication des causes.
Les vers 4-i5 du prologue d'Hélène rappellent que Protée fut jadis roi du pays, et que la nymphe Psamathé lui donna deux enfants : Théoclymène et Eido, nommée plus tard Théonoé; l'un et l'autre, encore vivants, joueront un rôle important dans le drame. C'est là un de ces exposés qui tiennent le milieu entre un récit du passé, au sens propre du