I. D'abord des digressions mythiques ou archéologiques
Hippolyte, v. 29-33 : Avant de venir à Trézène, Phèdre déjà éprise du fils de Thésée a fait élever à Aphrodite, sur le rocher de Pallas, un temple d'où l'on découvre le pays de Trézène et qui portera désormais le nom d'Hippolyte. On comprend Tintérêt de ce détail, qui atteste la violence de la passion à laquelle Phèdre est en proie. Mais l'insistance de la déesse s'inspire d'un souci étranger à l'histoire qu*elle raconte; voir notamment la fin du vers 22 et le vers 23 :
TO XciTTOv wvi[xaÇ£v îSpuaôai Qeav.
Ce n'est pas Aphrodite qui parle ; c'est le poète qui ouvre une parenthèse à l'adresse du public athénien, pour montrer comment la légende qu'il raconte intéresse la fondgition d'un temple connue.
I Klinkenberg les retranche systématiquement (p. io3. Voir au début de cette étude, p. II). Cf. Arnim, p. 87-88.
a. Il est vrai que le passage est assez suspect. La déesse parle d'elle-même à la troisième personne; les mots ti^vôe y/jv TpotC^viav (v. 29), yri? xr^tj^e (v. 3i) forment avec trivôe... ^6ôva (v. 36) une répétition choquante, surtout si l'on rapproche le vers ag du vers 12 (xri; 6e yri^ TpotCvivi'a;) ; le vers 33 est à peu près inintelligible avec wvôjAotsov qui est la leçon des mss. Klinkenberg (p. 12) avec Otto Jahn et Wheeler (v. Arnim, p. 9) supprime purement et simplement tout le passage; Blomfield et Wecklein écartent les vers 32-33. Mais Asclépiade de Tragile lisait déjà au iv* siècle (Schol. Od. X, v. 3ai) les vers suspectés. Arnim les garde (p. 10) en corrigeant le vers 3i. Nauck les conserve de même, et aussi Weil qui se borne à préférer la variante £K8r)(jiov à la leçon exô/j^ov. Pour le vers 33 qui importe surtout ici, il suffit d'une correction fort simple pour le rendre acceptable. Meineke propose wvôjiaÇov, Jortin ôvonâffoyffiv, Valckenaer û(ivYjCTou<Ttv.
LES ÉLÉMENTS DU PROLOGUE 6l
Andromaque (v. 17-20) mentionne les souvenirs qui s'attachent au lieu de la scène et le nom qu'il a reçu : « ...là où la divinité marine, fuyant la société des hommes, était venue habiter avec Pelée ; le peuple Ihessalien le nomme Thétidion en souvenir de Chymen de la déesse. » Ce raffinement de précision n'ajoute évidemment rien au pathétique du prologue; il va même au delà des exigences de l'exposé, si étendues qu'elles soient habituellement chez Euripide'.
Héraclès, v. 4-7 : A propos de Thèbes qu'habita Héraclès, Amphitryon rappelle qu'une moisson de guerriers y sortit du sol, et qu'Ares ne sauva de cette race qu'un petit nombre, dont la postérité peupla la ville de Gadmos. Ces détails (surtout è'vO' — Wkxaiv/) constituent un hors-d'œuvre, dont le poète a essayé de dissimuler l'inutilité dans les vers qui suivent en rattachant Gréon à cette descendance fameuse, comme si le motif de la digression était de fournir des lettres de noblesse au père de Mégara.
Ion : Hermès raconte dans quelles circonstances Creuse exposa l'enfant qu'elle avait eu d'Apollon dans la grotte où le dieu lui avait fait violence ; il ouvre une parenthèse à propos des deux serpents d'or que Creuse mit dans le berceau (v. 20-25) : c'est un usage qui remonte à la naissance d'Érichthonios; la fille de Zeus, en confiant l'enfant aux filles d'Aglaure, le mit sous la garde de deux serpents d'or, et cette coutume resta en vigueur pour les descendants d'Érechthée. Que le poète mentionne la présence de ces ornements dans le berceau d'Ion, on se l'explique : ils auront plus tard un rôle important dans la reconnaissance d'Ion et de Creuse (voir le vers 1^27). Mais il n'était pas indispensable de rappeler ici l'origine de cet usage, en le rattachant au mythe d'Érichthonios; au vers 1^29 le même souvenir reparaît, d'ailleurs sous une forme plus brève*. — A cette digression, on peut ajouter les vers ii-i3, qui déterminent avec exactitude l'emplacement de la grotte où Apollon posséda Creuse : elle s'ouvre au pied de la colline de Pallas, parmi les rochers tournés vers le nord que les habi-
1. Arnim(p. 55) écarte, après Klinkenberg (p. 34-a5), les vers 19-ao, mais sans donner de raisons bien convaincantes.
2. Les vers 30-37 sont éliminés par Klinkenberg (p. 4i); Arnim (p. i4) les garde avec quelques modiOcations ; Nauck (es conserve tels quels; de même Wecklein(i898).
62 LE PROLOGUE DANS LA TRAGÉDIE d'eURIPIDE
tants de l'Attique nomment Macrae. L'extrême précision de ces détails ne pouvait avoir d'intérêt que pour le public athénien : c'est à lui que s'adresse la parenthèse, et c'est le poète qui parle ici par la bouche d'Hermès.
Troyennes, v, i3-i4 : A propos du cheval de bois construit par le Phocidien Epéios, Poséidon explique le sens et l'étymologie de la locution Bojpsto; 'hr.cq : ce cheval gardera dans la postérité le nom de cheval de bois à cause des lances (S6f u) qu'il cachait dans ses flancs. Il est inutile d'insister sur le peu d'opportunité de cette explication '. Si l'on replace dans la suite de l'exposé le passage relatif à Epéios (v. 9-1 4), on a l'impression très nette que la mention du cheval de bois n'était pas nécessaire. Bien d'autres causes pouvaient être rappelées dans le récit de la prise de Troie. On peut se demander si le poète n'a pas été conduit à retenir celle-ci par le désir de proposer une étymologie de son cru, et si l'épisode du cheval de bois n'est pas surtout destiné à introduire les vers i3-i4.
Hélène (v. 38-4 1) interrompt le récit de son histoire pour expliquer par les desseins de Zeus la guerre de Troie : Zeus a allumé cette guerre entre les Grecs et les malheureux Phrygiens pour soulager la terre du fardeau d'une multitude inutile et faire connaître le plus vaillant des Grecs. Cette parenthèse, étrangère à l'exposé, glisse dans la suite du récit une explication théologique à laquelle devait tenir Euripide ^.
Bacchantes, vers 69 : Dionysos invite les Bacchantes à saisir les tambours « qui ont été inventés par Bhéa et par lui-même ». La mention, d'ailleurs fort brève, de l'origine des TJ-ava n'apparaît ici que pour satisfaire une curiosité d'archéologue.
En résumé, Euripide utilise la forme qu'il donne au prologue pour y glisser des éléments sans rapport avec l'exposé. Sous prétexte de précision, il satisfait ainsi son goût pour les
I. Voir la remarque du scholiaste (Ed. Schwartz, p. 348 : ij/u^pw? y)Ty[i,oAÔYr)(i£ tôv tTtnov àub T(i)v ôopâ-cwv). Cf. Decharme, p. 67, et Nestlé, p. 43o, sur le goût d'Euripide pour les étymologies.
3. Decharme, op. cil,, p. 79, rapproche Oreste, 1640-1642. Cf. W. Nestlé, Euripides der Dichterder griechischen Aufklàrung, p. 89. — Klinkenberg (p. Bg) et Usener ont contesté l'authenticité du passage. Klinkenberg fait valoir la gaucherie de cette parenthèse : rien n'est plus étranger, dit-il, à l'histoire d'Hélène. La constatation est exacte, et on ne saurait trop y insister; mais elle n'autorise pas à conclure à une interpolation. Arnim, p. 18, conserve ces vers, mais ne pouvant admettre l'incohérence qu'il découvre dans la suite des idées, il tente une transposition.
détails curieux et savants, propres à éveiller l'intérêt d'un public athénien, ou pour certaines interprétations personnelles qui trahissent ses préoccupations et ses tendances.
2. D'autres éléments viennent grossir le prologue en s'ajoutant à l'exposé proprement dit. Parfois Euripide y souligne d'une réserve sceptique, suivant une habitude qui lui est chère, la légende qu'il rapporte. Dans Hélène^ au vers 17, le mythe de l'union de Zeus et de Léda est introduit par la formule : £7Tt oï oï;-).6yoç v.q thç Zîûç... Le poète tient à marquer qu'il ne prend pas cette version à son compte et il y revient au vers 21 pour dissiper toute équivoque : û aaaJY;^ cjtoç 6 Icvoç. — Dans Oreste il fait des réserves sur la légende de Tantale : Atcç zsf'jy.o'»;, (ôç AÉvouTt, TavTaXoç... Son scepticisme reparaît au vers 8 : wç \).h /ivouj-v". A en croire la tradition, cette attitude circonspecte aurait valu des ennuis au poète. Mélanippe la sage débutait primitivement par ce vers : Zejç oi-ctç à Zejç, 0!» yàp otSa TtAYjv XÔY*:^... (fr. 483, Nauck, III, p. i3o). Les protestations du public obligèrent Euripide à cette palinodie : Zeùç, loq AéXexTai Tïjç klrfizix:; j-c (fr. 484, p. i3o2). Il est intéressant de rapprocher cette affirmation pieuse des réserves rapportées ci-dessus.
3. Il faut enfin remarquer que le récit est parfois traité pour lui-même, et prend alors une allure qui tranche sur le ton général de l'exposé. L'évocation du passé est souvent fort longue, elle entraîne la mention d'une foule de détails, mais en raison même de leur grand nombre, Euripide est tenu de les présenter sous une forme très concise. Dans les cas dont il s'agit, aii contraire, l'attention du poète semble se détourner du cours du récit, et s'arrête avec complaisance sur certains détails qui acquièrent une valeur propre et se transforment en hors-d'œuvre.
Ion : On conçoit qu'Hermès expose par le menu la merveilleuse histoire de Creuse et d'Ion. Mais il y a au moins deux endroits du prologue où il perd manifestement de vue son dessein :
1° Quand il rapporte le discours que lui a tenu Apollon
I. De même, dans le prologue d',€olos (fr. i4, Nauck, p. 4) : "EXAr,v ykp, w; liyo'jui, Yi^vêxat Ato;; cf. le fragment asg cité par Aristophane, Gren., vers lapG: Aî'yuTCTOî,