L. HÉRIDIER
66 LE PROLOGUE DANS LA TRAGEDIE d'eURIPIDE
aux spectateurs, lui permettent de relier tel détail de la légende qu'il raconte à une tradition célèbre ou à une localité connue du public, d'étaler son érudition archéologique, d'introduire une explication piquante, une vue paradoxale. Ailleurs il s'interrompt en plein récit pour insinuer une réserve sceptique sur l'authenticité de la légende ' . Enfin il lui arrive
I . Certaines réticences demandent à être expliquées. Lorsque Ipiiigénie évite de qualifier, par respect pour la déesse, les rites sanglants de son culte (v. 87), celte discrétion pieuse se comprend d'elle-même. Mais à trois reprises, dans Oreste. Electre se refuse à entrer dans le détail des événements qu'elle rapporte :
Vers 1 4 (à propos de l'inimitié d'Atrée et de Thyeste) : xîxappYix' àva(AeTpr|(Ta<70aî tx£ 5£î; (supprimé par Arnim, p, i4).
Vers 16. Electre vient de rappeler qu'Atrée égorgea les enfants de son frère Thyeste et les lui servit en festin; avant de nommer les enfants qu'il eut lui-même, 'elle dit: rà; yàp èv [xéaw aiytit cy/a;.
Vers 36-37. Elle s'excuse de ne pas indiquer les motifs pour lesquels Clytemnestre a tué son époux, meurtre rappelé au vers a5 :
wv Ô'Êxaxt, irapôévw Xéyetv où xaXôv Èw tout' àffacpè; èv xotvtij (tkoiieIv.
Quels sont les faits ainsi passés sovis silence P Le vers i4 fait allusion aux causes de l'inimitié d'Atrée et de Thyeste. c'est-à-dire, suivant la tradition, à l'union coupable de Thyeste et d'Aéropé, peut-être aussi à l'histoire de l'agneau d'or donné à Atrée par Hermès et dérobé par Thyeste, à la mort d'Aéropé. Le vers i6 vise les événements intermédiaires entre la vengeance d'Atrée et la naissance de ses fils : sans doute l'horrible découverte faite par Thyeste, quand on lui montra à la fin du repas les restes de ses enfants, la fuite éperdue de Thyeste, les malédictions lancées par lui contre Atrée, enfin le fratricide qui fut sa vengeance. Le scholiaste se trompe en expliquant : TtiXtv rriv |iof/£t'av 'AepÔTrri; alvi-CTETai, r\ tyiv yovïjv IIXâtaôÉvoy; ov àvetXsTO 0u£(TTTr); (Ed. Schwartz, p. 99*). Quant aux allusions des vers 36-27, elles sont parfaitement claires; elles se rapportent aux relations amoureuses de Clytemnestre et d'Égisthe; Clytemnestre aurait immolé son époux à cet amour coupable.
Ces réticences ont pour effet de raccourcir l'exposé du passé. Quelle en est la raison ? Electre fait valoir, vers 36-37, que certains détails seraient peu convenables dans la bouche d'une jeune fille. L'excuse est d'autant plus admissible qu'Electre parle ici de sa propre mère. Elle semble encore valable pour le vers 1 4, s'il fait allusion à l'adultère d'Aéropé : le motif de la réticence serait donc suggéré par le mot Ti'ppr,Ta. Le même qualificatif peut s'appliquer aux événements visés par le vers 16. Mais Electre n'allègue pas leur caractère pour justifier sa réticence; elle indique simplement qu'elle passe sous silence les faits intermédiaires. Pourquoi? Très probablement pour ne pas allonger indéfiniment son récit. On est alors en droit de se demander s'il n'en est pas de même pour le vers ilt, et si le mot àva(X£xpi^(Ta(i9at ne décèle pas la véritable intention du poète.
Une réticence plus singulière se relève dans le prologue des Phéniciennes, vers 43. Jocaste est en train de raconter le meurtre de Laïos. Le cocher invite Œdipe à se retirer (v. 4o); Œdipe passe son chemin, silencieux et fier, mais les chevaux lui heurtant les talons de leurs sabots les rougissent de sang. Ici Jocaste s'interrompt : Tî tànxo; Ttov xaxwv (x£ ôeî XÉyEtv ; et elle arrive aussitôt au dénouement : Œdipe, heurté par les chevaux (ôOev) tue son père. Quel est le sens de la réticence? Comme le pense Paley (vol. III, p. 120), Jocaste passe sous silence les insultes échangées entre le père et le fils avant le parricide, sans doute aussi le meurtre du cocher (Dindorf, III, p. i3i), parce que l'essentiel est d'indiquer l'issue de la rencontre. Cependant
• Kliokeaberg rejetait les vers 12-15 à cause du rers 14. Electre, suivant lui, ne devait pas rappeler ainsi le festin de Thyeste puisqu'elle en parle de nouveau au vers 16. Mais pas plus au vers 14 qu'au vers 16 il ne s'agit du festin de Thyeste. Arnim, p, 12, pense avec le scholiaste que le vers 16 vise l'union incestueuse de Thyeste avec sa fille Pelopea. Il semble plutôt que celte r.éticencc concerne les suites du festin de Thyeste.
d'oublier que le prologue est essentiellement un préambule ; il s'arrête complaisamment sur des détails de médiocre importance et les transforme en scènes dramatiques où les acteurs sont mis directement sous les yeux du public, au lieu de lui être présentés par l'intermédiaire du narrateur. Les développements de cette dernière catégorie se présentent dans les prologues de la seconde période : Ion, Iphigénie en Tauride, les Phéniciennes. Sans doute y a-t-il là autre chose qu'un hasard, l'indice d'une évolution se rattachant à l'élargissement de l'exposé dont il a été question au chapitre précédent.
elle a insisté dans le même récit sur des détails qui auraient pu être sacrifies tout aussi bien (notamment v. 4o, interpellation du cochera Œdipe). Il est possible que le poète, soucieux d'apporter certaines variantes à la légende, se soit arrêté sur des points inédits en supprimant une partie des autres. Peut-être le vers 43 contient-il une critique à l'adresse d'Eschyle ou de Sophocle (Dindorf rapproche Œdipe roi, V. 806).
11 y a donc lieu de remarquer :
1* Qu'Euripide sacrifie parfois certains détails de l'exposé;
a* Qu'il signale lui-même ces omissions;
3* Qu'il allègue comme excuse l'inutilité d'allonger son récit par des détails d'ordre secondaire. Les deux dernières constatations sont à retenir. Elles s'appliquent également au prologue d'Oreste {\. i4 et 16); elles montrent que le poète éprouve le besoin de se justifier devant son public des suppressions qu'il opère, et à le rassurer sur l'opportunité de ces suppressions. C'est bien lui, et non le upoÀoyt'Cwv qui s'adresse alors aux spectateurs. (Fr. Léo, Der Monolog im Drama, p. 35, observe, à propos de ces réticences, que Jocaste et Electre ont l'attitude d'un avocat devant un tribunal.) Il fait ressortir ainsi l'importance qu'il attache à un exposé exact et complet.