‹ Le proloque dans la tragédie d'EuripideChapitre 44 sur 63 · CHAPITRE III La succession des éléments du prologue · texte numérisé non relu

CHAPITRE III La succession des éléments du prologue

Comment procède Euripide lorsqu'il substitue à la marche naturelle du récit une disposition méthodique, et qu'il isole les éléments de l'exposé, au lieu de les subordonner à l'ordre chronologique? Un récit qui se déroule selon la succession des faits trouve dans la régularité même de cette succession le lien intime qui en unit entre elles les diverses parties. Souvent aussi, les événements rappelés se tiennent par un rapport de cause à effet et on les voit sortir les uns des autres. Cette liaison naturelle disparaît quand les éléments du prologue sont séparés de la marche du récit, présentés isolément ou groupés dans un autre ordre. Le poète se préoccupe-t-il alors d'établir entre eux un lien sensible, pour restaurer sous une autre forme l'unité du prologue, ou se contente-t-il de les juxtaposer au mépris de cette unité?

I. Il s'efforce en maint endroit de fondre ces éléments détachés. Il les soude les uns aux autres dans de longues phrases qui entraînent d'un seul mouvement ces indications diverses et donnent à l'exposé une apparence de cohésion étroite. Ce procédé figure dans des prologues dont la marche se règle sur l'ordre chronologique, et il témoigne surtout alors d'une recherche de concision, Euripide visant à donner dans le plus petit espace possible le plus de détails précis. On peut citer à titre d'exemple le début d'Andromaque, où une seule et même phrase va du vers i au vers i5. Dans les prologues où certains éléments ne sont plus reliés par la succession naturelle des faits, ce procédé répond avant tout à un besoin d'unité. — Les Suppliantes s'ouvrent par une phrase de sept vers (invocation d'yEthra) qui réunit des indications diverses: celle du lieu, celle du décor, la mention du nom de Thésée et de celui d'vEthra, des rapports qui unissent l'un à l'autre ces deux personnages, de la famille d'iEthra et de son passé. — La

Il8 LE PROLOGUE DANS LA TRAGÉDIE d'eURIPIDE

longue phrase qui forme le début d'Hécube (v, 1-9) n'est pas un amalgame d'éléments hétérogènes, mais le poète met un soin visible à relier les parties qui la composent : le vers 3 et la première partie du vers 4, où le zpcXov-Iuwv donne son nom, ceux de sa mère et de son père, constituent en réalité une indication indépendante ; or elle se trouve rattachée par le lien étroit d'un pronom relatif (oç) au récit de l'histoire de Polydore. — L'effort est plus sensible encore au début d'Héraclès, parce qu'il s'agit ici de fondre en un même corps des indications de nature différente. A la définition de son identité, donnée au vers i et suivie de son nom au vers 2, Amphitryon relie par le relatif o%la mention de son père Persée et de son fils Héraclès (v. 2-3). De là il passe à Thèbes et rapporte la légende des guerriers sortis du sol. A première vue, cette évocation est sans rapport avec les vers précédents. Mais le poète se ménage une transition en rappelant qu'Héraclès a habité Thèbes, ce qui lui perrtiet de souder ce nouveau développement au vers 4 par le relatif oç. La soudure, adroitement faite, est pourtant visible ('MpaxAsojç; — 0; xaçBe @r,6xq ï(jye^, è'v6' ô yy]y£vy;ç, etc.). Une série de propositions relatives amène le poète à mentionner les descendants de Cadmos (v. 7). De là la transition est facile avec le nom de Gréon: le lien entre les deux phrases est formé par IvOev (v. 7). — Dans le prologue d'Ion, Hermès loge dans la même phrase (v. 8-1 3) une définition d'Athènes en deux vers (v. 8-9), le nom de Creuse et l'indication de sa parenté, la mention de la violence faite par le dieu (v. lo-i i) et la description précise de l'endroit où elle a été consommée (v. i2-i3). Or il faut relever la façon dont le vers 10 est introduit. C'est le début d'une très longue histoire, et il semblerait naturel que ce début coïncidât avec le commencement d'une phrase. La coupure pratiquée plus loin, à la suite du vers i3, serait plutôt attendue ici. Le lien sensible qui rattache le vers 9 au vers 10 (oj) paraît donc un peu forcé et rapproche les deux parties de la phrase avec une brusquerie assez gauche. — Un tour analogue se remarque dans le prologue des Troyennes. La phrase qui va du vers 4 au vers 9 justifie d'abord l'apparition de Poséidon, en rappelant la fondation de la ville et la bienveillance dont le dieu a toujours entouré Troie. Le

TCpoXsyîCwv passe ensuite à un ordre d'idées tout différent et il entame l'exposé de la situation présente : la ville est en flammes, elle est tombée aux mains des Argiens. C'est là le point de départ d'un développement qui absorbe à peu près tout le prologue. On attendrait donc entre l'évocation du passé et la description du présent une transition plus marquée et moins rapide que le relatif y; par lequel le vers 8 se soude brusquement au vers 7. — Il faut citer enfin les vers 4-9 du prologue â'Iphùjénie en Taaride, où la prêtresse d'Artémis se donne pour une fille d'Agamemnon et de la Tyndaride, et se nomme ellemême avant de résumer l'épisode du sacrifice avec.une brièveté précise qui n'omet rien. Sans doute on peut voir dans ces quatre derniers vers une périphrase destinée à mettre en valeur le nom d'Iphigénie. En réalité, deux éléments de nature diff'érente sont joints dans cette longue phrase : le début (v. 4-5) marque la fin de l'exposé généalogique qui ouvre le prologue, et il introduit une indication d'identité; le reste amorce le récit du passé, ou plutôt en offre une esquisse destinée à être reprise. Le lien étroit qui rattache le vers 6 au vers 5 (i^v) est donc assez artificiel.

2, Par contre, le classement méthodique des éléments de l'exposé s'opère souvent par une simple juxtaposition : le TzpsXov.Itov passe sans transition d'un développement à l'autre. Le prologue à' Héraclès raconte l'histoire du fils d'Amphitryon, puis celle de Lycos. Ces deux histoires ne se rejoignent qu'au bout de quelques vers, et tout d'abord rien ne fait prévoir la relation qui doit les unir. Il semble donc que la seconde devrait être préparée. Or comment est-elle introduite.^ Amphitryon vient de raconter qu'Héraclès est descendu aux enfers et n'a point reparu (v. aS-aS). Aussitôt après, il rappelle une vieille légende thébaine qui fait d'un certain Lycos l'époux de Dircé, etc. Que signifie cette évocation? Le public n'en a la clef que sept vers plus loin. Il n'y a d'autre liaison entre le vers 26 et le vers 25 que les particules S£ or^ dont on ne peut guère comprendre le sens avant le vers 3i. Ainsi les deux aspects essentiels de la situation se trouvent juxtaposés dans le prologue. — vEthra vient d'expliquer le sens de l'intervention demandée par Adraste à Thésée et à Athènes (v. 24-28),

I20 LE PROLOGUE QANS LA TRAGEDIE d'eURIPIDE

La suite expose l'embarras d'yEthra qui, ne pouvant prendre elle-même une décision, a fait prévenir son fils. On comprend donc dans une certaine mesure qu'elle justifie sa présence à Eleusis et qu'elle en indique le motif. Mais on s'aperçoit de ce rapport à la réflexion^ quand on essaie de saisir l'enchaînement des idées qui constituent le prologue En suivant simplement le TîpoAoyi'Cwv dans son exposé, on a la sensation d'un vide entre la première et la seconde partie du vers 28, et rien ne prépare l'esprit du spectateur à comprendre le lien qui rattache à la prière d'Adraste les explications données par yEthra sur sa présence à Eleusis. — Dans le prologue d'Hélène, les quinze premiers vers sont consacrés à la description du pays, à l'histoire de Protée et de sa descendance. Brusquement au début du vers 16, Hélène entame sa propre histoire: y;;j.iv Sa yf, {j.ht etc. La transition manque du premier développement au second et leur contenu ne justifie pas l'absence d'un lien sensible, puisqu'il n'y a aucun rapport entre la famille de Protée et celle d'Hélène. Toutefois il est certain que le poète s'est soucié d'atténuer cette brusquerie : la forme de la phrase en témoigne, et Yjij.Tv o£, au début du vers 16, est destiné à opposer le cas d'Hélène à celui de Théoclymène et de Théonoé, comme si cette division répondait à un plan déjà indiqué. — Plus frappante est l'absence de liaison dans Iphigénie en Tauride. La sœur d'Oreste a défini le ministère qu'elle remplit dans le temple d'Artémis (v. 34-4 1). Elle annonce au vers 42 qu'elle va raconter « à l'air » le songe qu'elle a eu pendant la nuit, et elle en détaille en effet le récit. Ce développement ne se relie en rien à ce qui précède. Le songe ne se trouve amorcé ni dans le fond ni dans la fo^me; un simple U introduit le vers 42. Il y a donc ici une pure juxtaposition de deux parties différentes du prologue, dont la seconde ne se trouve amenée à la place qu'elle occupe que par le mouvement de l'exposé, dirigé du passé lointain vers le présent immédiat. — Après avoir donné au début du prologue des Bacchantes diverses indications sur son identité, sur le lieu, le décor, etc., Dionysos fait le récit de ses voyages (v. i3 et suiv. : À-.irwv U). C'est, si l'on veut, la suite lointaine du début, la reprise du mot t,/m. Il n'en est pas moins vrai que la description de ces voyages est introduite

sans préparation, bien qu'elle constitue un élément de l'exposé étranger au premier développement. — C'est surtout dans Ion que ce décousu méthodique de l'exposé est sensible. Dans les quatre premiers vers, Hermès donne sa généalogie et sa définition. Au vers 5 (v/.o) 5é) il annonce qu'il est à Delphes, le lieu oii Apollon rend ses oracles. Il n'y a pas à proprement parler de lien entre les indications du début et celle qu'introduisent les vers 6-7. On sent que le poète a classé en un certain nombre de morceaux détachés diverses indications nécessaires et qu'il se borne à les juxtaposer dans un ordre logique. Hermès se nomme avec une précision qui ne laisse rien à désirer, après quoi il indique avec une netleté non moins grande le lieu de la scène, pour en venir au vers 8 à l'histoire de Creuse. Cette longue histoire est de même introduite avec une brusquerie manifeste : « 11 est en Grèce, dit le dieu, une ville fameuse qui a reçu son nom de Pallas, la déesse à la lance d'or... » Quel rapport ceci a-t-il avec Delphes et avec la présence d'Hermès.** On ne l'entrevoit qu'au vers 10, quand le nom de Phœbos mentionné au vers G reparaît à propos de la séduction de Creuse, et on ne le comprend tout à fait que quand le récit montre la part prise par Hermès à l'aventure d'Apollon (v. 28 et suiv.). C'est là le lien assez fragile qui doit, rattacher l'un à l'autre les deux développements; ainsi se justifie le yip du vers 8. Mais la transition n'a pas été ménagée avec un soin suffisant; on a l'impression d'entrer avec le vers 8 dans un ordre d'idées tout à fait indépendant de ce qui précède, et le mot yap, qui doit servir d'attache entre les indications du début et l'exposé des faits, n'a d'autre résultat que d'accuser cette indépendance par la maladresse du raccord. De même, après avoir expliqué le sort de l'enfant abandonné, Hermès revient soudain à Creuse dont il n'a plus été question depuis le vers 27. Sans doute l'exposé se partage entre l'histoire de Creuse et celle d'Ion, et le mot Kpéojo-a, au début du vers 67, fait ressortir celte division naturelle du récit^ en même temps que cette sorte d'antithèse rattache entre elles les deux personnalités. Mais le simple U qui accompagne le mot Kpéojux est une transition bien mince.

Page 1