Formules didactiques. — Euripide ne se contente pas
laa LE PROLOGUE DANS LA. TRAGÉDIE d'eURIPIDE
d'intervenir dans l'ordre naturel du récit pour imposer aux éléments du prologue un classement méthodique. Parfois il interrompt l'exposé pour en faire ressortir la marche au moyen de formules didactiques qui attirent plus particulièrement sur tel ou tel point l'attention du public, et mettent en lumière les articulations du prologue.
Lorsque les diverses indications sont subordonnées au déroulement des faits suivant l'ordre chronologique, les formules de ce genre n'apparaissent pas. Çà et là seulement, un détail de la phrase souligne avec une netteté discrète l'opposition des parties ou leur succession. La nourrice de Médée, après avoir retracé le passé de sa maîtresse, introduit l'exposé de la situation présente par vuv H dans un vers qui le résume d'avance (i6). Andromaque, qui vient de rappeler ses lointaines années de bonheur, prélude par vjv U au récit de ses infortunes (v, 6). Elle insiste sans excès sur l'ordre dans lequel les événements se sont succédé. Au vers 26 xplv [^.év oppose une période de tranquillité relative aux dangers que fait aujourd'hui courir à Andromaque la jalousie d'Hermione (cf. k-zei Bé au vers 29).
Il n'en va pas de même dans les prologues de la seconde catégorie, par exemple dans Hippolyte, les Suppliantes, Ion, Hélène, Iphigénie en Tauride. iEthra ne se borne pas à mettre en lumière par la disposition même de son récit le rapport qui unit à la situation des suppliantes sa prière du début. Elle indique expressément ce rapport : « Si j'ai fait, dit-elle, cette prière et ces vœux, c'est que j'avais jeté les yeux sur les vieilles femmes que voici » (v. 8-9) : indication qui ne peut s'expliquer que par un scrupule de netteté et de méthode, mais détonne de façon choquante. Car enfin, à qui s'adresse cet avertissement d'^thra.^ Aux spectateurs? Mais si les personnages de la pièce se tournent ainsi vers le public, ce ne sont plus eux qui parlent, c'est le poète qui brusquement prend leur place. — Aphrodite commence par établir les principes de sa conduite; puis elle en fait l'application au cas particulier qu'elle expose. Il s'agit bien là d'une démonslralion, au sens précis du mot. Une formule didactique l'annonce expressément au public (v. 9) : « Je vais montrer bientôt la vérité de ce
LA FORME DU PROLOGUE lîS
que j'avance (âsi'^w M). » Suit l'histoire d'Hippolyte et de Phèdre. Il faut d'ailleurs noter que l'action est conduite par Aphrodite; il est assez naturel que la déesse se mette aussi volontiers en scène (cf. M^<ù au vers 42). Ici l'intervention du poète se dissimule derrière les déclarations du Ttpo'/.z-^.'il^ityf et on s'explique ces déclarations par la nécessité de montrer la cause supérieure qui dirige la marche des événements. — On a signalé plus haut, dans le prologue d'Ion, une coupure entre l'exposé relatif au néocore et le récit des circonstances qui ont amené l'union de Creuse et de Xouthos. Une formule didactique sert à introduire ce nouveau développement : « Or Creuse, la mère du jeune homme, a épousé Xouthos dans les circonstances suivantes... » (jujxsspaç -zsidiaV jtzo, v. 57-68). — Cette formule d'introduction se retrouve encore plus tranchée dans le prologue d'Hélène. L'épouse de Ménélas vient d'indiquer le nom de sa patrie, celui de ses parenls, le sien propre, et elle annonce en ces termes le récit de ses aventures : « Les épreuves que j'ai endurées, je vais les dire. » (a oï -eTCsvOrj^.evy.a/.â -A£YC'.;j.'av,v. 22- 23"). Celte déclaration ne sert pas seulement à introduire l'exposé du passé : elle en définit d'avance le caractère. — De même dans Iphigénie en Tauride. La sœur d'Oreste, après avoir expliqué les fonctions qu'elle remplit dans le temple d'Artémis, passe au récit du songe, v. 42 : « Les visions étranges que la nuit est venue m'apporter, je vais les raconter à l'air... (Xé;a) xpôç alOÉpa). » Ici encore la formule ne se borne pas à introduire un élément nouveau; elle en indique sommairement et elle en qualifie la nature.
Comme on le voit, ces formules didactiques interviennent volontiers pour mettre en relief une partie de l'exposé, qui est présentée brusquement, sans lien avec ce qui précède. C'est du moins le cas pour Ion (v. 57-58), Hélène (v. 22-23), Iphigénie en Tauride (v. 42-43). Mais elles ne constituent pas une transition; elles n'ont d'autre effet, au contraire, que de mettre en évidence le morcellement de l'exposé; surtout elles accusent de façon saisissante les préoccupations du poète. La composition de
I. La même formule se relève dans le prologue de P/irta;os (fragm. 8iG). Après avoir rappelé que Cadmos quitta jadis la Phénicie pour venir à Thèbes, le npoXoyi'sWv annonce (v. 5-6) qu'il va expliquer la cause de cette émigration : r, o rjXO' àvâyx-r) 7;e3;a «|>oivt'xT); XtTtwv, — X^yotii ' av,
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certains prologues dénotait déjà, par le classement méthodique des éléments mis en oeuvre, la prédominance d'un ordre logique sur la marche naturelle de l'exposé. L'emploi de formules didactiques confirme cette impression; il montre Euripide épris d'une netteté un peu artificielle, concevant la marche du prologue comme celle d'une démonstration, et pour en détacher plus fortement les parties, s'adressant directement au public de même qu'un philosophe ou un géomètre à un auditoire de disciples. Cette constatation est des plus importantes. La chronologie n'a-t-elle ici rien à apprendre? Il est douteux qu'on puisse conclure à une évolution dans le sens d'un emploi de plus en plus hardi de ces formules : déjà on en relève des exemples dans le prologue d'Hippolyte. Toutefois il est certain que c'est surtout dans les prologues des quinze dernières années: Ion, Hélène, Iphigénie en Taaride^, quelles deviennent choquantes, parce que c'est la voix du poète et non celle du xpoXoy'Çwv qu'on y entend, et parce que leur forme y est nettement didactique.