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CHAPITRE IV Précision superflue, insistance, redites

Au vers n5^ des Grenouilles, Euripide reproche à Eschyle de se répéter, et « de dire deux fois la même chose ». Il se vante, quanta lui, d'éviter ce défaut (v. 1178-1179: /.àv zou S'tç evTCU) Ta'jTsv..., xaTdéxT'jJov)'.

Cette prétention est bien peu fondée'. On relève dans plusieurs prologues des redites plus ou moins nombreuses, ou des indications qui visent à une précision superflue-"^: c est le cas pour llippolyie, Ilécube, Héraclès, Ion, Electre, Hélène, Iphigénie en Tauride, les Phéniciennes, les Bacchantes'*. L'allure de l'exposé entraîne naturellement certaines répétitions, lorsqu'après avoir énoncé un fait le poète remonte à la cause, et reprend ensuite son récit au point où il l'avait laissé: on ne mentionnera ici que les redites les plus frappantes, celles qui ne tiennent pas à la marche de l'exposé.

Hippolyte. — Au vers i5, la déesse fait mention d'Artémis, sa rivale. Elle ne se borne pas à la nommer. Elle la présente en ces termes: « la sœur de Phœbos, Artémis, fille de Zeus.» — Vers 44-45, il est question de Poséidon. Le nom du dieu est précédé de cette périphrase: ule roi des mers». — Vers 5i-53 : «je vois, dit la déesse,... le fils de Thésée, Hippolyte. » Après les explications fournies dans les vers lo-ii, la périphrase est inutile. — L'indication de lieu est donnée deux fois dans les mêmes termes: «cette terre de Trézène » (v. 12 et 29). — L'imminence de la catastrophe préparée par Aphrodite est annoncée à trois reprises: vers 22 : «je me vengerai d'Hippolyte » ; vers 56-67 : « Hippolyte ne sait pas que les portes de

I. Klinkenberg, se fondant sur cette déclaration, retranche des prologues tous les cas de tautologie.

3. Arnim, p. 35 et suiv. — Cf. Bergk, p. Sga-SgS; Blaydes, Aristoph. Ranae, sur le vers 1178.

3. On en a déjà signalé quelques-unes à propos de la composition des prologues.

4. La tautologie que présentent les vers 37-38 d' Andromaqae paraît bien n'être duo qu'à une interpolation. Cf. Nauck, Eurip, Stud., H., p. 88-

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THadès sont ouvertes pour lui, et qu'il voit pour la dernière fois la lumière » ; vers 28 : « je n'ai plus besoin de beaucoup de peine pour réaliser mon plan » . — Aphrodite insiste sur cette idée que l'action du drame est son œuvre; vers 6 : açà^Xw; vers 21-22; vers 28 : «Phèdre s'est éprise d'Hippolyte sur ma volonté »; vers 42 : «je découvrirai l'affaire à Thésée »; vers 48- 5i : « la considération du malheur de Phèdre ne m'empêchera pas de venger ma gloire. »

Hécuhe. — Des indications sur le lieu de la scène sont fournies à plusieurs reprises ; vers 33 : « ce pays de Chersonèse » ; vers 36 : « ce pays de Thrace » (cf. v. 8-9; v. 19). — Polydore se donne au vers 3 pour le fils d'Hécube ; vers 3o-3i : «je voltige au dessus de ma mère chérie, Hécube » (cf. v. 45-46). — Polymestor est indiqué comme l'hôte de Priam aux vers 7, 19, 26. — A deux reprises on apprend qu'il a tué Polydore pour s'emparer de son or: vers 26, 27.

Héraclès. — Vers 3 1 : l'usurpateur qui vient de prendre le pouvoir à Thèbes porte le même nom que son père. Or ce nom a été donné au vers 27: Lycos. Bien qu'il ne puisse y avoir de doute sur ce point, le tyran est ainsi présenté, vers 38 : « Lycos, le nouveau roi du pays » .

Electre. — Le laboureur ne se borne pas à nommer au vers i5 Oreste et Electre; il présente ainsi les enfants d'Agamemnon: « Un garçon, Oreste, une fille, Electre »'. — Vers 19, le mot 'HXs/.—a paraît superflu après les indications qui viennent d'être données. — De même, vers 28, Aly'aOou; au vers 82 il était inutile de répéter Arf.fyboq', AtyidOw est superflu au vers 42.

— Le lieu de l'action a été clairement indiqué au vers i: ^Q yfiç ::aAa'.ov "ApYoç...; l'indication reparaît au vers 6: v.q tôS' "Apyoç.

— Les craintes d'Égisthe qui ont déterminé son attitude envers Electre sont expliquées aux vers 22 et suivants; l'explication est reprise aux vers 89 et suiv. 2.

Ion. — Au vers 28, Hermès rappelle qu'Apollon est son frère; au vers 29, Apollon s'adressant à Hermès le nomme jJYycvs; vers 36-37, Hermès parlant d'Apollon dit: « Loxias, mon

I. Klinkenberg (p. 62) condamne ce vers, de même que Steinberg (De interpolatione Eur. Electr,, Halis, i864, p. ig). Arnim le défend avec raison, i 2. Arnim écarte (p. 44 et p. 69) les vers 4o-42, sans invoquer d'autre raison que la redite qu'ils constituent; Kirchhoffet Wecklein les rejettent de même.

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frère. » — Au vers 67, quoiqu'il vienne d'être longuement question de Creuse et de sa maternité, Hermès croit devoir dire: « Creuse, la mère du jeune homme ». — Vers 65, wv eîvc/.a introduit l'explication des motifs qui amènent à Delphes Xouthos et Creuse ; spwxt TCaîSwv revient sur cette explication au vers 67.

Hélène. — Les vers 9-1 1 offrent le même genre de précision que le vers i5 à' Electre cité plus haut. Hélène mentionne ainsi les enfants de Protée: « Théoclymène, un garçon, et une noble jeune fille, Eido. » — Par deux fois on apprend que les déesses s'étaient réunies sur le mont Ida pour se disputer le prix de la beauté; vers 28 : vSù^zuq -Épi; vers 26 : iJ.cpÇY5; ôsAoujat O'a::£pavaa0a'. y.p(a'.v. — Hélène revient avec insistance sur sa fidélité conjugale; vers ^7-48, elle expose les desseins que nourrissait Hermès en la transportant auprès de Protée (cf. 54-55); vers 59, elle rappelle pourquoi elle n'est pas allée à Troie; vers 61, elle explique que sa vertu n'a couru aucun risque du vivant de Protée; vers 63-65, elle déclare que si elle refuse la main de Théoclymène, c'est pour rester fidèle à son mari; vers 67, elle forme le vœu de conserver intact son honneur. — Elle insiste de même sur cette idée que Paris n'a eu d'elle qu'un fantôme : vers 23-24, 35-36, 42-43 (cf. v. 49, V. 58-59).

Iphigénie en Tauride. — La prêtresse explique le sens du nom de Thoas (v. 82): « ses pieds ayant la rapidité des ailes (v. 33), il a reçu ce nom à cause de son agilité. » Le voisinage des deux expressions : w/.jv r.ôox (v. Si) et r.ooMv.dot.^ (v. 33), fait ressortir d'une manière choquante la tautologie (cf. dans les Troyennes, l'insistance de Poséidon sur le sens de ^o'jpeio; Ttczc;, v. i3-i4; rapprocher iOsv et xpu-TÔv... oépu).

Phéniciennes. — Au vers 1 1 , Jocaste explique que Créon est son frère et quil est né de la même mère. Cette addition est surprenante, car Créon a aussi le même père que Jocaste (v. 690-691)'. On lit au vers 47 : « Créon, mon frère ». — Au vers 46, Jocaste rappelle que son époux était mort. Or le meurtre de Laïos a été raconté plus haut en détail, et la marche très régulière de l'exposé ne permet pas de se mé-

1. Arnim (p. 76J regarde ce vers comme interpolé; Geel le suspecte.

laS LÉ PROLOGUE DANS LÀ TRAGEDIE D*EURIPIDE

prendre sur la suite des événements. — Au vers i3, Jocaste dit que son époux était Laïos; vers 35 : « Laïos, mon époux ».

Bacchantes. — Dionysos indique à deux reprises que ïhèbes est la première ville grecque où il soit entré : vers 20, 23.

— Il est le fils de Sémélé et de Zeus, vers 2, 4i-42. --- Sémélé a été frappée de la foudre : vers 3, 6. — Vers 3i (sur les calomnies des sœurs de Sémélé), oti yâixojç è(J>£jaaTo parait tout à fait inutile après l'explication donnée au vers 3o (un sive/.a)',

— Le dieu dit au vers 4 qu'il a revêtu une forme humaine ; il y revient au vers 53, puis au vers 54 ; il annonce au vers 42, puis au vers 47, qu'il veut manifester sa nature divine aux yeux des Thébains.

Ces redites, cette précision en apparence superflue, ne procèdent pas toujours de la même tendance et ne semblent pas avoir le même but. L'insistance du poète met parfois en lumière certains détails de l'exposé propres à faire comprendre le sens du drame. Ainsi, dans Hippolyte, les vers 6, 21-22- 23, 28, 42, 48-5 1, où la déesse indique qu'elle a rassemblé dans sa main tous les fils de l'action et qu'elle conduira le drame à son gré; de même dans les Bacchantes, les vers 4, 53, 54, rappelant au public que la forme humaine revêtue par le TCpo)sOY{Ça)v recouvre une divinité et n'est qu'un déguisement volontaire; les vers 2, 4i-42, où Dionysos affirme sa naissance divine. Dans Electre, les craintes qui ont dicté à Égisthe sa conduite envers la jeune fille (v. 22, 39, etc.) expliquent seules la situation paradoxale d'Electre et son union avec le laboureur2. Le crime de Polymestor se double d'un sacrilège, puisqu'il a tué le fils de son hôte (v. 7, 19, 26), et cette circonstance capitale justifie d'avance les terribles représailles d'Hécube.

Parfois cette insistance souligne des modifications importantes introduites dans la légende. La palinodie de Stésichore était moins familière au public que la tradition suivant

1. M. G. Dalmeyda, les Bacchantes, 1908, ne voit dans cette insistance que «le besoin de clarté naturel aux Attiques » et en rapproche les redites que présente le style de Platon.

2. M. Decharme, p. 4ii : « Les explications du laboureur sont un peu longues, comme il convient à un homme du peuple. » Est-il bien sûr que ces longueurs répondent à une observation psychologique et soient un trait de réalisme ?

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laquelle l'épouse de Ménélas s'était enfuie avec Paris. Ainsi s'expliquent une partie des redites relevées dans Hélène (v. /ia, 48; 54-55; 59, 61; 63-65, 67; de même v. 33-34; 35-36; 42-43, etc.).

Ailleurs, un scrupule de clarté semble avoir poussé le poète à revenir sur certaines indications du prologue pour rappeler le lieu de la scène, le moment, un nom, un rapport de parenté, la liaison de tels ou tels faits. Ici encore on entrevoit la raison de son insistance. Indication du lieu plusieurs fois donnée : Hippolyte : vers 12, 29; Hécube : vers 8-9, 33; Electre: vers i, 6; Bacchantes : \ers 20, 23. Dionysos ne répète pas seulement qu'il est à Thèbes; Tidée importante qu'il veut mettre en relief est celle-ci : Thèbes est la première ville grecque où j'ai fait éclater ma divinité. — Indication du moment: Hippolyte: vers 22, 56-57 (cf. V. 23). — Indication d'identité : Hippolyte : vers 10- II, 5i-53 (liens qui unissent Hippolyte à Thésée); Hécube: vers 3, 3o (Hécube mère de Polydore); Héraclès: vers 27, 38 (nom du nouveau tyran, sa parenté avec le Lycos de la légende); Electre : répétition du nom d'Electre, du nom d'Egisthe, vers 19, 28, 32, 42; Ion: étroite parenté qui unit Apollon à Hermès, vers 28, 29, 36, 37; insistance sur les liens qui rattachent le néocore à Creuse, vers 57 (cf. le développement précédent); Phéniciennes : rapports de parenté entre Jocaste et Créon, vers 11, 47; liens qui unissent Jocaste à Laïos, vers i3, 35. — Insistance sur la liaison de certains faits : Ion: vers 65-67 • pourquoi Xouthos et Creuse sont venus à Delphes; Hélène: vers 23, 26: pourquoi les trois déesses s'étaient réunies sur l'Ida; Phéniciennes : vers 46 : circonstances qui ont amené Jocaste, veuve de Laïos, à épouser Œdipe; Bacchantes : vers 6 : le mot y.spajv'aç qui fait double emploi avec l'indication du vers 3 sert à introduire et à expliquer le décor

Mais il y a des cas oii l'insistance du poète est bien difficile à justifier. Elle atteste des besoins de précision qui surprennent. On peut admettre à la rigueur qu'Aphrodite, présentant au public sa rivale Artémis, rappelle sa parenté avec Apollon et Zeus, et qu'au lieu de nommer simplement Poséidon elle fasse précéder de cette périphrase : « le roi des mers » , le nom

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