‹ Le proloque dans la tragédie d'EuripideChapitre 47 sur 63 · L. MÉRIDIEB · texte numérisé non relu

L. MÉRIDIEB

l3o LE PROLOGUE DANS LA TRAGÉDIE d'eURIPIDE

du dieu. Le ton solennel du prologue fournit sinon une justification, du moins une excuse à ces additions superflues. Mais pourquoi le poète, ayant à nommer Oreste et Electre, pousse-t-il le scrupule jusqu'à indiquer leur sexe {Electre, v. i5)? Une athétèse arbitraire ne saurait être ici le remède, car la même distinction bizarre se présente dans le prologue d'Hélène pour Théoclymène et Eido (v. 9-1 1). On ne comprend pas pourquoi Jocaste parlant de Créon, « son frère », ajoute que la même mère les a mis au monde l'un et l'autre, puisqu'ils ont aussi le même père. On a bien de la peine à ne pas regarder comme un remplissage, malgré les habitudes de la langue grecque, le oit yàt^ouç ètî^eûaaxo des Bacchantes (v. 3i).

Il est assez délicat de tenter une explication générale de cette insistance et de ces redites. Il faudrait savoir dans quelle mesure le public athénien était familiarisé avec les légendes, quel degré d'attention il apportait à l'exposé du poète, ou plutôt comment Euripide concevait les besoins de ce public et son propre rôle. Aristote, au iv* siècle, déclare ' que « les noms connus eux-mêmes ne sont connus que du petit nombre. » Voici au contraire ce que prétend Antiphane, vers la même époque =» :

«C'est vraiment l'art des bienheureux que la tragédie! Tout ce qu'elle raconte, son public le sait d'avance, avant qu'on n'ait dit un seul mot; le poète n'a qu'à le rappeler discrètement. Œdipe, voilà un nom qu'il suffit de prononcer ; on connaît tout le reste : son père Laïos, sa mère Jocaste; quels étaient ses filles et ses fils ; ce qui va lui arriver, ce qu'il a fait. Et de même pour Alcméon, etc. 3.» On peut arriver à une solution assez vraisemblable du problème sans sortir des prologues, en éclairant cette constatation nouvelle par celles qui ont été déjà faites. Les observations antérieures sur la structure du prologue, sur les procédés de détail qu'on y relève

I. Poétique, ch. IX, S i. M. P. Masqueray, Euripide et ses idées, p. 4o : «Euripide écrivant pour la multitude est obligé de prendre des précautions et de s'assurer qu'il est compris de son public... ». P. 4' : « Pour s'assurer que son public a bien compris, Euripide répète plusieurs fois les mêmes choses. *

a. Ed.Meineke (F. Didot). Paris, i855, p. Scja.

3. Traduction de M. Groiset, Histoire de la littérature grecque, III, p. 6o5. — Gommer cite les vers 1 109-1 1 18 du chœur des Grenouilles, pour montrer que le public athénien, à l'époque d'Aristophane, était familier avec les légendes mises sur la scène.

LA FORME DU PROLOGUE l3l

ont abouti presque partout à la même conclusion : ce qu'Euripide recherche principalement, c'est la précision et la clarté ; il subordonne à peu près tout à ces qualités essentielles; consciemment ou non, il fait pour y atteindre les plus gros sacrifices. Si en certains cas la marche de l'exposé amène inévitablement des redites, en revanche l'enchaînement serré des causes et des effets rend inutiles par sa rigueur certaines insistances. De même lorsque Euripide adopte une disposition plus artificielle et méthodique, où divers éléments de l'exposé sont rangés à part et isolés les uns des autres. En réalité, une même tendance profonde dicte au poète l'ordonnance régulière du prologue et les reprises de détail, les distinctions super, flues, les tautologies qui viennent d'être signalées. Son besoin de précision et de clarté ne se contente pas d'un plan net dont le dessin est volontiers souligné de formules didactiques, et où prennent place les diverses indications de l'exposé ; il le pousse à revenir sur les faits mentionnés, sur les renseignements fournis, à épuiser les éclaircissements possibles. Cette tendance semble s'être accusée avec les années. Ce n'est guère que dans Electre, Hélène, les Phéniciennes, les Bacchantes que le scrupule de précision montré par le poète devient injustifiable et tourne manifestement à l'excès. Le vers i5 d'Electre, le vers 4 d'Hélène offrent pour ainsi dire la caricature d'un procédé qui peut répondre parfois à des exigences réelles, mais qui finit par apparaître, dans les derniers drames, comme la satisfaction d'une manie.

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