I. Voir Fr. Léo, Der Monolog im Drama, p
Xlt LE PROLOGUE DANS LA TRAGEDIE D EURIPIDE
drame, en même temps qu'on y trouve la plus naturelle des entrées en matière.
Le monologue d'Oreste ne dépasse pas vingt et un vers suivant le calcul de M. Weil. Celui de la Pythie au début des Eaménides est beaucoup plus long, puisqu'il compte soixantetrois vers. Il s'ouvre ex abrupto par l'historique des divinités qui se sont succédé au sanctuaire de Delphes : Gaea, Thémis, Phœbé, Phœbos, et rappelle comment Apollon est venu de Délos à Delphes avec les fils d'Héphaestos (v. 1-19). La Pythie nomme aussi Pallas, les nymphes, Bromios, etc. (v. 20 et suiv.). Ces indications détaillées aboutissent à l'annonce d'une prophétie (v. 33). La Pythie entre dans le temple, puis ressort épouvantée et décrit avec précision le spectacle terrifiant qui vient de s'offrir à ses yeux : un suppliant ensanglanté qu'entourent les Érinyes (34-63).
Ce monologue présente des caractères remarquables. L'effroi violent auquel est en proie la Pythie explique naturellement ses confidences et son récit. La seconde partie du monologue est donc profondément dramatique. D'ailleurs, l'exposition est fort incomplète : elle se borne à l'indication très précise du lieu (v. II, i5-i6), du décor (v. 35, 39 et suiv.), à la description d'Oreste et des Érinyes (v. 4o et suiv.) ; encore ces personnages ne sont-ils pas nommés. La Pythie fait comprendre son identité (voir notamment v. 29). La première partie (du v. i au V. 33) est sans lien avec l'action, et la froideur du ton y fait un singulier contraste avec la vivacité des émotions exprimées dans la suite. L'exposition se poursuit dans les autres scènes du prologue : dialogue d'Apollon et d'Oreste, invectives adressées aux Érinyes par l'ombre de Clytemnestre. Le spectateur est renseigné sur l'identité du suppliant et des divinités qui forment le chœur; il voit se dessiner les grandes lignes du drame : Apollon protège Oreste, mais l'ombre de Clytemnestre excite les Érinyes contre le parricide. Les principaux événements de la pièce sont annoncés et le dénouement prédit en partie : Apollon conseille à Oreste de se rendre à Athènes et d'y embrasser l'image de la déesse; il sera jugé, acquitté, et délivré de ses misères.
Ces trois monologues de début ne peuvent être mis sur le
INTRODUCTION XIU
même plan en ce qui concerne l'exposition. Une distinction capitale doit être faite entre VAgamemnon, d'une part, les Choéphores et les Eaménides, de l'autre. L'Orestie est une trilogie liée, et chacun des drames qui la composent sert d'introduction au suivant. Quand s'ouvrent les Choéphores et les Eurnénides, le spectateur connaît une partie de la situation; il en sait, au moins, les antécédents, et l'exposition peut se réduire à quelques indications sommaires. Il n'en est pas ainsi dans V Agamemnon : au moment où commence la pièce par le monologue du veilleur, le public a tout à apprendre comme au début d'une tragédie d'Euripide. C'est donc dans ce drame surtout que doivent être étudiés les caractères du monologue initial chez Eschyle.
Or en quoi le monologue du veilleur intéresse-t-il l'exposition ?
La situation présente, on l'a vu, y est sommairement indiquée ainsi que le lieu de la scène; le veilleur ne donne pas son nom, car il n'en a point, mais il fait comprendre clairement son identité. Agamemnon, le personnage principal, est nommé et il est question de son épouse. Les événements qui vont suivre sont annoncés d'un mot avec la situation présente : le retour du roi est imminent. Enfin la possibilité d'une action dramatique se laisse entrevoir à travers le langage mystérieux du veilleur. L'exposé ne remonte pas dans le passé; il ne s'étend pas davantage à l'avenir, et laisse dans l'ombre, avec une discrétion voulue qui accroît l'effet dramatique, tout un côté de la situation : celui qui concerne Clytemnestre et Égisthe.
Tels ^ont les caractères du monologue initial chez Eschyle, du moins dans la mesure où l'on peut aujourd'hui en juger. Il convient sans doute d'être circonspect avec les éléments d'appréciation dont on dispose, et de ne pas étendre trop vite à un ensemble d'au moins quatre-vingts pièces les conclusions qui se tirent de trois ou quatre prologues. Mais les monologues de début dans VOrestie offrent des caractères communs qui n'ont rien d'accidentel et où se découvre la manière d'Eschyle. Et d'autre part il est légitime de relever les traits plus particuliers qu'ils présentent, non pour en faire sortir des
généralisations arbitraires, mais pour y signaler des procédés et des tendances qui prendront peut-être une valeur inattendue si on les replace dans l'histoire du théâtre grec et si on en rapproche la manière des successeurs d'Eschyle.
Le monologue initial ainsi traité par Eschyle, qu'est -il devenu chez Euripide? Quelles transformations a-t-il subies? Quels traits généraux offre-t-il et quelles modifications voit-on s'y introduire suivant la nature des circonstances et des sujets? La méthode la plus propre à résoudre ces questions a paru être la suivante : les prologues d'Euripide se composent d'un certain nombre d'éléments, dont les uns sont essentiels et se retrouvent partout, dont les autres sont accidentels et ne se relèvent que dans des cas déterminés. Il s'agit de dresser la liste des uns et des autres, de les analyser, d'en noter l'emploi et la répartition. Ce ne sont pas seulement les ressemblances entre les prologues qu'il faut signaler, mais aussi les différences, qui ne sont pas moins instructives.
Une semblable façon de procéder, qui sépare le prologue du reste de la tragédie et prétend l'étudier isolément, aurait partout ailleurs des inconvénients manifestes, s'il est vrai que les parties reçoivent leur valeur de l'ensemble où elles se placent. Mais un simple coup d'oeil sur le théâtre d'Euripide montre que le prologue s'y détache naturellement du drame qu'il introduit, et se présente comme une pièce rapportée. Est-il admissible en effet que des sujets si divers aient tous demandé la même forme d'introduction, alors surtout que le reste de la tragédie révèle, d'un drame à l'autre, une telle variété de structure? C'est là une constatation capitale. Euripide ne s'est point soucié dans chacun de ses drames d'accommoder le prologue à la physionomie de l'ensemble qu'il édifiait. A ces constructions de styles si variés il a donné la même façade, mettant ainsi en lumière ce qu'elle a de convenu et d'artificiel. C'est donc moins dans ses rapports avec le reste de la pièce qu'avec les autres prologues qu'il faut étudier le prologue d'un drame d'Euripide'. Il est clair cependant que le
I. J. von Arnim (De prologorum Euripideorum arte et interpolatione, p. 3 et 8i),prétend à tort que la constitution du monologue initial dépend de celle des autres parties du prologue.