LA DIFFUSION EN EUROPE AVANT MALLET
Contrairement à ce qu'on pourrait supposer, les pays où ces croyances, ces légendes avaient pris naissance et avaient vécu n'en tirent aucun parti dans leur littérature jusqu'à l'époque que nous considérons. La poésie reste très tard classique en Danemark et en Suède ; en tout cas, elle ne s'inspire guère, jusque vers 1760, des traditions des Scandinaves païens, oubliées ou reléguées parmi les curiosités de pure érudition. M. Lamm fait remarquer à M. Blanck que la « renaissance du Nord » date en réalité des travaux érudits du XVII^ siècle, et qu'on trouve même au XVIII®. avant 1 760, des œuvres littéraires empruntées à l'histoire nationale. Mais il s'agit pour nous uniquement de l'introduction dans la littérature proprement dite de notions et de sujets empruntés à la mythologie et à l'ancienne poésie Scandinaves ; et je crois que c'est aussi en ces termes que M. Blanck s'est posé le problème. L'esprit national était alors surtout représenté en Suède par le système de Rudbeck ou rudbeckiamsme, qui consistait à voir dans la Scandinavie l'Atlantide de Platon, et en même temps le berceau de la mythologie gréco-romaine. Rudbeck n'opposait pas un monde à l'autre, comme on le fera plus tard : il faisait venir toute la civilisation grécoromaine de l'ancienne Scandinavie, et soutenait sa thèse avec autant d'ingéniosité que d'érudition. Les rêveries de son Atlantis ( 1 675- 1 698) avaient vivement frappé certaines imaginations, et les avaient singulièrement égarées. On en voit une
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trace dans le plus ancien roman national suédois, les Aven' tures d'Adalrik et de Gotilda, par Môrck (1742-1745), très inspiré de Fénelon d'ailleurs, un Télémaque frotté d'un peu de scandinavisme. Hercule, pour l'auteur, c'est Hârkoller : le nom doit être gothique. Cependant les historiens, dans la première moitié du XVIII® siècle, commencent à donner une place importante aux croyances des anciens Scandinaves. Olof Dalin, dans son Histoire de Suède (1747), consacre quarante pages à la Religion primitive des anciens Suédois. C'est un résumé concis, solide, mais parfois ironique, Dalin connaît les scaldes, mais il n'en fait cas que comme annalistes ; leur poésie l'intéresse peu ; « on ne pourrait, dit-il, la prendre pour modèle ». En Danemark, Holberg est familier avec ÏEdda de Snorro et avec Bartholinus. 11 donne, dans sa Description du Danemark et de la Norvège « le premier exposé populaire de la religion et de la conception de la vie des anciens Scandinaves (1) ».
En France, les romans ou poèmes qui se passent dans les pays Scandinaves ou qui ont pour héros des Scandinaves ne témoignent d'aucune connaissance des traditions mythologiques ou héroïques de ces contrées. M. Gunnar Castrén a étudié à cet égard Alaric^ de Scudéry (1654), dont les noms seuls sont gothiques, Polexandre, de Gomberville (1632), qui raconte un voyage en Danemark, Le Comte d'Ulfeld, par Rousseau de la Valette (1678), où règne une couleur assez exacte, mais moderne, Ildegerte, reine de Norvège, par Eustache Lenoble (1694). Tout cela n'offre d'intérêt que pour l'histoire de l'exotisme dans le roman français ; ou encore l'on y peut étudier l'idée qu'on se formait en France des pays du Nord, comme dans certains vers galants de Fontenelle où il suppose qu'en Suède « les cœurs sont glacés ». Le savant Huet, par contre, offre l'un des premiers textes français où il soit question des monuments littéraires du Nord païen.
(1) Francis Bull, Fra Holberg tilNordal Brun, Kristiania, 1916, p. 40,
Dans sa Lettre de V Origine des Romans (1), où il déploie une si vaste érudition, il compte les livres islandais parmi les anciens romans des divers peuples : « Ils ont donné les noms d'Edda et de Voluspa à ces répertoires de fictions qui subsistent depuis près de six cents ans... » Huet suppose ici, avec tout son siècle, que la mythologie, celle du Nord comme celle du Midi, est une libre création des poètes désireux d'embellir leur œuvre. Ainsi Boileau parle des dieux « éclos du cerveau des poètes ». Huet ne donne aucun détail sur ces « fictions », et semble subordonner l'élément mythologique de ces textes à leur élément héroïque. Il s'est mformé dans Wormius, peutêtre dans Resenius. Voltaire le cite encore comme autorité, à propos de l'Edda, même après Mallet {Discours aux Welches, 1764).
C'est à Wormius qu'Isaac de la Peyrère, l'auteur d'une curieuse Relation de llslande (2), doit toute son érudition. La Peyrère n'est pas allé en Islande ; il s'est contenté d'aller en Danemark, où 11 accompagnait en 1644 l'ambassadeur de France, M. de la Thuillerie ; il écrit ce qu'il a « lu et ouï dire» de cet étrange pays. A Copenhague, il a longuement visité « le docteur Wormius », qui l'a initié à la mythologie Scandinave, et c'est de l'auteur des Runes qu'il tire toute sa science. Sur un ton assez badin, La Peyrère parle aux Français, pour la première fois, de Thor,d'Odin et de leur culte sanglant, du géant Ymer et de la création du monde. On apprenait par lui que « les Islandais ont été de tout temps estimés excellents poètes ». Il ajoutait des détails curieux : « Leurs poètes naissent poètes et ne le deviennent pas par étude... La verve les prend aux nouvelles lunes. Quand cette fureur les saisit.
(1) Lettre de M. Huet à M. de Segrais de l'origine des Romans (en tête de Zayde, 1670) ; 2« édition, Paris, 1678, in- 12.
(2) Relation de l'Islande, Paris, 1663, in-8°. L'ouvrage se présente sous forme de lettre à La Mothe le Vayer.Il a été réédité dans le Recueil des Voyages du Nord, t. I, Amsterdam, 1715, et traduit en anglais pour figurer dans la Collection of Voyages and Travels de Churchill, t. II, 1704.
ils ont le visage égaré, les yeux enfoncés, la couleur pâle, et ressemblent en un mot à la Sibylle Cumée, telle que Virgile l'a décrite. Il fait en ce temps-là très mauvais avoir affaire à ces possédés. » Et il analysait à peu près « ce mythologique de leurs fables qu'ils appellent Edda ». Mais le petit livre de La Peyrère, quoique réimprimé au moins deux fois et traduit en anglais, ne paraît pas avoir produit grand effet, au moins pour ce qui nous occupe, ni avoir donné au siècle de Louis XIV l'envie de s'instruire de fables si étranges et de connaître de plus près ces poètes qui remplissaient si bien la première condition imposée par VArt poétique de Boileau. Il semble que les amateurs de belles-lettres, et même les érudits, n'aient presque rien su tirer des sources latines du XVII^ siècle ni des divers traités savants du commencement du XVIII^. Bayle ne fait aucune place à ces notions. La première édition de Moréri (1673) ne contient aucun nom de divinité Scandinave. Dans le Supplément de 1689, on trouve Thor « faux dieu des Lapons idolâtres » avec son arc, son marteau, son culte ; tout l'article est tiré de la Lapponia de Schefîer. L'édition de 1699 donne la première un article sur Odin, tiré de Bartholinus et purement historique ou pseudo-historique. On trouve dans cet article « le Valhall ou Champs- Elysées ». Il est répété dans les éditions postérieures. En rendant compte de la Séries dynastarum et regum Damœ de Thormodus Torfaeus, les Mémoires de Trévoux, en 1 703, résument ce que l'auteur disait des scaldes, nomment YEdda et la Vôluspa, « recueil d'odes fort anciennes que quelques-uns croient du même temps que V Iliade ». Mais ils croient que certains morceaux de ces poèmes sont copiés du Cantique des Cantiques et d'autres d'Horace. Fréret, en 1747, est encore bien mal informé pour un savant aussi consciencieux. Dans ses Observations sur la religion des Germains {Mémoires de l'Académie des Inscriptions, XXIV, 419) il parle vaguement d'Odin, ne connaît pas Thor, conjecture le nom de Tir qu'il tire de Tirsdag, et évidemment ignore les ouvrages latins qui
lui auraient révélé les sources islandaises. Mais Des Roches, dans son Histoire du Danemark (1730), est au courant de la mythologie des Scandinaves, s'il est peu intéressé par leur poésie. Il expose longuement les mœurs et la religion des anciens Danois. Il connaît les principales divinités, les trois Nornirs, Urdr, Verdande et Skulde ; le Valhall, « palais des personnes tuées à la guerre » ; les Voilures, « filles qjiii choisissaient dans les armées ceux qui devaient être tués ». A cet égard. Des Roches offre une première épreuve de Mallet ; mais d'intérêt poétique, aucun. Il cite peu les scaldes, qui visiblement ne l'intéressent pas, et donne des dernières paroles de Régner Lodbrog une version toute différente et très plate.
En Angleterre les ouvrages savants sont mieux connus des érudits et ont même de l'influence sur les lettrés. M. Farley a diligemment noté quelques textes où sont nommés et plus ou moins exactement compris Odin, Thor et Freya, considérés comme des « idoles païennes » vagues et peu intéressantes. Le seul ouvrage qui mérite d'être cité ici est celui deSammes, Britannia antiqua illustrata (1676), qui reproduit d'après Sheringham quelques vers du chant de Régner Lodbrog, avec un commentaire ironique et une traduction, ou plutôt une paraphrase en vers anglais assez plaisants ; il est clair que pour Sammes ces croyances et cette poésie sont moins intéressantes que ridicules. De même Roscommon dans son £ssaî/ on iranslating verses (1680) et Pope dans son Temple oj Famé (vers 1710) se moquent de Thor etd'Odin. Tolandn'a pas l'occasion de traiter de mythologie Scandinave dans A spécimen oj the critical history of the Celtic religion and learning, opuscule remarquable et qui tranche heureusement sur tant d'ouvrages contemporains indigestes et sans critique (1) ; mais, mieux avisé que ne sera Mallet, il ne confond pas les Celtes et les Goths.
(1) Il se trouve dans A collection o several pièces, Londres, 1726, 2 vol. in-S".
96 LE PRÉROMANTISME
Un esprit tout nouveau se fait jour avec Sir William Temple. Celui-ci, dans un Essai de 90 pages Of Heroic Virtue (1), passe en revue l'héroïsme de tous les peuples, et arrive aux Barbares du Nord. Il cite en latin deux passages de l'Eddaen prose, d'après Sheringham, parle des runes, auxquelles il attribue deux mille ans d'antiquité ; donne comme raison de l'invincible bravoure des Scandinaves païens leur croyance aux joies du Valhalla, et cite à ce propos le chant de mort de Régner Lodbrog : c'est avec Temple que ce fameux poème fait son entrée dans la littérature générale. Il le considère comme « très digne d'être lu par quiconque aime la poésie, et se plaît à considérer les différentes empreintes qu'elle reçoit, comme une monnaie, d'après les diverses époques et les divers climats ». Cette phrase est importante : c'est la première fois que la notion, encore bien confuse, de la diversité et de la relativité du beau poétique s'appuie sur la révélation de l'ancienne poésie Scandinave. Temple, en réalité, doit à Sheringham et peut-être à Sammes l'indication des deux fragments qu'il paraît connaître seuls ; il les considère comme un poème indépendant, qu'il appelle un sonnef, et après les avoir cités en latin : « Je me trompe fort, ajoute-t-il, si dans ce sonnet, et dans Vode qui le suit, par Scallagrimm (il s'agit de la Rançon d'Egill), on ne trouve pas une veine vraiment poétique, et, dans son genre, pindarique, en tenant compte de la différence des climats, des coutumes, des opinions et du langage de pays aussi éloignés l'un de l'autre. » Temple semble s'excuser de rapprocher du prince des lyriques un chef barbare du Nord, Mais son admiration pour cette poésie si nouvelle n en est que plus précieuse. De ces sentiments découlent à ses yeux la chevalerie, les tournois, les combats judiciaires et le duel moderne, toutes choses inconnues aux Grecs et aux
(1) Miscellanea : the second Part, in four Essays, by Sir William Temple, Bar. Londres, 1692, in-8°. Reproduit, ainsi que l'Essai suivant, dans The Works of Sir William Temple. Bar.. Londres, 1757, 4 vol. in-8° (t. III).
Romains : idée bien souvent exprimée depuis et qu'il a, semble-t-il, émise le premier.
Un autre essai du même auteur dans le même volume, 0/ Poetry, traite assez longuement des runes, évidemment d'après Wormius. Temple fait venir des poètes du Nord, qu'il appelle runers, l'usage de la rime d'une part, d'autre part tout le merveilleux de la littérature du moyen âge, fées, enchanteurs, etc.. Autre idée qui sera bien souvent répétée et discutée.
C'est aux deux Essais de Temple, et surtout au premier, qu'il faut faire remonter une première révélation à l'Europe de la poésie Scandinave. Il faisait connaître aux lettrés, par des extraits très restreints mais bien choisis, un genre de poésie qu'on n'aurait pas été chercher directement dans Wormius. Si à Oxford John Husbands, en 1731, nomme avec admiration les poésies des scaldes et cite le poème de Scallagrimm (1), c'est certainement à Temple qu'il doit ces connaissances nouvelles : mêmes textes cités, même orthographe des noms. Je crois que c'est également à lui que Voltaire doit sa première connaissance de la mythologie Scandinave. Dans son Essai sur la poésie épique on trouve cette phrase : « Les barbares des côtes de la mer Baltique avaient leurs fameuses rimes runiques, dans le temps qu'ils ne savaient pas lire. » Le mot rime et le mot runique ne peuvent guère venir que de Temple, et nous venons de voir que ce dernier exagérait fort l'antiquité de la poésie des scaldes. De même dans V Abrégé de l Histoire universelle, publié en 1 753 (2), donc avant les ouvrages de Mallet : « Ils adoraient Odin, et ils se figuraient qu'après la mort, le bonheur de l'homme consistait à boire dans la salle d'Odin de la bière dans le crâne de
(1) R. S. Crâne, An early Eighteenth-century enthusiast for primitive poetry : John Husbands (Modem Language Notes, janvier 1922).
(2) Je dois de précieux renseignements sur l'histoire de ce texte de l'Essai sur les Mœurs à M. Charrot, qui prépare un travail d'ensemble sur cet ouvrage et la philosophie de l'histoire dans Voltaire.
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ses ennemis. On a encore de leurs anciennes chansons traduites, qui expriment cette idée. » L'ensemble du morceau, reproduit en 1 756 dans la première édition de V Essai sur les Mœurs, a été modifié en 1761 pour céder la place au texte actuel (1) ; mais les deux phrases que je cite sont demeurées sans changement ; elles remontent donc à 1753 et ont été inspirées, non par Mallet comme on le croirait d'abord, m.ais par Temple, le seul qui ait pu faire connaître à Voltaire les « anciennes chansons traduites ». Le terme Runic bards, employé par CoUins dans son Ode on the popular superstitions of the Highlands of Scotland, écrite en 1749, a probablement la même source.
A l'époque où Temple écrivait, les sources principales étaient Wormius, Resenius et Bartholinus. Un peu plus tard, Hickes donne, nous l'avons vu, sa traduction anglaise de la Hervarar Saga, et cette traduction est reproduite au tome VI des Miscellany Poems de 1716, attribués à Dryden, mort en 1700, L'auteur, quel qu'il soit, se contente de transcrire la prose de Hickes de manière à lui donner l'aspect de vers ; cet alignement régulier ne suffit pas à rendre poétique cette prose, qui est sèche et banale au possible. Cependant la diffusion des Miscellany Poems et le nom de Dryden ont répandu la connaissance de cette légende. Mason cite, dans une note de son Caractacus, la Saga de Hervar comme très connue.
La première apparition des légendes scandmaves dans la poésie européenne moderne date de 1748, et c'est encore à Temple qu'elle doit son origine. Cette année-là paraissait un mince volume posthume de Poèmes (2), par le révérend Thomas Warton, jadis professeur de poésie à Oxford, père des deux célèbres critiques et historiens de la littérature Joseph et Thomas Warton, mort en 1745. L'auteur avait tiré deux « odes runiques » des deux dernières strophes du chant
(1) Essai sur les mœurs et l'esprit des nations, chnp. XXI.
(2) Poems on seoeral occasions, by the Rev. Thomas Warton... Londres, 1748,
de mort de Régner Lodbrog, citées en latin par Temple d'après Sheringham et Wormius. Voici la seconde ode, en réalité la strophe finale du poème :
At length appears the wish'd-for night, When my glad soûl shall take her flight ; Tremble my limbs, my eye-balls start, The venom's busy at my heart.
Hark ! how the solenm Sisters call.
And point aloft to Odins hall !
I corne, I corne, prépare fuU bowls.
Fit banquet for heroic soûls :
What's life? — I scom this idle breath, I smile in the embrace of Death !
L'imitation étant suffisamment fidèle, il reste à travers le tour classique et les rimes régulières assez d'accent vraiment nouveau pour que cette première apparition des légendes du Nord dans la poésie européenne moderne mérite d'être notée. Ces vers, publiés par les soins de Joseph Warton, ont certainement été connus de son frère et des quelques critiques ou lettrés novateurs qui étaient en communion d'idées avec eux. Mais Percy et Gray ont attendu Mallet, nous le verrons, pour donner une suite à ce premier essai.
En Allemagne, depuis longtemps, quelques écrivains s'étaient servis, sinon à proprement parler de la mythologie Scandinave, du moins du monde héroïque des Sagas. Les travaux de M. Batka ont exhumé quelques témoignages de cette diffusion partielle. Hans Sachs, toujours à la recherche de sujets intéressants, tiouve dans la Chronique latine de Albert Krantz, traduite en 1545 par Schott, le sujet de sa tragédie Scandinave Hagwart and Signe (1556), et ceux de onze de ses Historien (1558), où l'on remarque celle de Hamlet et celle de Régner Lodbrog ; il aurait pu les prendre toutes deux dans Saxo, et s'il les a empruntées à Krantz, c'est sans doute parce que l'allemand de Schott lui était plus accessible que le latin de Saxo. A ce dernier Christian Weise empruntait en 1 684 deux pièces restées manuscrites. Règne-
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rus et Ulvilda. Tout cela ne touche que de loin la question qui nous occupe, car pour ces poètes allemands il s'agit de trouver n'importe où des sujets inédits de conte ou de tragédie : ils les prennent dans l'ancien Nord païen comme ils les prendraient ailleurs, sans chercher à faire revivre ses mœurs ni à donner idée de ses croyances.
Entre la première révélation des légendes Scandinaves faite aux érudits par les ouvrages latins du XVII^ siècle et leur diffusion dans la poésie allemande après le milieu du XVIII^ siècle, on trouve une longue période intermédiaire où paraissent quelques dissertations d'Université et quelques traités écrits en allemand, qui ont dû répandre peu à peu ces connaissances dans le public instruit. Déjà percent dans ces travaux deux sentiments dominants, l'un qui sera bientôt européen, l'autre qui restera spécifiquement allemand : la sympathie pour un monde légendaire différent de la mythologie gréco-romaine, pour des mœurs nouvelles, pour un goût littéraire nouveau et plus hardi : bref, un peu de préromantisme ; — l'enthousiasme pour les scaldes et leurs héros, pour les vertus des anciens Scandinaves considérés comme ancêtres des Allemands modernes : bref, beaucoup de teutomanie. Nous verrons ce dernier sentiment s'étaler tout au large après 1 755, à partir de Klopstock.
D'ailleurs, comme l'a très bien indiqué M. Batka, il faut ici partager l'Allemagne en deux zones, dans lesquelles se répand très inégalement la connaissance des antiquités et de la poésie du Nord. L'Allemagne moyenne et méridionale, où se trouvent alors la plupart des écoles et des groupes littéraires, ne paraît pas avant le milieu du XVIK*' siècle avoir été fort intéressée par cette révélation. Il en est autrement de la zone septentrionale, particulièrement des villes hanséatiques et de leurs environs. Le voisinage des royaumes du Nord, de constants rapports maritimes, intellectuels et commerciaux, même la dépendance politique, le Slesvig et le Holstein appartenant au Danemark, et la Poméranie à la
Suède, rendaient bien plus faciles et plus intéressantes les recherches et les études sur l'ancienne Scandinavie. A Kiel, à Hambourg, à Altona paraissent quelques ouvrages longs ou courts qui marquent que tout au moins la science allemande commence à s'intéresser au Nord païen. C'est d'abord le traité de Morhof Von der deutschen Sprache und Poésie (1682), qui consacre à l'ancienne poésie Scandinave un chapitre de douze pages, révèle l'existence de l'Edda, et donne sur les scaldes des détails intéressants. C'est ensuite la Cimhrische Heydenreligion de Trogillus Arnkiel, de Holstein (1691), dont le titre, d'ailleurs curieux, prendrait une grande page à le transcrire complètement ; l'ouvrage tire beaucoup de renseignements de l'Edda, et connaît bien les dieux des Scandinaves ; il aurait pu être excellent et exercer beaucoup d'influence, s'il avait été moins toufïu. Même en Allemagne, il ne parait pas avoir beaucoup attiré l'attention. Au reste, Arnkiel attribue à tous les peuples de race germanique une seule et même religion. Citons encore une Dissertatio de Scaldis {\735), et une autre dont le titre est significatif : De injusto antiquitatum septentrionalium contemptu (1742). Ces savants prennent les textes qu'ils citent dans Wormius, Resenius et Bartholinus ; leurs commentaires donnent à ces textes une portée nouvelle.
Nous avons déjà rencontré le savant hanovrien Keysler et ses Antiquités du Nord (1 720). Sentant peut-être combien son gros ouvrage était imparfait, et fort jeune encore, il voulait faire mieux, et exposer en un vaste tableau toute la mythologie des Germains, y compris et surtout celles des Scandinaves. Il mourut à quarante-neuf ans sans avoir rédigé cet ouvrage, laissant tous ses papiers et sa précieuse bibliothèque à Schiitze, qui se hâta d'en profiter.
Gottfried Schiitze (1719-1784) est l'anneau intermédiaire entre Keysler et la tradition érudite, d'une part, et d'autre part la vulgarisation des légendes du Nord dans un sens patriotique et même teutomane. Ses ouvrages tiennent aussi
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le milieu entre les études savantes dont je viens de citer quelques-unes et les écrits de littérature pure. Ce sont surtout des recueils de dissertations, publiées en trois collections, sous le titre commun de Schutzschriften (1), Ecrits pour la défense des anciens Scandinaves et Germains. Il faut y joindre son traité ou Doctrine des anciens peuples germaniques et scandinaves sur l'état des âmes après la mort en général, le ciel et Venfer en particulier (2), dans lequel Schûtze résume la Voluspa ou plutôt la raconte dans un style bonhomme et avec le ton d'un grand-père faisant un conte merveilleux à de jeunes enfants. Si bizarre que soit cette manière de présenter le poème, c'est ce jour-là qu'il fut pour la première fois exposé en entier, non plus en latin, mais dans une des grandes langues de l'Europe. Il est vrai que l'adaptation de Schûtze lui faisait perdre beaucoup de sa couleur poétique et de sa force originale.
Bon Allemand, Schiitze est patriote avec un excès de naïveté : il retrouve dans les anciennes légendes les vertus primitives qui n'ont jamais cessé d'être le patrimoine de l'Allemagne. Il démontre ainsi qu'on a eu tort d'attribuer aux Germains le vice de l'intempérance, et qu'ils ont en propre la vertu de la sincérité, ainsi que celle de la chasteté : ce sont les titres même de trois de ses dissertations de 1746-1 747. Sa teutomanie d'ailleurs ne l'emporte pas jusqu'à la haine de l'étranger: elle est plutôt contemplative que militante, et nous verrons mieux. Elle ne va pas non plus jusqu'à regretter le monde qu'évoquent les poèmes Scandinaves. Disciple convaincu du rationalisme de l'âge des lumières, il croit à la supériorité de son siècle : il combat Rousseau avec énergie. Chrétien, il
(1) Schutzschriften fiir die alten Deutschen, Leipzig, 1746-1767. 3 vol. in-8°. — Schutzarhriften fur die alten no dischsn vnd deutschen Vôlker, Leipzig, 1752-1757, 3 vol. 'n-8°. — W., Leipzig, 1773-1776,2 vol. in-8°.Le second de ces recueils, qui avait échappé à M. Batka, a été signalé par M. Blanck.
(2) Lehrbegriff der alten deutschen und nord'schen Vôlker von dem Zustande der Seelen nach dem Tode iiberhaupt und von dem Himmel und der Halle insbesondere. Leipzig, 1750, in-8°.
considère cette ancienne religion disparue comme l'objet d'une étude respectueuse, sans aucun dessein d'en regretter le règne, et même sans profonde sympathie. Mais si à cet égard les Scandinaves, c'est-à-dire les Germains — pour Schiitze c'est tout un — étaient dans l'erreur, s'ils ne peuvent être comparés aux modernes éclairés par le christianisme, par contre on peut les opposer avec avantage aux Grecs et aux Romains, païens comme eux, et d'un paganisme plus grossier. Des trente dissertations de Schûtze, beaucoup sont consacrées, surtout dans les derniers recueils, à opposer les deux systèmes mythologiques : il trouve celui du Nord «beaucoup plus raisonnable que celui des Grecs et des Romains ». Ce sont deux mondes qui s'opposent, entre lesquels tout diffère, caractère, mœurs, croyances — et qui s'opposent pour la première fois. A partir de 1750, on rencontre souvent l'expression Orbîs Hyperboreus et le cri de guerre Nihil invidet Ardos Olympo. A l'admiration, traditionnelle depuis la Renaissance, et exclusive, des anciens Grecs et Romains, vient s'opposer, non s'ajouter, l'admiration nouvelle pour les anciens Germains ou Celtes — nous verrons à propos de Mallet ce qu'il faut entendre par ce dernier mot — qui ont l'avantage d'être les ancêtres authentiques de la plupart des nations de l'Europe moderne.
Leurs poètes non plus ne sont guère inférieurs aux poètes de l'antiquité classique : et voilà une troisième nouveauté. On peut, et Schûtze le fait, établir un parallèle entre les poètes grecs et latins et les scaldes islandais. L'art, sans doute, manque à ces derniers : Schûtze, qui tire tous ses exemples de Wormius, blâme leurs figures recherchées, leur mauvais goût, la grossièreté de leur versification (oii il voit après tant d'autres l'origine de la rime). Cependant ils offrent de vives couleurs, qu'on peut imiter, tout en laissant leur rang aux maîtres classiques. On trouvera même parfois chez eux, si l'on y prend garde, toutes les règles de l'art sans avoir besoin de les chercher dans les anciens. Ainsi le docteur Blair, vers
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la même époque, démontrait qu'Ossian répondait mieux qu'Homère au canon poétique d'Aristote.Ces professeurs de rhétorique ou de belles-lettres dispersés aux quatre coins de l'Europe et qui ne se connaissent pas entre eux, le docteur Blair à Edimbourg, le jésuite Denis à Vienne, l'abbé Cesarotti à Padoue, le directeur de Pœdagogium Schùtze à Altona, se trouvent vers le milieu du siècle dans la même situation à l'égard des nouveautés septentrionales qu'on offre à leur admiration : pour les admirer, il faut d'abord qu'ils y retrouvent les règles ; alors leur conscience est tranquille, et ils peuvent goûter à ces fruits du Nord en toute sécurité. Le même état d'esprit est au même moment en France celui de V Année Littéraire et du classique Fréron, comme je l'ai montré ailleurs.
Avant Mallet et indépendamment de Mallel, dont il a d'ailleurs connu les travaux, Schûtze est donc notable pour le parti qu'il tire des connaissances encore peu répandues sur les antiquités du Nord. Les vertus de ces anciens peuples, leur mythologie, leur poésie, ont été vulgarisées par sa propagande infatigable. Cette influence n'est pas une hypothèse. Comme directeur d'école normale, il fait choisir à ses élèves des sujets de travaux et de conférences sur la Scandinavie ancienne ; on en a retrouvé plusieurs pour les années 1 752 à 1754. Une ode de Gerstenberg, composée en 1754 lorsqu'il était élève du gymnase d'Altona, et déclamée par lui en présence de Schijtze, chantait La joie des anciens Celtes devant la mort. Ces Celtes, que le jeune poète appelle ses ancêtres, sont bien entendu des Germains, et même des Scandinaves : le peu de couleur locale que contient cette longue et pompeuse machine lyrique, Odin, Valhalla, Scaldes, est emprunté au Lehrbegriff de Schutze. Celui-ci voyait son influence gagner des écrivains de premier rang. Lessing, en 1757, donne une préface aux Chants d'un grenadier prussien de Gleim ; tout ce qu'il dit des scaldes est tiré, fond et forme, du Lehrbegriff de Schùtze. Wieland avait composé en 1750 un f/er-
mann, qui chantait la défaite de Varus sans rien empruntar directement aux sources mythologiques Scandinaves ; il en était resté à VArminius de Lohenstein. Mais Schônaich donne son épopée //ermann en 1751 ; elle est rééditée en 1753. Wieland la critique dans son Annonce d'une Dvnciade aile-' mande suivie de IHermann corrigé (1755). Il reproche à Schônaich de n'avoir pas tiré partie de la mythologie du Nord, par exemple du Crépuscule des dieux, du Valhalla, du Gimle ou ciel des justes. M. Batka a prouvé que Wieland tient de Schûtze cette soudaine documentation. Pour offrir un échantillon de ce qu'il voudrait voir dans un poème germanique, Wieland traduit en vers un passage de la Vôluspa qui peint le Crépuscule des dieux ; c'est à Schûtze qu'il emprunte ce texte, qui entre ce jour-là dans la littérature générale par cette première traduction en vers due à un écrivain très connu. Il met ce court fragment en hexamètres, ce qui transforme en majesté régulière et tranquille la grandeur abrupte et saccadée de la strophe originale, que le latin rendait mot pour mot.
D'autre part, les courts fragments cités par Sir William Temple faisaient leur chemin en Allemagne. Wieland, qui traduit aussi la strophe finale du Chant de mort de Régner Lodbrog, la lui emprunte probablement, et pas plus que lui il ne la rattache à un ensemble. Hans Christian Schmidt, en 1750, dans une lettre à Gleim, lui dit avoir découvert dans Temple deux « poésies celtiques » d'an grand intérêt, l'instruit à ce propos de la mythologie Scandinave, dans^la mesure oi!i il la connaît d'après l'Essai de Temple,et lui envoie la traduction en vers des deux pièces : car, comme Temple, et faute d'être remonté à la source, qui est Wormius, il tient les deux dernières strophes du poème pour deux odes absolument indépendantes ; il les traduit même en des mètres différents. La première devient une espèce de ballade de neuf strophes de quatre vers qui commence par « Nous avons aujourd'hui assez combattu... » On voit que Schmidt
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n'a rien compris au Pugnavimus ensibus du texte : il ne sait pas que c'est un refrain (il aurait pu en tirer parti à cet égard) ; mais surtout il ne voit pas qu'il s'agit d'un héros mourant, et cette évocation de tout un long passé de gloire, cette aspiration à la mort, cette attente joyeuse des jouissances du Valhalla, se transforment en une quelconque chanson de bivouac. Et le vieux pirate a fait ses classes : il finit noblement en disant de ses fils : « Qu'ils apprennent des autres le bonheur ; de moi ils auront appris la vertu ! » C'est le fortunam ex aliis de Virgile. Pour enfîer sa maigre matière, le bon Schmidt appelle au secours les réminiscences classiques. Ainsi faisait Macpherson, et bien davantage les Français qui le mettaient en vers.
Il ajoute à son texte quelque chose de bien plus important: c est le patriotisme. Comme le remarque M. Batka, il y a dans les exploits des héros du Nord de la vaillance personnelle et un grand amour de la gloire, mais pas le moindre patriotisme. Le premier, Schmidt, dès 1750, greffe sur cet arbre vigoureux et sauvage l'amour de la patrie tel qu'il s'affirmait en Prusse après les premiers succès de Frédéric II. En agissant ainsi, il fausse historiquement son original, mais il le spiritualise et l'élève. On assiste à une curieuse fusion du motif Ridens moriar avec le motif patriotique : « La mort pour la patrie, voilà pour nous la plus splendide des récompenses ! Jamais mon cœur ne s'en est effrayé : il ne fait qu'en rire. » Cette transformation sera reprise et continuée dans la période suivante. Et ce patriotisme s'exprimera parfois en des termes empruntés à la poésie guerrière islandaise. Gleim, dans ses Chants d'un grenadier prussien (1757), emprunte à son ami Schmidt l'idée de boire dans le crâne de son ennemi; mais la bière ou l'hydromel du Valhalla deviennent le bon vin de France ou d'Autriche, et la menace se fait terrible : « C'est dans tes crânes que nous boirons ton excellent vin !» Mélange curieux d'archéologie et d'actualité.
L'autre pièce, d'un mètre tout différent, insiste sur les
joies du Valhalla : « Le dieu Odin m'appelle dans la salle de son père, où habitent les filles de Fréa, qui récompensent le brave par des fêtes sans nombre et de délicieuses voluptés.» Schmidt s'mtéresse beaucoup à ces belles Valkyries, qu'il fait à dessein filles de Freya, la Vénus Scandinave. Il les trouve analogues aux houris des musulmans ; il regrette que le paradis chrétien n'offre pas de figures féminines aussi séduisantes ; car enfin, dit-il, « la félicité du paradis, sans amour et sans jeunes filles, est bien imparfaite». Evidemment, la contemplation éternelle de Dieu dans son essence n'offrirait au bon Schmidt que des voluptés bien austères. Sensuel et naïf, il se rattache comme son ami Gleim au groupe des poètes anacréontiques. Il ne comprend rien à l'idéale pureté, à la chasteté froide des nobles Valkyries : de ces vierges célestes qui vont, au galop de leurs chevaux, cueillir sur le champ de bataille les âmes des héros, il fait des verseuses d'ivresse dans un Valhalla qui a des airs de brasserie d'étudiants, des dispensatrices de caresses dans un paradis qui a des airs de mauvais lieu. Et il n'est pas le seul. Gerstenberg, dans l'ode citée tout à l'heure, peuple le Valhalla « de jeunes beautés, pleines de joie, dont le rire et les jeux triomphent de tout cœur sensible ». Wieland, traduisant en vers la strophe finale du Chant de Régner, a l'ingénieuse, j'allais dire la perfide idée d'aller chercher beaucoup plus haut, dans la strophe treize du poème, la comparaison déjà citée : «C'était comme placer une belle jeune fille dans le lit à côté de soi... », l'introduit dans le début de cette strophe, et passe de là aux Valkyries d'une manière désobligeante pour ces dernières. Mais Schmidt est le premier ; et surtout c'est chez cet inconnu, comme il arrive toujours, que l'on aperçoit le plus distinctement des tendances qui sont moins discernables chez d'autres moins naïfs ou plus habiles.
Ainsi les essais de vulgarisation de Schiitze, prolongeant les travaux de Keysler, et les essais de traduction en vers de Wieland et de Schmidt, faits d'après Schiitze ou Temple,
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nous conduisent en Allemagne à peu près au même point où nous menaient en Angleterre les courtes odes runiques du révérend Warton.Ces divers hommes de lettres tirent toutes leurs connaissances de Wormius, et le plus souvent de manière indirecte ; ils s'en tiennent d'ailleurs presque tous au Chant de Régner, et encore à ses dernières strophes. Vers 1750, on en avait exprimé à peu près toute la substance, et la connaissance de la mythologie et de la poésie Scandinaves restait bien mince et insuffisante.