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LES SOURCES

Que savait-on en Europe, au commencement du xvili^ siècle, de la mythologie païenne et des légendes héroïques du Nord Scandinave, de l'Edda et de la poésie des scaldes islandais? Les anciens n'en parlaient pas, et pour cause ; les historiens modernes qui traitèrent de ces lointains pays ignoraient leurs antiquités poétiques et religieuses, ou, comme ceux que nous allons rencontrer, n'étaient lus que des érudits. La littérature dans son ensemble, et par suite le public lettré, ignoraient tout de ce monde dont on ne soupçonnait même pas l'existence. Les érudits seuls, et les curieux d'antiquités, pouvaient en connaître quelque chose et en deviner davantage par un certain nombre d'ouvrages écrits en latin, la plupart au XVI l^ siècle ou au début du XVI II®, qui offraient, malgré leur obscurité, leurs vices de composition ou leur manque de critique, une révélation progressive, mais fragmentaire et très incomplète, d'une religion, d'une société, d'une poésie toutes nouvelles. Je ne citerai parmi ces sources que celles où les écrivains du XVIII® siècle ont réellement puisé, et je n'insisterai que sur les ouvrages qui ont eu une grande importance pour notre sujet.

Le plus ancien de ces ouvrages était VHistoire de Saxo Grammaticus (1), compilée en partie d'après les Sagas et la

(1) DanoTum regum heroumque historiœ slilo eleganli a Saxone Grammalico, natione Sialandko, necnon Roskildensis ecclesice prœposito, abhinc circa Itecentos

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tradition orale, terminée au début du XIII^ siècle, publiée à Paris en 1514, complétée par les notes de Stephan Stephanius, savant Danois, en 1627, rééditée à Copenhague en 1644, et qui avait été lue sur plusieurs points de l'Europe ; on sait que Shakespeare en tira son Hamlet à travers Belleforest. Les récits merveilleux n'y manquaient pas ; mais l'auteur, homme d'Eglise, n'exposait pas les croyances de ses héros païens. On ne peut dire que Saxo, que nous verrons souvent utilisé, ait toutefois pour notre sujet une importance de premier ordre. Encore moins, dans le même genre, les Kàmpeviser de Vedel (1591), qui n'ont guère été lus que dans le Nord. L'Histoire des rois §oths et suédois de Joannes Magnus (1554) et l'Histoire des Nations septentrionales de son frère Olaus Magnus, qui lui succéda à l'archevêché d'Upsal (1555), traduite en anglais en 1658, ne font guère de place à la religion des Scandinaves ; le second parle de Thor comme du premier des dieux, de Frigga, qu'il confond avec Freya, et d'Odin. Les ouvrages du savant islandais Arngrimus Jonas, surtout sa Crymogaea (1609)(1), ont été consultés, notamment par Mallet ; ils n'ont pas fait beaucoup connaître la mythologie islandaise, quoique dans la Crymogaea il soit question d'Odin, de Freya, de Thor et des sacrifices humains.

Trois ouvrages latins, publiés tous les trois à Copenhague au XVil^ siècle, offrent au contraire une importance exceptionnelle et constituent à eux trois le trésor où pendant longtemps on a puisé presque uniquement pour tout ce qui concerne l'ancienne religion et l'ancienne littérature Scandinaves. Ce sont les Runes de Wormius, VEdda de Resenius et les Antiquités danoises de Bartholinus.

Le savant Ole Worm (1588-1654), anatomiste et archéo-

annos conscriptœ, et nunc primum lileraria série tersissimeque impressœ, Paris, 1514, in-4° de 400 p. environ. — Saxo est mort vers 1 204.

(1) Crymogaea sive Rerum islandicarum libri très per Amgrimuin Jonam islandicum. Hambounj, 1609. in-4ode 172 p. Réédité en 1610. 1614, 1618, 1620 et 1630.

logue, a été l'origine et le centre d'un mouvement important d'étude des antiquités nationales. Son ouvrage (1) n'oiîra dans sa plus grande partie qu'un intérêt bien médiocre, et n'a jamais dû être lu entièrement que par des spécialistes courageux : c'est une étude minutieuse et prolixe de l'alphabet runique. Mais les 75 dernières pages présentaient infiniment plus d'attrait. L'auteur y explique ce qu'étaient les Viser ou chants héroïques, les scaldes, leur versification avec ses 136 mètres différents ; il donne des exemples de leur style poétique, exemples souvent repris d'après lui et devenus presque traditionnels. Cette poésie, dit-il, peut se comparer à celle des Grecs et des Romains ; c'est une poésie d'art, que l'on ne peut sans injustice dédaigner comme barbare ; Videbis, ni fallor, vel in uno hoc rythmo artificium nequaquam barbariem redolens. Retenons ces mots : ils sont à l'origine du mouvement littéraire que nous étudions. Mais tandis que pour Wormius, savant du XVII® siècle, la poésie des scaldes n'est intéressante que parce qu'elle n'est pas barbare, parce qu'elle est œuvre d'art, pour les préromantiques de la seconde moitié du XVIII® siècle elle sera intéressante parce qu'on la tiendra pour barbare, parce qu'on ne voudra pas y voir une œuvre d'art, parce qu'on la considérera comme un exemple excellent de la poésie de nature. Ces anciens scaldes étaient entourés d'honneur et de respect ; l'enthousiasme était nécessaire à leur inspiration, au point que quiconque n'avait pas reçu en partage cet enthousiasme ne pouvait figurer dans leurs rangs. Ce délire est particulièrement frénétique à la nouvelle lune : « Vous diriez des hommes ivres, ou affectés de mélancolie, ou de quelque autre folie ; ils font certains gestes extraordinaires, que l'on appelle

(1) RuNiR (en caractères runiques), seuDanica litteratma antiquissima, vulgo gothica dicta, luci reddita opère Ola Wormii... eut accessit De prisca Danorum poesi dissertatio. Copenhague, 1 636, petit in-4° de 249 p. ; réédité en 1 65 1 . La Dissertation est l'œuvre, paraît-il, de l'Islandais Thorlak Skulason, et les traductions qu'elle contient sont dues au savant islandais Magnus Olai (Magnus Olafsen, 1573-1636).

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SkoUvijngl, vertige poétique. » Voilà ce qui s'appelle de l'inspiration, et c'est bien autre chose que la « docte et sainte ivresse » du poète classique ! Ce vertige poétique entrera comme élément, nous l'avons vu, dans la conception nouvelle de la poésie qui se présentera partout dans la seconde moitié du XVIII^ siècle. Après avoir retracé la vie de quelques scaldes fameux, Wormius cite comme exemples deux poèmes inédits. Le premier est le Chant de mort de Régner Lodbrog, qu'il date de 857 : vingt-neuf strophes de dix vers, texte en caractères runiques et traduction latine. Chaque strophe est suivie d'un commentaire très détaillé, grammatical et historique. Il en est de même pour le second texte, la Rançon d'Eigill Scallagrimsson : dix-sept strophes de dix vers.

On a lu et repris ce second poème, qui raconte comment le fameux scalde Eigill dut, pour racheter sa vie, faire entendre au roi qui l'avait fait prisonnier un de ses plus beaux chants. Mais un immense succès était réservé au Chant de mort de Régner Lodbrog, qui a été traduit, imité tant de fois, et qui a révélé à tant d'esprits en Europe l'ancien Nord Scandinave, sa poésie farouche, sa mythologie grandiose. Régner, chef norvégien du IX^ siècle, après être sorti vainqueur d'innombrables combats, tombe aux mains d'Ella, son plus cruel ennemi. On l'enferme, pour que sa mort soit plus affreuse, dans un cachot plein de serpents venimeux. Alors le vieux chef, qui possède en même temps les talents du scalde, entonne un long chant d'une fierté sauvage, où il rappelle ses innombrables exploits, se promet de s'asseoir bientôt à la table des dieux, dans le palais d'Odin, parmi les héros, et brave la mort qu'il recevra en riant.

Le poème s'ouvre par les mots : « Nous avons combattu avec l'épée » qui se répètent au début de chaque strophe. On sait que Chateaubriand a repris ce refrain belliqueux dans le bardit que chantent les « quarante mille Barbares » des Martyrs, et dont les deux strophes offrent une sorte d'adaptation résumée du chant de Régner. Chateaubriand cite en

note Wormius et Saxo ; celui-ci, en racontant la mort du chef vaincu, se contente de faire allusion au poème : omnem operum suorum cursum animosa voce recensuit. On sait également que cette page des Martyrs fut pour Augustin Thierry, d'après son propre récit, la première révélation du monde barbare. Quand le jeune Thierry, en 1810, marchait à grand pas dans la salle voûtée du collège de Blois, répétant avec enthousiasme le refrain des guerriers de Pharamond, il redisait sans s'en douter les paroles qu'un scalde inconnu a prêtées à un viking du IX^ siècle, et qu'il tenait de Wormius par Chateaubriand.

Tout le poème, d'ailleurs, était bien fait pour donner des guerriers et de la poésie du Nord une impression grandiose et terrible. Le vieux chef se délecte au souvenir du sang versé qui «coula pendant une semaine, comme si des femmes eussent apporté du vin »,« comme si une jeune fille eût apporté un bain chaud ». « L'Océan n'était qu'une blessure ». « Les loups, les corbeaux, déchirent les chairs, s'abreuvent de sang, font un ample repas. » Quand Rogvald, un des fils de Régner, est tombé dans la mêlée, « tous les oiseaux de proie se sont lamentés », tant il les fournissait libéralement de chair humaine. — Mais quoi ! Le combat offre d'ineffables délices : « C'était comme placer dans le lit une belle jeune fille à côté de soi... c'était comme couvrir de baisers une jeune veuve assise à la place d'honneur (1). » Non, «le brave ne gémit pas devant la mort... Nous suivons le destin fixé par les Parques (les Nomes).» Cette mort est une joie: « Je ris toujours en pensant que les sièges sont prêts dans le palais de Balder. Bientôt nous boirons la bière dans les coupes creuses des crânes (2)... Je n'entrerai pas avec des paroles

(1) Le texte veut dire exactement le contraire : « Ce n'était pas comme... » Mais le sens donné par Wormius, plus hardi, plus saisissant, a été adopté sans exception par les innombrables traducteurs ou versificateurs du chant de Régner jusqu'à Herbert en 1807.

(2) Autre erreur de Wormius, ou plutôt de Magnus Olai, plus importante

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de désespoir dans le palais d'Odin... Les Ases m'inviteront... » Et la dernière strophe, tant de fois reprise au XVIII*' siècle : << Mon cœur me pousse à finir. Les Dyses m'invitent, elles que de son palais Odin m'a envoyées. Joyeux, je prendrai place au haut de la table, et je boirai la bière avec les Ases. Les heures de ma vie sont écoulées : je mourrai en riant. » Voilà ce fameux Rîdens moriar qui a symbolisé pour tant d'esprits une inspiration nouvelle. La traduction latine n'est pas claire, et n'offre souvent qu'un informe mot-à-mot, obscurci encore par l'absence complète de ponctuation ; mais elle a été l'intermédiaire nécessaire et la première révélation de cette poésie du Nord. Devant ces tableaux de massacre et de sang pâlissaient singulièrement les batailles d'Homère et de Virgile, devant cette joie de mourir le courage de leurs guerriers ; cette couleur mythologique était inconnue jusqu'alors ; et tout cela était donné en même temps comme exemple d'un goût et d'un style nouveau, comme document littéraire.

UEdda de Resenius apportait plus de textes et des textes plus importants, mais moins suggestifs pour l'imagination qu'instructifs pour l'histoire des religions. Pederjohan Resen (1625-1688), juriste et archéologue danois, était préparé par toutes ses études à faire connaître les monuments poétiques de l'ancienne Scandinavie. On trouvait dans son ouvrage (1)

encore par ses conséquences. Le texte dit : « dans les rameaux des crânes », c'està-dire dans les cornes à boire, faites de bois de renne ou d'élan. Cette erreur initiale, répétée jusqu'à nos jours, a donné lieu à la croyance que les anciens guerriers Scandinaves buvaient la bière ou l'hydromel dans le crâne des ennemis tués par eux. Les poètes allemands du XVIII^ siècle trouvent ce détail très à la hauteur de leur patriotisme volontiers gallophage, et l'on sait si les Romantiques ont fait un sort à ce trait de mœurs horrifique et macabre à souhait.

(I) Edda Islandomm an. Chr. MCCXV islandice conscripta per Snononem Sfmlœ, Uganda nomophylacem, nunc primum islandice, dantce et latine ex antiquis codicibus mss hihliotheca Régis et aliorum in lucem prodit opéra et studio Pétri Johanni Resenii... Copenhague, 1665, in-4°, non paginé. Il paraît que Resenius s'était beaucoup servi d'une traduction latine manuscrite faite par Magnus Olai. Le même volume contient la Vôluspa et le Havamal ; voir plus loin.

d'abord soixante-dix-huit fables (mythologica) sous forme de dialogues, exposant chacune un point de l'ancienne religion Scandinave. C'est la traduction de l'un des morceaux les plus importants de l'Edda de Snorro Sturleson, le Gyljagin-' ning ou Enchantement de Gylfi. Ce roi prend le nom de Gangler pour aller consulter les dieux dans Asgard, leur résidence. Dans le Valhall, trois dieux assis sur des trônes, Har (le haut), Jafnhar (le second en hauteur) et Thridi (le troisième), répondent à ses questions. Ce sommaire assez complet de la mythologie Scandinave était une acquisition toute nouvelle. — A la suite se trouvait Y Art poétique des scaldes, riche en détails sur leur style et leur versification, qui n'a pas beaucoup servi pourtant dans les discussions littéraires du XVIII® siècle.

Le même volume contenait la première édition de la Vôluspa, avec une traduction latine due à Stephanus Olai (Olafsen) savant islandais, mort en 1688 (1). Une autre traduction, datée de 1673, très différente de la première, un peu plus complète et due à Gudmund Andersen, est jointe au même volume dans certains exemplaires ; Herder a connu les deux et s'en est servi concurremment. — La Volmpa ou Dit de la Vôlva (prophétesse ou sibylle), la partie la plus importante de l'ancienne Edda, est, on le sait, l'exposé des principales croyances des anciens Scandinaves sur les dieux, l'origine de l'univers, les luttes entre les géants, les monstres et les Ases, la fin de ce monde et l'apparition d'un monde plus pur. Les soixante-quatre strophes où se déroule cet imposant tableau sont mises dans la bouche de la Voyante ou Prophétesse, et le poème rappelle parfois à cet égard VAlexandra de Lycophron. Il la rappelle aussi par son obscurité partielle, qu'expliquent, dit-on, des lacunes ou d'imparfaites soudures.

(1) Philosophia anti^uissima norvego-danica dicta Voluspa, quœ est pars Eddœ Sœmundi, Edda Snorronis non brevi antiquioris, islandice et latine publici juris primum fada a Petto Johanne Resenio, Copenhague, 1667, in-4° de 16 pages.

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Il révélait aux lecteurs du XVII^ et du xvili*' siècle, avec les dieux et les déesses du panthéon Scandinave, le loup Fenris, le géant Ymer, et les Nomes assises sur les racines du frêne Yggdrasil, et tant d'autres apparitions étranges ou horribles. On y retrouvait avec surprise, dans les tableaux du Crépuscule des dieux, comme un écho des idées stoïciennes sur la fin du monde par embrasement total. Quels que soient le vrai caractère et la vraie origme du poème, où l'on a voulu voir des influences chrétiennes, il produit un effet de mystère et de sublime dans son austérité solennelle. « Nous sommes contraints, dit M.Edmund Gosse, d'écouter avec respect, comme si nous étions les auditeurs de quelque fugue composée en l'honneur d'une divinité des anciens jours, depuis longtemps ensevelie. » Une part du courant scandmave vient de la Vôluspa de Resenius, mais une part seulement, et en général indirectement.

Le volume de Resenius se complétait par deux autres parties de l'Edda (I), le Havamal (haut discours ou discours du Haut) avec ses 122 maximes, résumé d'une sagesse qui n'avait rien de spécifiquement Scandinave, et le Runacapitel (chapitre runique), dans lequel Odin expose tout ce qu'il sait faire grâce au pouvoir magique des runes. Le second n'a à peu près rien donné directement ; le Havamal a été traduit en partie par Mallet, puis dans la Bibliothèque des Romans.

Resenius offrait en somme une vulgate très sommaire et incomplète de l'Edda. Son livre a été le seul, jusqu'à Mallet et Gôransson, vers 1 750, et même jusqu'au premier volume de l'édition arno-magnéenne, contenant la partie mythologique; paru en 1 787, à faire connaître, sous une forme accessible à tous les lettrés, au moins quelques monuments essentiels de la mythologie et de la poésie du Nord. Même il a été traduit

(I) Efhica Odini, pars Edice Sœmundi vocata Havamaal... una cum Runacajtiiïu/o... Copenhague, 1663 in-4°.

en allemand vers le même temps que paraissaient les ouvrages de Mallet (1757).

Le livre de Bartholinus est encore plus important. Thomas Bartholin (mort en 1 690) appartenait à une famille de médecins illustres, en rapports étroits avec Ole Worm. Son gros ouvrage (I) est une compilation de tout ce qui regarde l'ancienne Scandinavie païenne, car à propos du mépris de la mort on peut traiter de la religion d'un peuple, de ses mœurs, de sa poésie. Il paraît écrit tout entier pour justifier et illustrer les vers de Lucain qu'il cite, où le poète fonde le courage légendaire des peuples du Nord sur leur croyance à la survie des âmes et des corps, à une seconde existence aussi glorieuse et plus heureuse. Ces vers ont été bien souvent répétés dans la période qui nous occupe :

... Certe populi, quos despicit Arctos, Felices errore suo, quos ille timorum Maximus haud urget, leti metus. Inde ruendi In ferrum mens prona viris, animaeque capaces Mortis, et ignavum rediturae parcere vitae (2).

Lucain en les écrivant ne pensait pas exactement aux Scandinaves, mais peu importe. Bartholinus a une immense lecture : il cite beaucoup ; et, quoiqu'il y ait bien du fatras dans ce gros livre trop touffu, il utilise quantité de sources, et fait connaître quantité de faits et de légendes. Il les emprunte souvent aux écrivains grecs et latins et aux chroniqueurs du moyen âge ; mais il met aussi largement à contribution, et c'est ce qui faisait la nouveauté et le prix de son ouvrage, l'Edda et surtout les Sagas, dont il donne beaucoup de fragments traduits en latin. Il professe en effet que si les poèmes et récits légendaires sont trop fabuleux pour que

(1) Thomœ Bartholini ThomcE fila Antiquitatum danicarum decausis contemptts a Danis adhuc gentilibus mortis libri très, ex vetustis codicibus et monumentis adhuc ineditis congesti. Copenhague, 1 689, in-4'' de 702 p.

(2) Pharsale, I. 453.

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l'historien s'y appuie avec confiance, on y trouve par contre les mœurs et les idées du temps fidèlement représentées. Le Chant de mort de Régner Lodhrog y reparaît, et le lecteur peut constater que le Ridens moriar de Régner n'est pas une exception, car le roi Halfus, lui aussi, « mourut en riant ».0n y trouvait aussi le Hakonarmal ou poème sur la mort du roi Hakon, l'un des morceaux les plus imités, à l'époque que nous considérons, de toute l'ancienne poésie islandaise. Ce poème, œuvre du fameux scalde Eyvind Skaldaspillar, compte treize strophes. Les Valkyries,envoyées par Odin, vont sur le champ de bataille choisir Hakon et le marquer pour la mort. Le vaillant guerrier n'ignore pas son destin. 0dm lui prépare dans son palais un accueil triomphal. On y trouvait encore le Vegtamskvida ou Dit du voyageur, très célèbre et très souvent reproduit sous le nom de Descente d'Odin aux Enfers. C'est un des poèmes de l'ancienne Edda. Odin prend l'aspect d'un voyageur pour visiter Hela, déesse de la mort, et consulter la Prophétesse ou Vôlva, morte et ensevelie depuis de longs siècles, et qu'il devra rappeler à la vie pour lui arracher ses prophéties. Parmi d'autres poèmes moins importants, que le XVlIl" siècle européen a dus à Bartholinus, on peut citer le chant d'Asbiorn Prude, jeune guerrier qui dit en mourant que sa mère Svanhita ne lui peignera plus ses blonds cheveux. Ce livre offrait une riche mine qui a été très exploitée.

Après Wormius, Resenius et Bartholinus, un ouvrage moins essentiel mérite cependant une mention particulière. C'est le monumental Thésaurus de Hickes (1), qui donnait une place au Nord Scandinave, et contenait quelques textes dont un au moins est de première importance. Olaus Verelius avait publié le premier la Hervarar Saga (1672). Hickes reproduit le dialogue de Hervar ou Hervor avec son père

(1) Lingaarum veterum septentrionalium Thésaurus grammatico-crilicus et archœologicus, auctore Georgio Hickesio. Oxford, 1705, 2 vol. in-f°. Chaque volume se compoàe en réalité de plusieurs tomes reliés ensemble.

Angantyr, si souvent répété et versifié depuis, et que nous retrouvons encore, presque de nos jours, dans Leconte de Lisle {UEpée d' Angantyr). Hervar, fille d'Angantyr, vient sur la tombe de son père évoquer le héros mort pour qu'il lui confie sa fameuse épée Tyrfing. Angantyr, réveillé d'entre les morts, refuse de donner cette épée, prétend qu'il ne l'a plus. Sa fille le convainc de mensonge. Le chef finit par la lui donner, en lui prédisant que cette épée causera la destruction de toute sa race. Ce dialogue, si célèbre depuis, est donné par Hickes dans le texte et dans une version en prose anglaise qui est la première traduction d'un poème islandais, non seulement en anglais, mais dans une des langues modernes, non Scandinaves, de l'Europe. A ce titre, ces quelques pages constituent un document historique intéressant. Hickes fut abrégé par Wotton en 1708, et cet abrégé fut traduit par Shelton en 1735.

En dehors de ces quelques sources principales, trois auteurs suédois auraient pu apporter une contribution originale et intéressante ; mais ils n'ont pas été très consultés. En 1 697, Peringskjôld publiait le Heimsknngla de Snorro Sturleson (I), chroniques anciennes des pays Scandinaves, riche trésor de Sagas dans lequel on a un peu puisé beaucoup plus tard. En Danemark et en Norvège, on lisait beaucoup Snorro dans la traduction de Peder Clausson. Bjorner, dans ses Nordiska Kàmpadater (2) (1737), rassemblait et racontait en latin bon nombre de Sagas, parmi lesquelles celle de Rolf Krage, qui inspira Ewald, celle de Frithjof qui devait plus tard inspirer Tegnér, et celle de Régner Lodbrog. Son second volume, Introduction aux antiquités du

(1) Heims-Krmgla, eller Snorre Sturlesons nordlândske Konunga Sagor, stve Historiœ regum septentrionalium a Snorrone Sturlonide ante sacula quinque patrio sermone antiquo conscriptce, quas ex manuscriptis codicibus edidit, versione gemina... illustravlt Johann Peringskjôld Stockholm, 1697, in-f°.

(2) Nordiska Kàmpadater... omforna Kongar och Hjàltar... Volumen historicum continens variorum m orbe Hyperhoreo antiquo Regum, Heroum et Pugilum res praclare et mirabiliter gestas.,.StQc]àiQ\m, 1737, in-f°.

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Nord (1) (1738) est plus théorique, et l'on y voit déjà percer, nous aurons occasion de le remarquer, un certain nationalisme scandinave.Enfin Gôransson, qui a les mêmes tendances, retraduit en latin l'Edda, ou plutôt une partie seulement de ce que Resenius avait donné, le Gylfaginning (1746) et la ï^ô/uspa (1750). Son travail précède de peu celui de Mallet qui lui a dû beaucoup.

D'autre part, d'assez nombreux traités savants font une place à la mythologie Scandinave et à la poésie islandaise. Ils ne contiennent pas en général de textes nouveaux, mais ils ont pu contribuer à la diffusion de cette première révélation. Je ne reproduirai pas dans leur entier les titres, souvent interminables, de ces gros ouvrages latins, d'ailleurs presque tous intéressants à étudier. Le De Anglorum Origine de Sheringham (1670) est l'œuvre d'un érudit de Cambridge qui, pour faire connaître les Angles, ses ancêtres, accumule les renseignements sur les Scandinaves, avec lesquels il les identifie, ou à peu près. Il donne dans le latin de Wormius deux fragments du chant de Régner Lodbrog, et ces deux fragments arbitrairement prélevés par lui ont, nous le verrons, une histoire indépendante de celle du poème tout entier. La Lapponia de JeanScheffer, de Strasbourg (Francfort, 1 673), attribue aux Lapons quelques-uns des dieux Scandinaves, surtout Thor. Les Orcades (1697) et les autres ouvrages de Thormodus Torfaeus ont beaucoup servi à Mallet et sont cités par Chateaubriand. Dans sa Séries dynastarum et regum DanicB (Copenhague, 1702), ce savant parlait des anciens poètes Scandinaves, citait VEdda et particulièrement la Vbluspa. Les Antiquités septentrionales et celtiques de Keysler (1720), publiées à Hanovre, ville alors dépendante de l'Angleterre et où les influences anglaises se faisaient sentir, forment le trait d'union entre les savants anglais comme She-

(i) Inledning til de Yfwerborna Gdters gamia Hdfder... Inirodudio in anliquitates Hyperboreo-goticas... auctore E. J. Biôrner. Stockholm, 1 738, in-f°.

ringham et Hickes et les Allemands qui viendront plus tard, à partir de Schiitze, se servir des légendes du Nord pour des fins nationales. Keysler est un archéologue qui donne une encyclopédie du Nord païen ; il suit presque partout Bartholinus pour les poèmes qu'il cite. UHistoire des Celtes de Pelloutier, pasteur à Berlin, publiée en français à La Haye en 1 740, rééditée et augmentée par De Chiniac en 1771, aurait dû élargir les connaissances du public européen sur les antiquités Scandinaves, car Pelloutier comprend parmi les Celtes tous les habitants du Nord ; mais il se sert presque exclusivement des écrivains grecs et latins et des chroniqueurs du moyen âge, et cite seulement le Chant de mort de Régner Lodbrog.

Deux réflexions se présentent à l'esprit lorsqu'on examine ces ouvrages, presque tous latins : l'une touche au fond, et l'autre à la forme. D'abord, ils sont historiques, ou se donnent pour tels : les questions de morale ou d'art n'y sont guère abordées, sauf en quelques mots et en passant. Ils semblent destinés à nourrir les savantes controverses des érudits, plutôt qu'à suggérer au philosophe de nouvelles idées sur l'homme, ou à ouvrir au poète des horizons inconnus. De plus, l'aspect de ces volumes n'était pas très engageant pour le simple lettré : l'érudition y était obscure et épineuse, les traductions de poèmes inédits rarement mises en lumière, étouffées sous des commentaires parasites ou perdues dans un chaos inextricable. Quoiqu'on fût moins difficile à cet égard autrefois qu'aujourd'hui, que le « candide lecteur » eût plus de patience ou de loisir, pourtant on s'éloigne déjà, vers le milieu du XVIII^ siècle, surtout en France et en Angleterre, de ces gros volumes latins hérissés d'une érudition pédantesque. Quelqu'un devra se charger de résumer, de clarifier, d'ordonner les connaissances que le labeur des savants danois, islandais, suédois et même anglais a accumulées ; de les exposer, non plus en latin, mais en français, langue qui dès cette époque tend à remplacer le latin comme langue inter-

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nationale scientifique, en même temps qu'elle devient langue universelle de la société polie : et ce quelqu'un sera Mallet. Mais avant d'étudier l'œuvre de Mallet, prêtons l'oreille aux quelques échos qu'avait pu avoir dans la littérature européenne, depuis un siècle, la révélation partielle des antiquités Scandinaves.

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