‹ Le PromantismeChapitre 11 sur 29 · MALLET · texte numérisé non relu

MALLET

Paul Henri Mallet(I), né à Genève le 20 août 1730, devait mourir dans la même ville le 8 février 1807. D'origine française par sa mère, il était camarade de Necker, plus jeune de deux ans. A peine avait-il terminé ses études qu'il obtint le poste de professeur de belles-lettres françaises à Copenhague : il fut installé dans ces fonctions en novembre 1 752. Les contemporains le représentent comme un homme du monde, fort agréable et fort bien vu dans la capitale danoise, mais pas très laborieux et médiocrement instruit. Un des professeurs, Anchersen, disait que Mallet « n'aurait pas pu être admis comme étudiant à l'université '>. Son cours devait avoir lieu à Charlottenborg deux fois par semaine ; mais, comme il n'avait pas d'élèves, il jouissait d'amples loisirs. Cet aimable ignorant se mit à travailler : il apprit le danois, le suédois et un peu de vieux norrois. Une occasion se présenta bientôt de tirer parti de ces connaissances toutes fraîches et d'y joindre l'étude des antiquités du Nord. Moltke, favori du roi, lui proposa d'écrire une Histoirede Danemarken français. Mallet estima nécessaire de faire précéder cette Histoire d'un ample tableau d'un pays si peu connu de la plupart de ses lecteurs, où, avec les données géographiques essen-

(1) Voir sur Malîet l'article de !a Biographie Universelle, et Sismondi, De la vie et des écrits de P. -H. Mallet. Genève, 1807 M. Castrén 1 étudie. M. Blanck ajoute, de source danoise, quelques détails. M"^ Hélène Stadler va faire paraître à Lausanne une étude d'ensemble our Mallet.

110 LE PRÉROMANTISME

tielles, il exposerait ce qu'on pouvait savoir de ses origines* II publia en 1755 ce premier volume, voyagea pendant l'été de cette même année en Norvège et en Suède, et jugea utile de compléter son Introduction par un volume de Monu^ ments ou textes, qui parut en 1756. Son Histoire de Dane^ mark parut en trois volumes (1758) et fut rééditée avecl'/nfroduction et les Monuments en 1763, Mallet donna encore divers ouvrages sans aucun rapport avec le Nord, se retira de bonne heure à Genève et y termina sa carrière. Il reste pour nous l'auteur des deux volumes de 1755 et de 1756.

Dès les premières pages de V Introduction (1), Mallet indique toute l'importance de son dessein. Son ouvrage sera la clef, non seulement de l'histoire du Danema k, mais de celle de l'Europe : car les invasions des peupies du Nord ont déterminé la forme moderne de celle-ci, et pour la connaître il faut étudier, non les Grecs et les Romains, mais ceux de qui elle tient la féodalité, la chevalerie, les institutions parlementaires, le caractère même de ses royautés, et surtout ce qu'elle possède de liberté. Et Mallet cite quelques lignes de Montesquieu très importantes pour notre sujet, car elles seront bien souvent reprises ou alléguées pendant la seconde moitié du siècle : « La grande prérogative de la Scandinavie, et qui doit mettre les nations qui l'habitent au-dessus de tous les peuples du monde, c'est qu'elles ont été la source de la liberté de l'Europe, c'est-à-dire de presque toute celle qui est parmi les hommes. Le Goth Jornandès a appelé le Nord de l'Europe la fabrique du genre humain ; je l'appellerais plutôt la fabrique des instruments qui brisent les fers forgés au Midi. C'est là que se forment ces nations vaillantes qui sortent de leur pays pour détruire les tyrans et les esclaves, et apprendre aux hommes que la nature les ayant faits

(I) Introduction à l'Histoire de Danemark, où l'on traite de la relis on, des mœurs et des usages des anciens Danois, par M. Mallet... Copenhague, 1755, in-4° de 260 pages.

égaux, la raison n'a pu les rendre dépendants que pour leur bonheur (I). »

Ainsi le philosophe a autant intérêt que l'historien à connaître les anciens habitants du Nord. Mallet divise son exposé en cinq livres. Les livres I (origine des Danois), 111 (gouvernement et lois), IV (valeur, guerre et marine), ne touchent pas directement notre sujet. Le livre 11 est un tableau de l'ancienne religion Scandinave. Mallet y distingue deux époques : une simplicité primitive qui en faisait une sorte de déisme très pur, le culte d'Alfader ou le Père universel ; une complication postérieure que la superstition a introduite. Et dans ces deux périodes il faut encore distinguer << la croyance des sages d'avec les fables ou la mythologie des poètes ». Ce que dit Mallet de la première période est le plus souvent imaginaire : d'après Tacite commenté par Pelloutier, il construit un roman de l'ancienne religion du Nord. Au second âge appartiennent Odin, Frigga, sa femme, que Mallet confond ayec Freya, sa fille, les autres dieux, les monstres, et toutes les croyances touchant l'origine et la fin du monde. Ce tableau de 33 pages est très important : il est clair, intéressant, et c'était le plus complet qu'on pût lire en n'importe quelle langue en 1755. Il n'est pas étonnant que pour beaucoup il ait été une révélation. Les sources de Mallet sont ici Resenius pour les dogmes essentiels, etBartholinus pour quantité de détails.

Le hvre V, qui traite des mœurs, des usages et des arts des anciens Danois, est également fort intéressant. Un des traits qui frappent le plus est leur respect pour les femmes. Dans le Nord, à la différence de l'Orient, « les femmes étaient regardées comme des égales et des compagnes, dont l'estime, aussi précieuse que les faveurs, ne pouvait être glorieusement acquise que par des égards, des procédés généreux, et des efforts de courage et de vertu ». Sans doute, cela est contraire

(1) L'Esprit des Lois, livre XVII, chap. V.

à la notion vulgaire qui considère ces habitants du Nord comme des barbares ; et cependant ils avaient ces qualités « de délicatesse, ou, si l'on veut, de raffinement ». De là viennent les mœurs chevaleresques répandues depuis dans toute l'Europe, et « ce goût de galanterie si mconnu des peuples anciens les plus policés à d'autres égards ». Ces femmes, qui n'étaient sensibles qu'à la vertu, élevaient la valeur des guerriers. Et Mallet en donne comme preuves l'histoire de Régner Lodbrog et de la bergère Aslauga, et celle de Harald aux beaux cheveux et de la belle Gida.

Mallet parle ensuite de leur écriture, les runes, de leur langue, remarquable par « une brièveté énergique, des expressions pittoresques, auxquelles la contrainte de notre éducation, la crainte du ridicule, et l'empire de la mode, ne nous permettent pas d'atteindre ». Leur poésie surtout est digne d'intérêt ; leurs scaldes exerçaient une fonction importante et se voyaient combler d'honneurs. Leur style figuié (Wormius fournit ici des exemples) s'explique si l'on songe que ces peuples viennent de l'Asie, patrie, comme on sait, du style métaphorique et hyperbolique. Mallet continue à suivre Montesquieu. Pour finir, il tente une sorte de théorie psychologique de ce peuple acandinave, fondée tout entière sur la doctrine des climats. Le climat leur a donné un certain corps ; ce corps a fait leur caractère, et de là découlent nécessairement leurs besoins, leurs mœurs, leurs croyances, leurs idées et leurs sentiments. Ici Mallet, systématisant et poussant à l'extrême les idées de Montesquieu, présente avec Taine une étonnante ressemblance, moms dans le détail du système que dans son principe et la marche générale du raisonnement. S'il confond la « race » et le « milieu » dans la notion de climat, il donne un heureux équivalent au « moment » en parlant de « ces causes morales de diverses espèces qui croisent l'action des causes physiques, et peuvent à la longue parvenir à en triompher ».Et cela n'est point hors de notre sujet; car la découverte des antiquités du Nord a eu pour effet,

entre autres, d'aider au développement des idées philosophiques touchant l'histoire et l'histoire littéraire.

Ce premier volume offrait donc un tableau d'ensemble de l'ancienne Scandmavie — d'un monde appelé barbare par les modernes uniquement nourris des écrivains grecs et latins — de ses héros, de ses dieux, de ses croyances de toute sorte, de ses mœurs, de sa langue, de sa poésie et du style même de ses poètes. Ce tableau était présenté dans une langue comprise et goûtée des hommes cultivés de l'Europe, sous une forme claire et agréable, également éloignée du pédantisme et du bel esprit, avec une saine et judicieuse philosophie. S'il instruisait beaucoup, il ne faisait pas moins penser. Plusieurs des réflexions qu'il suggérait auraient pu être faites à propos des ouvrages latins du XVII^ siècle ; mais, outre que l'esprit du temps n'était pas mûr, ces livres n'étaient guère lus que par des érudits qui n'y cherchaient que des faits historiques. Mallet, qui travaille d'après eux, recueille leurs résultats, les condense, les distribue, les clarifie — et aussitôt les idées naissent des faits. Certaines de ces idées s'incorpoient dans son exposé et lui donnent sa couleur particulière. D'autres s'en dégagent naturellement. N'oublions pas que Mallet est fort jeune : arrivé à Copenhague à vingt-deux ans, il n'en a pas encore vingt-cinq quand il achève son ouvrage. Sa pensée, naturellement, n'est pas toujours originale, et l'on n'en discerne que mieux l'influence des grands courants de son siècle dans un domaine tout nouveau. Par lui, par la diffusion de son ouvrage, qui était pour la plupart une véritable révélation, certaines de ces idées se trouveront confirmées, d'autres combattues.

On a vu Mallet citer Montesquieu dès ses premières pages. Il trouve dans l'histoire du Nord la confirmation et le développement de certaines idées de V Esprit des Lois, idées qui ont beaucoup frappé son siècle. On peut dire que tout son livre repose sur la théorie des climats et sur une nouvelle conception de l'histoire dont Montesquieu est le promoteur.

LK PRÉROMANTIS.ME 8

114 LE PRÉROMANTISME

M. Blanck a largement développé cet aspect. Mais si l'on pense forcément à Montesquieu en lisant Mallet, on pense aussi à Voltaire. Mallet n'est pas un sentimental : c'est un critique souvent ironique, un peu dédaigneux des erreurs ridicules des hommes et de leurs diverses croyances, qui paraissent toutes au philosophe également bizarres et grossières. On le voit partagé entre la sympathie naturelle à celui qui découvre un monde nouveau, et le dédain du libre citoyen de Genève, du chrétien éclairé, du philosophe de l'âge des lumières. Il croit au progrès, aux bienfaits de l'institution sociale, de la civilisation. Il ne comprend qu'une religion épurée ; il s'excuse de retracer « un obscur amas de superstitions », pourtant utiles à connaître pour guérir au besoin ses lecteurs par le ridicule même d'un tel spectacle. A vrai dire, la morale est pour lui la seule partie importante des diverses religions qui tour à tour séduisent les hommes. La connaissance de l'ancienne religion du Nord, introduite par Mallet dans le public lettré, contribuera à persuader beaucoup de lecteurs qu'une saine morale, qui fait des hommes braves et des femmes vertueuses, peut se rattacher à une mythologie bizarre et à d'étranges croyances : on pouvait en conclure que la morale est indépendante du dogme.

Par contre, Mallet prend nettement position contre Rousseau, en opposant à ses raisonnements non pas des raisonnements, mais des faits. — Plus on étudie cette période, plus on constate que la querelle autour des idées de Rousseau sur le thème : L'homme est-il bon? est un des grands faits de la pensée européenne au XVIII^ siècle. — Ce qui est ici le plus curieux, c'est que ceux qui se serviront de Mallet, les préromantiques, suivront Rousseau en général ; mais aussi, pour nourrir leur rêve d'une humanité primitive, naïve et pure, ils auront trouvé ailleurs, dans Ossian par exemple, dans les voyages aux pays tropicaux, à Tahiti surtout, des exemples plus ou moins authentiques. On peut dire avec raison qu'il y a eu alors trois formes de ce rêve d'humanité

primitive : Ossian — Mallet — Tahiti ; mais à y regarder de plus près, Mallet va contre Ossian et Tahiti,

Pour lui en effet, l'homme primitif est malheureux, parce qu'il est ignorant et pauvre, par suite cruel. « Les hommes livrés à eux-mêmes ne peuvent manquer tôt ou tard de devenir injustes et cruels... Le plaisir de posséder, de sentir, de connaître, fruit de l'industrie, des lois et des arts, peut seul, en nous attachant à une existence qu'il adoucit, nous inspirer le goût de la paix et de la justice »(p. 76). C'est Voltaire contre Jean- Jacques. Voici qui est plus net encore : « C'est sans doute mal nous connaître, et connaître encore plus mal l'histoire, que de placer l'âge d'or d'un peuple à son âge de pauvreté et d'ignorance » (p. 87) ; et, à propos de l'usage de l'exposition des enfants : <' Cette barbare coutume a été aussi celle des Crées et des Romains longtemps avant que la prospérité, le luxe, ni les arts, pussent être accusés de les avoir corrompus : tant il est vrai que l'ignorance ne remédie à rien, et que les hommes en savent toujours assez pour inventer des crimes » (p. 268). Mallet est à l'antipode de son concitoyen : c'est un historien nourri de textes, un critique, non un philosophe qui argumente à vide, non un rêveur qui s'éprend d'an monde disparu que son imagination reforge à plaisir. Sa réelle sympathie pour les anciens habitants du Nord ne va pas jusqu'à faire de leur pays un Eden. Il faudra, pour que l'influence de Mallet aille dans le même sens que celle de Rousseau, qu'Ossian arrive à la rescousse, et fasse oublier en les unissant les différences qui les séparent.

Le second ouvrage de Mallet (1) était annoncé au début du premier qu'il complète et justifie. Son long Avant-Propos contient des idées fort intéressantes pour notre sujet. Il étabht l'importance, pour qui veut connaître l'homme, de l'étude des religions. Sur l'homme en général elles exercent

(1) Monuments de la mythologie et de la poésie des Celtes, et particulièrement des anciens Scandinaves, pour servir de supplément et de preuves à l'Introduction à l'Histoire de Danemark, par M. Mallet.. Copenhague, 1 756, in-4° àe ! 78 pages.

116 LE PRÉROMANTISME

la plus profonde influence : elles développent en lui les bons ou les mauvais éléments, « en font, à leur gré, une brute ou un ange », et lui permettent de se connaître lui-même. Sur l'homme en société elles jettent les plus vives lumières : l'étude des religions peut seule faire bien comprendre l'histoire politique. Sans doute, il y a des religions peu intéressantes, n'étant que l'idolâtrie grossière de quelques sauvages, les Samoyèdes, les Algonquins. Mais deux grands systèmes religieux se sont partagé l'Europe avant d'être successivement anéantis par le christianisme. L'un, le polythéisme grécoromain, est connu dans ses moindres détails, quoiqu'il manque un traité d'ensemble oii il soit exposé philosophiquement. L'autre religion était répandue sur un plus vaste espace ; elle est la religion naturelle de l'Europe du nord et du centre : «c'est cette religion que comportent, qu'inspirent.si j'ose ainsi parler, notre climat, notre naturel, nos besoins ». Le paganisme gréco-romain est peu moral, peu satisfaisant pour le cœur (ici Mallet annonce M™^ de Staël et Chateaubriand), peu utile à connaître pour expliquer nos mœurs, car nous ne descendons pas des Grecs ni des Romains. La religion du Nord ou celtique, plus morale et plus consolante, explique en outre beaucoup de traits de nos mœurs modernes, le respect des femmes, la piéférence donnée au métier des armes, le point d'honneur, le merveilleux des romans. Pourquoi en négliger l'étude? Parce que ces peuples sont méprisés sous le nom de Barbares? Un tel mépris est fort injustifié. D'ailleurs, pour étudier leur religion, il ne faut pas consulter les écrivains grecs et latins, qui la connaissaient fort mal, et la méprisaient de parti-pris. Il faut remonter aux sources, s'en instruire auprès de ceux qui la professaient, et étudier «moins les dogmes que les sentiments que cette religion produit ». Persuadé, nous le verrons, que les Gaulois et les Scandinaves avaient les mêmes croyances, Mallet pense aux Druides quand il écrit : « Il faudrait faire revivre ces anciens poètes théologiens de nos pères, les consulter, les entendre dans

l'horreur de leurs forêts ténébreuses réciter ces hymnes mystérieux et sacrés dans lesquels ils renfermaient tout le système de leur religion et de leur morale "> ( p. 12).

Mais,dira-t-on,il ne reste aucun monument de cette religion. — Aucun chez nous ; mais les pays Scandinaves, plus heureux, en ont gardé de précieux. Et Mallet présente à ses lecteurs l'Edda comme une complète révélation pour l'Europe : nous avons vu que cette attitude n'est pas exagérée, si l 'on fait abstraction de quelques ouvrages anglais et allemands. Il s'agit d'abord de l'Edda de Snorro ou jeune Edda ; Mallet remarque que c'est surtout un Art poétique à l'usage des scaldes islandais, et que l'on est fort étonné de trouver à l'aurore d'une poésie un Gradus ad Parnassum. — Cela est parfaitement juste ; mais c'est que la poésie en question n'était pas à son aurore ; c'est qu'elle était réfléchie et savante, avec ses 136 mètres catalogués ; c'est qu'il était absolument illusoire de la représenter comme une poésie primitive, instinctive, sans art, toute de feu et de génie ; c'est que tous les systèmes construits en Allemagne pour retrouver VUrpoesie, la Nafurpoesie avec de semblables textes, sont ruineux et s'écroulent devant la simple remarque de Mallet, qui malheureusement paraît être passée inaperçue.

Passant à l'Edda attribuée à Saemund ou Edda poétique, Mallet réfute Huet qui voyait dans ses divinités des fictions poétiques, parle de son travail de traducteur, et nomme les sources où il a emprunté ses textes : c'est Resenius complété par un manuscrit d'Upsal et par la toute récente traduction de Gôransson ; puis les savants qui l'ont assisté de leurs conseils. Il s'excuse d'avoir assumé la lourde tâche de traduire, le premier, des morceaux importants de l'Edda « dans une langue connue et aimée de toute l'Europe », qu'il nomme plus loin « cette langue polie, douce, ennemie de toute obscurité, si digne de devenir plus universelle encore et d'être un jour la dépositaire générale des richesses littéraires de tous les peuples », La hn de cet Avant-Propos est intéres-

118 LE PRÉROMANTISME

santé. Mallet s'élève contre la paresse d'esprit avec laquelle on reste éternellement, en histoire et en littérature, enfermé dans le même cercle : « Il en coûterait quelque travail pour découvrir des faits d'un ordre nouveau ; on aime mieux pour se l'épargner remettre inutilement les anciens au creuset. On nous fait retrouver partout l'image de nos propres mœurs... Il n'en coûterait que quelque mouvement pour se procurer un nouveau point de vue... Si nous voulons sérieusement de nouveaux résultats, faisons des observations nouvelles » (p. 28).

Mallet a conscience qu il ouvre à ses contemporains, historiens, philosophes — il semble se préoccuper fort peu des poètes — un vaste domaine absolument nouveau. D'autant plus vaste qu'il exagère singulièrement l'extension géographique des croyances dont il va publier quelques monuments. Pour lui, tout l'ouest, le centre et le nord de l'Europe étaient habités par un même peuple, qui avait partout les mêmes mœurs et la même religion. Ce peuple, du golfe de Gascogne au golfe de Bothnie, et de l'Islande aux bouches du Danube, prenait différents noms ; mais celui de Celtes peut le caractériser dans son ensemble ; sa religion peut être appelée celtique ; du moins Mallet déclare qu'il emplpie ce terme « comme le plus général ». Les Germains sont donc des Celtes aussi bien que les Gaulois, et les Scandinaves étant des Germains sont des Celtes aussi. Cette confusion est générale au XVIII^ siècle (l).Elle remonte peut-être à la Germania antiqua de Cluverius (1616) ; Sheringham et Pelloutier l'adoptent sans hésitation ; c'est sans doute à Pelloutier que Mallet l'a empruntée. En tout cas, il a beaucoup contribué à la répandre et à l'autoriser. En France, on l'a admise pendant tout le siècle. En Angleterre, des esprits éclairés protestent : Percy dans la Préface de sa traduction de Mallet, Ritson dans ses Memoirs oj the Celîs or Gauls.

(l)On pourra consulter sur ce point Edward D. Snyder, The Celfic Rev'.val in Enslish Literature, 1760-1800. Cambridge (Etats-Unis). 1923. p. 9-12.

Déjà Gray avait blâmé son ami Mason, dont le Caradacus (1759) était fondé sur cette confusion. Mais celle-ci était au fond des ouvrages de Schûtze et de la plupart des Allemands. Elle est fort importante par ses conséquences. Des croyances et des légendes des Gaulois, des anciens Germains, il ne reste presque rien : les historiens sont insuffisants et vagues ; les monuments ont disparu. Mais au fond de l'Islande, grâce à la riche floraison poétique de ses scaldes et au zèle laborieux de ses compilateurs, se gardait un ample trésor de monuments qui ne sont pas seulement ceux des Scandinaves, mais ceux de nos ancêtres : leurs dieux étaient nos dieux, leurs mœurs étaient nos mœurs. Donc la plus grande partie de l'Europe était intéressée à la révélation de Mallet ainsi présentée. Ce n'est pas un terrain lointain et inexploré qu'il ouvre aux curieux, c'est un patrimoine national en possession duquel il nous fait rentrer.

La vignette qui sert de frontispice à l'ouvrage marque une date, en ce sens qu'elle fait entrer pour la première fois la mythologie Scandinave dans les arts du dessin ; art gauche et mauvais dessin, d'ailleurs. UHistoria de geniihus septentrio' nalibus de Olaus Magnus (1555) offrait quantité de gravures sur bois, dont quelques-unes représentent les dieux Scandinaves, et le De dits Germanis de Schedius (1726) avait des gravures sur cuivre, mais c étaient des représentations purement arbitraires, tandis que le frontispice de Mallet reproduit en partie des monuments authentiques. On y voit un monument runique, un autel, Frigga avec son arc et son épée, Odin à cheval, des nains ou gnomes, des bâtons runiques. Une légende présente au lecteur ces figures bizarres et ces objets hétéroclites, d'autant moins intéressants peutêtre pour les lecteurs du XYIII** siècle qu'ils étaient plus authentiques.

Le volume s'ouvre par VEdda ou mythologie celtique, avec le sous-titre Vision de Gylfe, Prestiges de Har. C'est le Gylja^ ginning en cent vingt-quatre pages, composé de trente-trois

!20 LE PRÉROMANTISME

fables ; nous avons trouvé ce texte dans Resenius. Dans ce cadre monotone de demandes et de réponses est exposée à peu près toute la mythologie du Nord. Chaque fable est suivie de plusieurs notes, au moins aussi longues qu'elle, qui rappellent naturellement ce que Mallet avait dit dans son Introduction de 1755. Les deux dernières fables retracent le Crépuscule des Dieux et l'embrasement du monde. A ce propos, Mallet traduit en note sept strophes de la Voluspa d'après Bartholinus ; c'est malheureusement tout ce qu'il donne de ce fameux poème. — Puis viennent une Idée de la seconde partie de lEdda (Entretien de Bragi, Skalda), avec quelques détails sur le vocabulaire poétique, le tout très brièvement résumé : ces questions purement littéraires sont celles qui intéressent le moins Mallet ; — une Idée de l'ancienne Edda en trente pages, avec une analyse de la Vàluspa, mais sans citations ; — le Havamal ou Discours Sublime ou Morale d'Odin, avec quarante-huit maximes seulement sur les cent vingt-deux de Resenius ; — le Chapitre Runique ou Magie d'Odin ; Mallet cite à ce propos, d'après Bartholinus, « une Ode fort ancienne >>; c'est le f^e^/ams^î;iJa avec son évocation de la prophétesse, dont il ne donne malheureusement que le début ; — enfin, des Odes et autres Poésies anciennes. La première est le Chant de Régner, d'après Wormius et Bjorner, mais résumé ; les vingt-neuf strophes sont réduites à dix ; i'énumération des exploits du vieux chef est très abrégée entre le début et la célèbre conclusion. Puis vient VOde de Harald le Vaillant en six strophes, empruntée à Bartholinus. Harald raconte ses exploits de vilcing, en terminant chaque fois par le refrain : « Cependant une fille de Russie me méprise. » Puis V Eloge de Haquin : c'est le Hakpnarmal, emprunté à Bartholinus. Enfin le volume se clôt par un morceau de douze pages, d'un genre différent, l'Histoire de Charles et de Grym, rois en Suède, et de Hialmar, fils de Harec, roi de Biarmie, saga empruntée à Bjôrner {Nordisl^a Kàmpadater, 1737). Mallet a choisi ce texte pour

son intérêt historique, parce qu'il fait bien connaître les mœurs des chefs et des guerriers Scandinaves ; mais il n'a pas exercé d'inflluence.

Tel est le contenu de ce volume de Monuments, qui offre au premier coup d'oeil une déception. Il est mal composé et presque au hasard ; il ne contient aucun des poèmes intéressants de l'ancienne Edda, ni la Voliispa entière, que donnait Resenius, ni le Vegtamskvida entier, que donnait Bartholmus. ni le Vajthrudnismal, ni, dans la partie héroïque, aucune des nombreuses pièces qui se rapportent à Sigurd, à Brynhild, à Gudrun, pour la popularité de qui Mallet n'a rien fait. Ces lacunes s'expliquent, si l'on se dit que Mallet, d'abord, est très prudent : il ne veut pas présenter à l'Europe trop de nouveautés à la fois, ni qui soient trop étranges. Dans la même situation, un éciivain du XIX*' siècle eût peut-être cherché ce qu'il y avait dans le monde Scandinave de plus extraordinaire et de plus neuf, ne fût-ce que pour se faire lire ; au temps de Mallet, c'était exactement le contraire ; le succès ne pouvait venir qu'à la réserve et à la discrétion. De même, quatre ou cinq ans plus tard, Macpherson laissait à la poésie irlandaise tous les détails vivants et colorés, mais rudes et grossiers, qui eussent déparé la délicatesse rêveuse de son Ossian. — Ensuite, Mallet est historien et philosophe, et non amateur de belles légendes poétiques. Même, ce Genevois rationaliste n'est pas poète du tout : il n'y a, dans ces deux volumes, pas une phrase qui marque l'admiration, l'émotion, ou même la sympathie littéraire. Ces monuments d'une religion et d'une poésie disparues ne sont pas pour lui objet de plaisir, mais moyen d'information : ils instruisent l'historien et le philosophe ; celui-ci surtout : car Mallet est moins critique qu'historien, et moins historien que philosophe. Ajoutons que ses traductions, faites en grande partie d'après le latin, quoiqu'il dise avoir travaillé aussi sur les originaux, ne sont pas toujours exactes, et quelquefois même n'offrent que des paraphrases.

122 LE PRÉROMANTISME

Malgré ces défauts, Mallet a donné là un ouvrage essentiel, l'un de ceux du XVIII^ siècle qui ont le plus contribué à élargir l'horizon et à renouveler les idées. Il l'a donné à un moment favorable, lorsque de toutes parts en Europe la curiosité commençait à se tourner avec insistance vers les sauvages, les barbares, les peuples mconnus ou oubliés, leurs mœurs et leur poésie. L'instant eût été encore plus propice, si Vlntro' duction et surtout les Monuments avaient paru dix ans plus tard, vers 1766, après Ossian, le recueil gallois d'Evans et les Reliques de Percy : il est probable qu'alors l'auteur eût mieux mis en lumière l'intérêt poétique de ses textes islandais, et en eût donné un plus grand nombre. Mallet est un disciple de Montesquieu, un historien, un philosophe qu'intéresse surtout la psychologie des peuples ; d'ailleurs, il ne donne les Monuments que pour compléter V Introduction, et celle-ci que pour servir de base à son Histoire de Danemark.. Un simple curieux de lettres, se trouvant à sa place à Copenhague, eût, en traduisant presque au hasard dans Wormius, Resenius et Bartholinus, compilé un volume français d'une très grande nouveauté, d'un très grand intérêt, et qui même à cette époque aurait pu, en offrant une riche matière, jouir d'un certain succès.

Celui de Mallet fut notable, mais ne ressembla en aucun cas à de l'enthousiasme. Ces volumes un peu massifs étaient peut-être trop historiques et trop austères, malgré leur clarté, A défaut d'une enquête méthodique sur l'accueil qui leur fut fait dans la littérature des principales nations, on peut recueillir quelques exemples. La Monthly Revieio d'avril 1 757 contient sur les Monuments un article de quatre pages signé D et abrégé par la rédaction. Ce D est Goldsmith, et c'est l'un de ses premiers articles. Il résume assez mal le livre, et cherche surtout à faire ressortir le monothéisme de l'Edda, même là où il est peu visible. « Loup Fenris » (c'est ainsi qu'il transcrit sans traduire) devait paraître aux lecteurs de la Review un personnage bien mys-

térieux. Cet article médiocre est un des premiers textes anglais où il soit question de la mythologie du Nord. Goldsmith est d'ailleurs tout à fait de l'ancienne école et ne voit pas l'intérêt littéraire de cette révélation historique. Dans son Enquête sur ïétat présent des belles-lettres en Europe {\T^9), il cite Wormius et l'Edda comme poésie « teutonique », sans y voir rien de fécond. — Pour la France, quelques exemples pourront suffire. Grimm {Correspondance littéraire, mars 1756), signale brièvement V Introduction, mais trouve l'auteur « un peu diffus ». Ce n'est certes pas le défaut de Mallet ; mais pour Grimm et son milieu, on était diffus dès qu'on était solide et exact. Fréron {Année littéraire, 1756, I, 73 et 1757, III, 217) signale avec respect l'œuvre de Mallet, mais est sobre de détails. Les Mémoires de Trévoux (octobre 1757) résument les deux volumes, et admirent les poésies que contient le second ; << Ce n'est jamais le feu, ni la hauteur des pensées, qui leur manque. »

Les traductions de Mallet sont au nombre de trois au moins. Dès 1756 paraissait une traduction danoise de l'/n/roduction. En 1765, une traduction allemande, anonyme, avec une Préface par Schûtze, en restait au premier volume, qui contenait l'Introduction. En 1770, Thomas Percy donnait deux volumes sous le titre d'Antiquités du Nord (1).0n y trouvait la traduction anglaise des deux volumes de Mallet, avec d'importantes notes de Percy, suivie des morceaux de l'Edda donnés par Gôransson avec la traduction latine de celui-ci. Percy, dans sa préface et dans ses notes, réfute l'erreur de Mallet qui considérait comme des Celtes les Scandinaves. Quand Mallet écrit Celtes, Percy met Goths et Celtes. Ces deux volumes, plus maniables et plus complets

(1) Northern Antiquities, or a Description of the manners, customs, religion and laws of the ancient Danes, and other Northern nations, tnduding those of our Saxon ancesiors, icith a translation of the Edda or System of Runic mythology, and other pièces, from the Icelandic longue ; translatée from Mr. Mallet's Introduction... Londres. 1 770, 2 vol. in-S" de LVI-4I 5 et XL-356 pages.

que les in-quarto de Mallet, ont exercé de l'influence en Angleterre. La contribution de Percy, se joignant au travail du premier auteur, les rendait précieux. Si la Monthly Revieio trouvait l'ouvrage négligeable et mettait nettement les poèmes runiques révélés par Mallet et Percy fort audessous des poèmes erses révélés par Macpherson, le Lon" don Magazine l'approuvait et en citait de longs extraits. On le réédita en 1 809, complété par les cinq pièces de poésie runique de Percy, et en 1847 ; et l'on peut admettre que c'est grâce à Percy que Mallet a été, plus longtemps qu'ailleurs, lu et goûté par les écrivains de langue anglaise. Walter Scott cite l'ouvrage dans les notes du Larj of the last Minstrel ; Emerson en fait cas dans son Essay on books ; Matthew Arnold lui doit le sujet de son poème Balder dead.

L'influence directe de Mallet en Europe peut être constatée par quelques exemples. M. Francis Bull, qui a dépouillé quantité de catalogues de bibliothèques norvégiennes du XVIII^ siècle, a constaté que Mallet figure — en français — seize fois sur soixante et onze bibliothèques,' autant que Milton ; parmi les ouvrages français, il vient après Bayle et Descartes, mais avant Boileau, La Fontaine et Molière (1). S il n a pas eu grande influence sur les savants du Nord, à qui il n'apprenait rien de nouveau, il a pu inspirer les romanciers et les poètes. M. Castrén nous apprend que si la Danoise Anna-Catherine de Passovv, écrivant en 1757 son Cupidon philosophe, y emploie des noms mythologiques Scandinaves — pour la première fois dans les pays du Nord ils entraient dans la littérature d'agrément — c'est à Mallet qu'elle les emprunte, et non aux ouvrages savants publiés précédemment à Copenhague, qu'elle pouvait pourtant connaître. Il est l'unique source du poème de Baggesen L'Origine de la poésie (1785). En 1797,1e Suédois Skjôldebrand le cite avec la plus grande considération.

(1) Francis Bull, Fra Holherg til Nordal Brun, Kristiania, 1916. p. 235.

On lut Mallet en Allemagne. Schiitze le découvre entre la seconde édition de ses Schutzschriften (1757) et la troisième (1773) ; il donne une préface à la traduction allemande (1765). C'est à Mallet, plutôt sans doute qu'aux Cinq pièces runiques de Percy, que Lessing doit l'indication de Bartholinus, qu'il cite, et de Régner Lodbrog à qui il fait allusion au début de son Laokoon (1766). Hamann écrit à Herder en janvier 1765 qu'il cherche l'édition française de Mallet sans pouvoir la trouver, et faute de mieux fait venir la traduction allemande. Herder lui répond (février 1765) d'une manière fort intéressante. Il fait peu de cas de Mallet comme historien et comme érudit ; mais il est néanmoins « plus qu'un Français ». On voit que le mépris de Herder pour les Français ne date pas seulement de son passage à Nantes et à Paris. « L'Edda vous plaira » dit-il à Hamann. Comme poète, il aurait souhaité des textes plus nombreux et plus complets. Ce livre lui a suggéré immédiatement l'idée d'une histoire générale des religions, dont il a déjà fait le plan dans le premier feu de cette lecture. Il continue en citant pendant une page des préceptes du Havamal. Goethe doit avoir connu Mallet de très bonne heure, d'après ce qu'il raconte dans le livre XII de Wahrheit und Dichtung. Herder lui avait fait lire également Resenius. Il tirait des fables Scandinaves de petits contes qu'il récitait à Wetzlar dans un groupe d'amis (1772). Le côté ironique et fantastique de ces légendes l'intéressait ; mais il ne pouvait admettre qu'on substituât, comme le faisait Klopstock, les dieux Scandinaves à l'Olympe grec ; car ils étaient trop « hors de la nature ». Mérian, académicien de Berlin, en étudiant Comment les sciences influent sur la poésie (1774), traite de la Poésie des Celtes, c'est-à-dire de VEdda et d'Ossian ; il tire de Mallet tous ses renseignements sur le premier point. Il est curieux de constater qu'il ne doute pas de l'authenticité d Ossian, mais qu'en revanche il croit devoir examiner celle deVEdda. La Gazette de Littérature de Deux-Ponts (1777), en annonçant le commentaire de VEdda par Schimmelmann,

126 LE PRÉROMANTISME

montre par le long article qu'elle lui consacre l'intérêt que la mythologie du Nord éveille désormais dans les milieux lettrés.

On lut Mallet en Angleterre, même dans le texte français : l'édition originale se trouve treize fois dans deux cents bibliothèques entre 1761 et 1800 (1) ; c'est peu, mais il faudrait ajouter les exemplaires de la traduction de Percy. Gibbon, dans les chapitres IX et X de son Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, écrits vers 1775,1e cite comme autorité pour tout ce qu'il dit des Scandinaves. On le lut en Hollande, où l'on n'avait guère connu les ouvrages latins qui l'avaient précédé ; je ne puis encore préciser dans quelle mesure il y a inspiré la littérature. L'érudit Van Goens le recommande à Cesarotti ; celui-ci lui répond qu'un ami le lui a prêté pour quelques jours ; mais la Norvège et l'Islande ne suffisent pas au traducteur d'Ossian ; il voudrait des chansons laponnes, comme celles que donne Scheffer, et regrette que La Condamine et Maupertuis n'en aient pas rapporté de leur expédition scientifique.

En France, plusieurs érudits et hommes de lettres ont lu Mallet. Le baron de Bock, dans ses Recherches philosophiques sur l'origine de la pitié et divers autres sujets de morale (1787), l'emploie, concurremment avec divers témoignages de voyageurs, à réfuter d'une manière intéressante le naturisme de Rousseau. Thomas, pour son Essai sur les Eloges (1773), a étudié Malle»- : il y parle des scaldes et cite le Chant de Régner. Surtout Voltaire s'est servi de Mallet. Il le connaissait personnellement. A Formey, qui lui avait signalé les poésies de jeunesse du Genevois, il écrit le 30 avril 1751 qu il a en effet trouvé dans ses vers « beaucoup d'images qui caractérisent un homme de génie, et de beautés qui décèlent

(1) Je dois ce renseignement à M. Ronald S. Crâne, de Northwestern University (Etats-Unis), qui a bien voulu me communiquer sur ce point et sur quelques autres le résultat de l'examen des catalogues de bibliothèques privées auquel il s'est livré au British Muséum.

un homme de goût ». Il le fait élire, le 5 septembre 1 752, à l'Académie de Lyon ; et « s'il veut être encore de quelque Académie, il n'a qu'à parler », écrit-il à Formey le 26 septembre. En 1764, il le recommande encore avec chaleur à Colini et à la margrave de Bade. C'est la lecture de Vlntroduciion de Mallet qui a amené, entre 1756 et 1761, la modification du passage de l'Essai sur les Mœurs dont nous avons déjà cité deux phrases. Voltaire parlait assez dédaigneusement de Vidûlâtrie des Scandinaves.il parle maintenant de leur « culte que nous appelons ridiculement idolâtrie » et souligne leur croyance en une autre vie.

]J Encyclopédie non plus n'a pas négligé de s'informer dans Mallet. Les sept premiers volumes (1751-1757) ne contiennent rien sur la religion des Scandinaves païens ; c'est en vain par exemple qu'on y chercherait un article sur l'Edda ou sur Freya. Mais, pendant la longue période de suspension, les rédacteurs ont eu le temps de lire Mallet.Dès le tome VIII (1765), on trouve Islande, puis Nastrande, Niflheim, Odin, Thor, etc. Entre l'article Odin du Moréri de 1725 et celui de V Encyclopédie en 1765, on voit que Mallet a passé. Mais le plus important de beaucoup est l'article Islande ou plutôt la section De lEdda, ou de la mythologie des Islandais, qui compte six colonnes et demie. Le rédacteur rend hommage à Mallet, dont il appelle l'ouvrage « l'un des monuments les plus curieux de l'antiquité. Il est dépouillé d'inutihtés, et rédigé par un homme judicieux, savant et philosophe.» Il résume l'histoire de l'Edda, expose assez clairement la mythologie et surtout l'eschatologie Scandinaves, en insistant avec complaisance sur son côté mystérieux et effrayant. Quelle devait être l'impression des nombreux lecteurs de V Encyclopédie devant la fontaine Huergelmar,« d'où découlent les fleuves appelés l'Angoisse, l'Ennemi de la joie, le Séjour de la mort, la Perdition, le Gouffre, la Tempête, le Tourbillon, le Rugissement, le Hurlement, le Vaste et le Bruyant » ; devant Héla ou la Mort : <* Sa salle est la Douleur,

128 LE PRÉROMANTISME

sa table est la Famine, son valet le Retard, sa servante la Lenteur, sa porte le Précipice, son vestibule la Langueur, son lit la Maigreur et la Maladie, sa tente la Malédiction, la moitié de son corps est bleue, l'autre moitié est revêtue de la peau et de la couleur humaine. » Le Crépuscule des Dieux est longuement raconté ; la Vôlvspa est appelée « un ouvrage rempli de désordre et d'enthousiasme ». Vient enfin Régner Lodbrog et la vaillance des anciens héros Scandinaves ; tout cela d'après Mallet, et tout cela vulgarisé par le grand succès de y Encyclopédie.

Un point plus délicat à établir est la source exacte d'un passage de Diderot dans ses Observations sur les Saisons de Saint-Lambert (1769) : « Le disciple d'Odin, qui expire sur le champ de bataille, s'écrie : Je vous vois, jeunes et brillantes déesses. Vous descendez légèrement du haut des airs ; je vois votre gorge nue ; je vois voltiger vos écharpes bleues ; vous tenez dans une de vos mains le breuvage des dieux, et vous m allez désaltérer d'une bière délicieuse, que je boirai dans les crânes sanglants de nos ennemis. '> Mallet indique à peine les Valkyries et ne les montre pas planant au-dessus du champ de bataille. Il semble que Diderot ait connu le Chant de Mort de .Régner Lodbrog, non dans les extraits qu'en donnait Mallet, mais dans son texte entier : il aura peut-être trouvé le texte latin de Wormius dans la Dissertation de Blair jointe à l'Ossian complet de 1765, comme plus tard Chateaubriand; car je ne pense pas qu'il ait connu, soit le livre même de Wormius, soit encore moins les poèmes du révérend Warton.

En tout cas, c'est Mallet que Bernardin de Saint-Pierre a consulté, nous dit-il, pour peindre la religion des Gaulois dans son Arcadie, écrite sous l'influence et sur les conseils de Rousseau vers 1775. Plus qu'aucun de ses contemporains, il fond étroitement ce qu'il sait des Gaulois et des Germains par César et Tacite et ce que Mallet lui a appris des Scandinaves. De T or-tir vient pour lui torture ; de la pomme de

Frigga, les pommiers de Normandie, et aussi les procès, si nombreux en cette province à cause de cette pomme de discorde ; de Balder et de Frigga, le culte du gui chez les Gaulois, Nulle part sa naïve absurdité ne s'étale mieux qu'en cette matière.

Il y a donc lieu d'attacher une certaine Importance, pour les idées philosophiques et littéraires, à la révélation de Mallet coïncidant à très peu près avec la pseudo-révélation de Macpherson. On ne peut affirmer que ce dernier ait lu Mallet ; mais le docteur Blair, son protecteur et son conseiller, l'avait probablement lu; en tout cas, il connaissait le Chant de Régner dans la traduction de Wormius : il le cite tout au long dans sa Dissertation critique sur les poèmes d'Ossian (1763). Il n'est pas probable que Wormius ni Mallet aient exercé une influence notable sur la composition de l'Ossian de Macpherson. Mais Ossian et Mallet sont les deux éléments essentiels, et à peu près les deux seuls éléments, avec lesquels s'est constituée la notion de la « poésie du Nord » telle qu'on la rencontre partout dans le dernier tiers du siècle. On l'appelle indifféremment celtique, erse ou runique ; on lui reconnaît pour caractères principaux la grandeur sauvage, la hardiesse, et parfois la monotonie. Parmi tant d'exemples qui se présentent, on peut citer celui de Marmontel, qui s'appuie sur « la poésie qu'on attribue aux Islandais, aux Scandinaves, et aux anciens Ecossais ». C'est Mallet et Ossian amalgamés. Ce langage se retrouvera jusqu'à M°^® de Staël inclusivement. Chateaubriand apportera une note différente, du jour où il ne croira plus à l'authenticité d'Ossian. En 1787 et 1790, Mallet réédite à Genève, en deux volumes séparés et indépendants de VHistoire du Danemark., ses Monuments et son Introduction, sous des titres nouveaux (1).

(1) Edda, ou Monuments de la mythologie et de la poésie des anciens peuples du Nord, par M. Mallet... 3^ édition, revue, corrigée et considérablement augmentée. Genève et Paris, 1787, in- 12, 333 pages. — Les Anciens Danois, ou Essai sur leur religion, leurs mœurs et leurs usages, par M. Mallet... Genève, 1790, in- 12, 360 p.

LE PRÉROMANTISME 9

130 LE PRÉROMANTISME

U Introduction, qui s'appelle maintenant Les anciens Danois, a été peu ou point modifiée. Mais les Monuments, titre qu'il fait précéder maintenant du mot plus caractéristique Edda, ont subi beaucoup de remaniements de détail : notes refaites, rectifications dans le texte, et compléments. Ce qui était dit de l'ancienne Edda est complété d'après la traduction danoise de Sandvig et celle, latine, de Thorkelin ; pour le Vafthrudnismal Malîet se sert maintenant de la traduction de Thorkelin (1779). Il cite les travaux de Schiitze. Mais les additions les plus intéressantes sont celles qui complètent les notes sur la première fable de la Vision de Gylfi : Mallet y parle des « poésies erses », fait remarquer l'identité entre Odin et le Loda d'Ossian, approuve en somme la révélation de Macpherson et y trouve une confirmation intéressante de la mythologie Scandinave.

Page 1