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LES ODES RUNIQUES

J'arrive maintenant aux productions poétiques inspirées par ces mythes ou ces sujets nouveaux. Un premier groupe est nettement constitué par les traductions en prose poétique et plus souvent en vers de morceaux ou de poèmes empruntés à Mallet et plus rarement à ses prédécesseurs. De ces morceaux, on tire généralement des odes. Moitié traduction, moitié adaptation, Vode runique, dont nous avons déjà rencontré avant Mallet quelques timides essais, tente de rajeunir et de rafraîchir de couleurs nouvelles l'ode classique bien usée et défraîchie. D'autres prétendent simplement faire connaître ces poèmes si originaux, qui méritent de figurer parmi les monuments les plus curieux de la poésie primitive ou naturelle.

La période des odes runiques s'étend de 1 760 à 1 780 environ, mais se prolonge jusqu'à la fin du siècle par des traductions en vers. Elle est surtout brillante en Angleterre, et s'ouvre avec Gray. On rencontre Thomas Gray sur toutes les routes du préromantisme, qu'il s'agisse de la mélancolie et du sentiment des tombeaux, des montagnes de Suisse et d'Ecosse dont il est le premier à caractériser la sauvage grandeur, de l'architecture normande ou de l'art oriental, de l'ancienne poésie anglaise ou de l'inspiration Scandinave. Ce scholar discret et réservé, au fond de sa retraite de Cambridge, a l'esprit le plus averti et le plus curieux de nouveautés. La première pièce oi!i l'on distingue quelque intérêt

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pour les choses du Nord est l'ode plndarique The Progress of Poesy, écrite à la fin de 1 756, publiée en 1 757, qui retrace à grands traits l'histoire de la poésie chez les peuples du Nord, chez les sauvages, en Grèce, à Rome, en Angleterre. En 1768, l'auteur y aioute des notes. A propos des vers 54 et suivants : « Dans des climats qui sont au delà de la route du soleil, — oii des formes velues errent sur des montagnes de glace, — la Muse a percé le crépuscule obscur — pour réjouir le morne séjour des habitants transis... » Gray ajoute : « Voir les fragments erses, norvégiens et gallois, les chansons laponnes et américaines.» Cette sèche énumération fait allusion à des sources précises. Les chansons américaines sont rapportées par de nombreux voyageurs ; Montaigne y faisait déjà allusion ; les chansons laponnes se trouvent dans la Lapponia de Jean Schefîer (1673), dont se servira Herder ; les fragments erses désignent le premier recueil de Macpherson, qui porte ce titre (1760) ; les gallois, c'est le recueil de Spécimens du Révérend Evan Evans (1 764) ; les norvégiens, c'est Mallet.

Le Barde, commencé en décembre 1 754, terminé en juin 1757, publié en août, contient des éléments Scandinaves. Lorsque le héros du poème déplore le massacre des bardes gallois, ses frères en vocation et en génie : « Ils ne dorment pas, s'écrie-t-il ; ils tissent avec des mains sanglantes le tissu de ta postérité. — Tissez la chaîne, tissez la trame — le linceul de la race d'Edouard... » Et plus loin, poursuivant sa malédiction contre l'envahisseur et sa descendance : « Edouard, écoute ! à un trépas soudain — (tissons la trame, le fil est dévidé) — nous vouons la moitié de ton cœur — (la toile est tissée : l'ouvrage est achevé). » Il s'agit d'Eléonore de Castille, femme d'Edouard I^''. Cette image est empruntée sans doute aux Parques antiques, mais ces mains sanglantes, ce linceul sont du Nord. Gray doit-il ces détails à Mallet? M. Tovey, le savant éditeur de Gray, et M. Blanck ont discuté la question. A la vérité, il n'y a rien dans Mallet d'absolument semblable.

Gray, qui avait lu Bartholinus, y trouvait (p. 618) le soi-disant Chant de Darrada : « Texamus, texamus — telam Darradi... Jam tela texta est » ; et en prêtant ce ministère à ses bardes, il a fait d'eux les interprètes de la volonté des dieux, les organes de la destinée. Le sévère Johnson gronde, à son habitude, et lui reproche (dans sa Vie de Gray) d'avoir attribué aux Bardes un rôle qui était réservé à des femmes, celui de tisser la trame de la vie humaine, de même que chez les Grecs Clotho filait la destinée des hommes.

En tout cas, Gray avait connu les ouvrages de Mallet dès leur publication. La première lettre oii il en parle est du 13 janvier 1758. « J'aime, écrivait-il à Mason, l'Elysée gothique. » Quoique fort instruit en bien des matières, il ignorait encore presque tout de cette mythologie ; il le reconnaît dans cette même lettre, et dit qu'il vient de s'instruire dans Mallet. Il juge d'ailleurs dédaigneusement le savoir de ce dernier, qu'il trouve « très peu instruit, sauf en ce qui concerne les Goths » (lettre à Mason du 24 mars 1 758).

C'est cependant à lui qu'il emprunte en partie les données de ses deux odes runiques. J'en rappelle brièvement l'origine. Gray se plonge de plus en plus, de 1755 à 1760, dans les antiqiiités poétiques de l'Angleterre et du Nord. Il passe trois ans (1759-1761) à Londres : il travaille au British Muséum, dont la bibliothèque fut ouverte au public le 15 janvier 1759; il y copie des manuscrits et y étudie d'anciennes éditions ; il prépare une vaste Histoire de la poésie anglaise ; scrupuleux au dernier point, il veut remonter aussi haut que possible : il apprend l'anglo-saxon et un peu d'islandais ; il dépouille les livres latins du XVII^ siècle. Il renonça à édifier ce vaste monument et passa ses notes à Thomas Warton ; mais il s'était servi de cette documentation pour composer quelques pièces de vers que nous possédons : quatre morceaux gallois et deux odes runiques. Celles-ci ont été écrites en 1761 et publiées en 1768. Gray écrivait à Beattie le 24 décembre 1767 : « Ce sont des imita-

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tions de deux pièces d'ancienne poésie norvégienne, dans lesquelles j'ai trouvé une inspiration énergique (a wild spirit) qui m'a frappé. » Il les tire de Bartholinus ; mais sans doute Mallet a contribué à attirer son attention sur ce dernier. MM. Gosse, Kittredge, Tovey, Nordby et Farley se sont demandé jusqu'à quel point Gray connaissait l'ancienne langue islandaise ou vieux-norrois. On admet qu'il n'en avait acquis qu'une très légère teinture. Mais, outre Bartholinus, il semble avoir consulté (tel est du moins l'avis de M. Kittredge) Thormodus Torfaeus {Orcades, 1697), Hickes, Sheringham et surtout Wormius. Ses deux odes, en tout cas, sont presque des traductions du latin de Bartholinus.

L'ode The fatal Sisters reproduit le Darradar Liod ou Chanson des dards, poème islandais du Xl^ siècle. Avant une bataille (celle de Clontarf en Irlande, l'an 101 4), les Sœurs fatales (on ne voit pas bien si ce sont les Nomes ou les Valkyries) apparaissent et tissent la destinée de l'Irlande et de Brien, roi de Dublin. Le chef Scandinave est Sigurd, roi des Orcades ; il est d'ailleurs repoussé. — Gray, dans sa Note préliminaire, raconte les faits d'une manière qui indique plutôt des Valkyries : « des femmes à cheval qui galopaient... douze figures gigantesques qui travaillaient toutes à un métier à tisser ; et pendant qu'elles tissaient, elles chantaient cette chanson effrayante ; quand elles eurent achevé, elles déchirèrent la toile en douze morceaux, et, chacune emportant sa part, elles s'enfuirent au galop, six vers le nord et six vers le sud. »

L'ode se compose de seize quatrains rimes. La couleur en est extrêmement accentuée et même crue, et l'on n'avait peut-être encore rien rencontré d'aussi opposé au goût du XVIII^ siècle. Les Sœurs fatales tissent la destinée des guerriers sur un métier fait de lances étincelantes ; les fils sont des entrailles humaines, les poids sont des crânes, etc. Voici d'ailleurs deux strophes qui donnent quelque idée du ton du poème :

See the griesly texture grow ('Tis of human entrails made) And the weights that play below, Each a gasplng warrior's head.

Horror covers ail the heath, Clouds of carnage blot the sun.

Sisters, weave the web of death ; Sisters. cease, the work is done.

C'était assurément tirer du mythe de ces terribles tissandièrestout ce qu'il pouvait contenir de détails réalistes et souvent horrifiques. Pour la première fois dans la poésie européenne paraissait le type de la Valkyrie, mais ici considérée surtout comme tissant la destinée des guerriers.

L'ode The Descent of Odin reproduit le Vegtamskvida ou Chant du voyageur d'après Bartholinus. L'ode de Cray se compose de quatre-vingt-quatorze octosyllabes à rimes plates. Odin, roi des hommes, monte sur son cheval noir, prend le chemin de Hela, échappe au cerbère, « le chien des ténèbres », se dirige vers le lieu où gît la vierge prophétesse, trace sur elle des signes runiques, et trois fois l'appelle avec des accents terribles. Alors une voix s'élève des profondeurs du sol : « Quel appel inconnu, quel enchantement espère — briser la paix du tombeau? — Qui donc tourmente mon esprit troublé, — et m'arrache aux royaumes de la nuit? — Longtemps ces os en poussière ont été battus — des neiges de l'hiver, des chaleurs de l'été, — des rosées rafraîchissantes, et de la pluie pénétrante ! — Laisse-moi, laisse-moi me rendormir. — Qui donc est-il, celui dont la voix maudite — m'appelle hors du lit de mon repos? » Et leurs paroles alternent en refrain. Elle dit : « J'ouvre à peine mes lèvres fatiguées : laisse-moi, laisse-moi me reposer ! » Et lui : « Obéis à mon appel, Prophétesse : lève-toi, et dis... » A la fin elle s'aperçoit qu'il n'est pas un simple voyageur, mais 0dm, le Dieu suprême ; et lui, qu'elle n'est pas une prophétesse, mais la mère de la race des Géants, Elle se rendort, pour n'être plus

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dérangée « jusqu'à ce que Loke ait brisé sa décuple chaîne ; — jusqu'à ce que la Nuit, principe des choses, — ait recouvré son ancien empire; — jusqu'à ce que, enveloppé de flammes, s'écroulant en ruines, — soit englouti l'édifice du monde ». Pour ces derniers tableaux, Gray renvoie en note à Mallet.

11 y a dans ces deux odes, et surtout dans la seconde, des effets de mystère assez grandioses. Surtout, c'était là une note absolument nouvelle dans le XVIII^ siècle européen. D'ailleurs le vocabulaire, surtout dans la première ode, reste bien abstrait ; le style reste bien classique, et à dessein : car il s'agit pour Gray, comme pour d'autres moins heureusement doués, en Angleterre et en Allemagne, de revêtir des sujets barbares d'une forme classique. N'oublions pas d'ailleurs que ce délicat artiste a traduit en vue d'une tâche érudite. Ce préromantisme anglais baigne dans l'érudition : il s'allie au mouvement d'étude des antiquités nationales qui caractérise cette époque, et qu'illustrent des noms comme Warton et Percy. Gray lui-même, avec ses amis Mason, Walpole, etc., est intermédiaire entre l'érudition et la littérature. Ce n'est pas lui qui tombera dans la confusion, si fréquente en Europe avant et après Mallet, des bardes avec les scaldes, de la mythologie Scandinave avec celle des Gaulois, dont on ne sait presque rien. Il blâme Mason, qui dans son Caradacus, tragédie celtique, se préparait à prêter aux druides le culte d'Odin. « C'est, lui dit-il, la doctrine des scaldes, non des bardes. » Mais « dans la pénurie de données celtiques dont nous souffrons » il lui permet de puiser dans l'Edda, sans nommer toutefois Odin ni les Valkyries ; ou mieux, de prêter aux druides une religion complètement inventée. Ce mélange de scrupule historique et de hardiesse poétique est assez curieux.

Les odes runiques de Gray attirèrent l'attention. Sans doute, la Monlhly Review ne félicite pas le poète de se plonger dans les « diableries gothiques » et préférerait qu'il s'en tînt au genre du Cimetière de Campagne. Mais la Critical Review

y trouve « une imagination vigoureuse » et « des grâces terribles » qui rappellent Eschyle.Henry Mackenzie.l auteur réputé de L'Homme sensible, tire un poème en dix-huit strophes de l'introduction en prose que Gray avait mise à l'ode Les Sœurs fatales ; Blake s'en inspire dans Gwin, Roi de Norvège, poème publié en 1 783, mais qui a pu être composé bien plus anciennement. Un peu plus tard, les odes runiques de Gray ont été très lues, et il est certain qu'elles ont grandement contribué à généraliser en Angleterre l'intérêt que pouvait éveiller la mythologie Scandinave. En France, où l'on connaissait beaucoup mieux Ossian que l'Edda, nous trouvons Laya qui dans les Veillées des Muses, en 1797, « croit lire Ossian, mais Ossian perfectionné, » dans les odes runiques de Gray.

Avec Gray, c'est Thomas Percy, plus tard évêque de Dromore, si fameux par ses Reliques de Vancienne poésie anglaise de 1765, qui s'est fait le principal interprète de cette poésie du Nord nouvellement révélée. En 1763 paraissait un petit volume anonyme, qui était de sa composition, intitulé Cinq morceaux de poésie runique, traduits de i islandais (1). Percy l'avait écrit dès 1761. Sa Préface est intéressante comme témoignage du nouvel idéal poétique qui se fait jour un peu partout en Europe à ce moment-là. Après avoir dit que les peuples du Nord avaient une véritable passion pour la poésie, et signalé l'intérêt de monuments comme ceux qu'il va traduire, il continue : « Si une étude de ce genre ne nous fait pas toujours connaître des ouvrages de goût et d'élégance classique, elle sert du moins à découvrir les trésors d'un génie naturel ; elle nous offre les saillies fréquentes d'une imagination hardie, et fournit un sujet de réflexions philosophiques en nous montrant les ouvrages de l'esprit humain dans l'état de nature presque primitive. »

(1) Five pièces of Runic poetry, translated Jrom the Icelandic langitage. Londres 1763.in-8°.

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Ce passage est le premier où l'intérêt littéraire de cette poésie nouvellement découverte soit mis en relief. Schiitze, Mallet même n'y voyaient guère qu'un document historique ; Temple, en appelant pindarique un fragment du Chant de Régner, n'opposait pas encore la nature à l'art. Le futur éditeur des Reliques, l'auteur de V Essai sur les anciens ménestrels se place au contraire délibérément à ce point de vue. Génie naturel opposé au goût et à l'élégance classiques, état de nature opposé à l'état de civilisation, cette antithèse va devenir un mot d'ordre du préromantisme européen. Un idéal nouveau se forme et se précise, celui de la poésie naturelle : on en cherche partout des modèles. Ossian vient d'en fournir, et Percy rattache expressément sa publication à celles de Macpherson, en disant qu'elle est due au succès des fragments erses (il s'agit du premier recueil anonyme de 1760,1e seul paru au moment où Percy écrivait). Non, dit-il, que les morceaux runiques égalent en valeur ces belles poésies, mais au moins l'authenticité en est certaine. Comme Macpherson, et d'après son exemple, Percy emploie la prose poétique. Il emprunte à Mallet trois de ses textes sur cinq. Voici quelles sont ces cmq pièces :

1. U Incantation d'Hervor, tirée du Thésaurus de Hickes (II, 193). Percy s'est contenté de reproduire en l'améliorant un peu la traduction de Hickes, qui paraissait ainsi pour la troisième fois (Hickes 1703, Miscellany Poems 1716, Percy 1763). Cette légende a eu le plus grand succès, en Angleterre plus que partout ailleurs. Elle est traitée en vers par Stevens (1775) qui en tire une ode, d'ailleurs assez médiocre ; par Mathias (1781) dans ses Odes runiques ; par Williams dans le Gentleman s Magazine de septembre 1790, sous le titre bizarre de The Hervarer Saga, a Gothic ode; par un anonyme en ]792, dans Poems chiejly hy gentlemen o/ Devonshire andCornwall; par Anna Seward en 1 796, dans un style plus coloré et romantique, et avec le plus grand succès, comme l'attestent les curieux témoignages cités par M. Farley ; enfin par Lewis

(1801) qui donnait au poème une allure endiablée avec une forme très négligée, et qui cousait à l'histoire un dénouement de sa façon : l'épée qu'à force d'instances Hervor obtient de son père la brûle, et elle meurt. On voit que l'auteur du Moine donnait libre cours, même en reproduisant une légende bien connue, à son imagination facile, débordante et hardie,

2. Chant de Mort de Régner Lodbrog. Nous avons déjà rencontré souvent depuis Wormius ce poème traduit très incomplètement en anglais ou en allemand. La nouvelle traduction de Percy donne l'essor à une volée d'odes runiques sur ce sujet. Stevens (1775) ne traite que les deux strophes qui se transmettaient depuis Sheringham par Sammes, Temple et Warton ; ses vers sont bien inférieurs à ceux de Warton. Le poème entier est mis en vers par Downman (1781) avec plus d'énergie ; traduit en prose par Johnstone (1782) d'une manière plus ambitieuse, comme une édition savante et complète. Il fait répéter par un chœur de son mvention le refrain « Nous avons taillé avec nos épées ». Sa version du Ridens moriar est pitoyable : « The smiles of death compose my placid visage. » — D'autres odes runiques reprennent ce thème avec Powhele (1792), Andrews (1794), enfin Herbert, plus exact, en 1 804.

3. La Plainte de Harold, dans Mallet : Ode de Harald le Vaillant. Le poème est mis envers par Mason(1764),parun anonyme (1799), et par Heibert (1805).

4. Chant funèbre de Hakon, dans Mallet: Eloge deHaquin. Percy traduit incomplètement le Hakonarmal et n'en fait guère sentir la beauté. Dans aucun poème alors connu le rôle des Valkyries n'était aussi bien mis en relief.

5. La rançon d'Egill le scalde, pris dans Wormius (p. 227). Ce dernier poème n'a guère été imité.

En somme, Percy a, encore plus que Gray, donné l'éveil à une curiosité nouvelle. Ses traductions en prose, qui rendent chaque strophe par un alinéa, sont gauches et faibles. Le Suédois Gjôrwell.qui dès 1767 signale le recueil de Percy

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dans les Tidningar om larda Saker, juge la préface superficielle. Mais c'est le fond qui intéressait et qui était nouveau. On s'en aperçoit quand on ouvre V Histoire de la poésie anglaise du XII^ au XV l^ siècle de Thomas Warton. Son plan Cot plus limité que celui qu'avait esquissé Gray : il ne traite pas des origines septentrionales. Mais l'auteur a utilisé sa vaste érudition touchant les antiquités celtiques et Scandinaves dans la longue Dissertation qui ouvre le premier volume sur les origines de la fiction romanesque (ou romantique) en Europe (1). Quoiqu'il entreprenne de démontrer que la chevalerie, les fées, les enchanteurs, etc., viennent de l'Orient par les Sarrasins d'Espagne, il est néanmoins forcé de reconnaître dans ces croyances une teinte septentrionale qu'elles tiennent selon lui de la Scandinavie. A ce propos, il donne beaucoup de détails sur la mythologie du Nord, qu'il paraît connaître autant qu'homme de son temps. Il met très haut le style poétique des scaldes ; il admire le Ridens moriar, qu'il appelle « le finale triomphant » du chant de mort de Régner Lodbrog ; il donne en note deux strophes d'un autre chant de mort, celui d'Asbiorn Prude, qu'il traduit d'après Bartholinus (p. 158), et qu'il trouve extrêmement touchantes : « Dites à ma mère Suanhita, en Danemark, qu'elle ne peignera plus cet été la chevelure de son fils. Je lui avais promis de revenir, mais aujourd'hui mon flanc sentira le tranchant de l'épée. » Une autre fois, il donne en note le Hakonarmal, dix strophes, traduites de Snorro. Il y trouve « des images et des prosopopées très sublimes » ; il loue le style du scalde, mais d'un pomt de vue tout classique, un peu comme le docteur Blair découvrait à Ossian des beautés poétiques non seulement égales à celles des anciens, mais du même genre qu'elles. Ce style « figuré et sublime » résulte pour Warton moins, comme on l'a prétendu, du manque de termes pro-

(1) The. History of English Poetry... hy Thomas Warton. T. I, Londres, 1774, «n-4°. Dissertation I : On the Origin ofthe Romantic fiction in Europe.

près à l'expression des idées, ou de la naïveté d'une race encore sauvage, que « de la chaleur de l'imagination » et aussi « du choix et de l'art ». Nous touchons ici à un débat qui se poursuit à ce moment dans toute l'Europe sur les caractères et les origines du style oriental.

Percy et Gray ont eu immédiatement beaucoup d'imitateurs, et l'ode runique a connu quelques années de véritable vogue. Southey disait plus tard que les odes runiques de Gray et de Percy avaient « fortement impressionné la nouvelle génération de poètes » (vers 1795). Le Chant de Harald le Vaillant, mis en vers par Mason, l'ami de Gray, devait figurer comme exemple dans l'Introduction de cette Histoire de la poésie anglaise que Gray se proposait d'écrire. Notons à ce propos le long chemin parcouru par cette chanson qui fait partie de la Knytlinga Saga, que Bartholinus avait traduite en latin, Mallct en français d'après Bartholinus, Percy en prose anglaise d'après Mallet, et Mason en vers d'après la prose de Percy. — En 1770, ce sont deux Odes danoises par Michel Bruce, ou plutôt par Logan son éditeur et exécuteur testamentaire. En 1775, Stevens donne les deux odes vues plus haut ; Penrose publie dans ses Flights of Fancy une ode La fête d'Odin, très déclamatoire et où les héros portent l'armure complète du XV^ siècle. En 1780, Johnstone donne des imitations en vers de quelques poèmes attribués à Snorro Sturleson. En 1781, Mathias fait paraître des Odes, imitées surtout de la langue norroise, à la manière de M. Gray, où il fait une place au Crépuscule des Dieux, ou Destruction du Monde, et au Renouvellement du Monde, deux fragments de la Vôluspa. Ce livre fut signalé par la plupart des Revues de l'époque et diversement apprécié, souvent mis au-dessous des odes de Gray avec lesquelles il invitait à faire une comparaison dangereuse pour Mathias. Le recueil de Evans, Old Ballads (1784), s'ouvre à plusieurs des odes déjà citées. En 1 789^ paraissaient, dans \e Gentleman s Magazine deux odes runiques par Hole, l'auteur du poème Arthur que nous

retrouverons plus loin : Le tombeau de Gunnar et la querelle entre Hialmar et Odur ; toutes deux tirées de Bartholinus. La même année, deux Odes traduites de Vislandais par Sterling : Le Scalde et Le Crépuscule des Dieux. En 1792 figuraient dans des Poems,chiefly by gentlemen oj Devonshireand Cornwall cinq pièces runiques, trois déjà citées et deux autres, Iram et Gro, tirée de Saxo, et Hother, tirée d'Olaus Magnus. En 1793 paraît dans le Genf/eman's Magazine une ode runique The Haunting oj Havardur, qu'on pourrait mieux appeler La Malédiction de Havardur, par un nommé Lestley. En 1 795 Southey, tout jeune encore, écrit deux poèmes runiques La Race d'Odin et La Mort d'Odin, le premier très imité du Barde de Gray.

On remarquera que, sauf Sterling et Mathias qui ont l'heureuse idée de puiser dans la Vôluspa, la plupart de ces odes runiques (une trentaine de 1765 à 1805, d'après le dénombrement de M.Farley auquel j'ai peu ajouté) se cantonnent dans un assez petit nombre de sujets. On voit aussi par leur nombre, la réédition de plusieurs d'entre elles, la place qu'elles occupent dans les recueils, l'accueil et les discussions de la critique, qu'il y a à cette époque une véritable mode de poésie runique, et que le lecteur anglais cultivé commence dès ce moment à avoir une certaine teinture de la mythologie et des légendes scandmaves.

La protestation du goût classique, très nette dans plusieurs articles de revue consacrés au compte rendu de tel ou tel de ces poèmes ou de ces recueils, se fait entendre par la voix d'Horace Walpole, qui disait à propos des Odes de Gray : « Elles ne sont pas intéressantes, et ne touchent aucune passion. Nos sentiments humains n'en sont pas affectés. Qui peut se soucier de savoir à travers quelles horreurs un sauvage runique arrive à toutes les joies et à toutes les gloires qu'il peut concevoir — à la suprême félicité de s'enivrer de bière dans le crâne d'un ennemi dans le palais d'Odin? »

En Allemagne, on n'avait pas attendu Mallet, nous l'avons vu, pour célébrer ce genre de jouissances. Le chant de Régner, auquel Walpole fait allusion dans ces lignes, y était particulièrement apprécié. Schmidt n'en avait connu que les deux strophes que Temple lui avait fournies. Mallet en donnait dix strophes seulement sur vingt-neuf. Mais on le trouvait tout entier en latin, sans remonter au vieux livre de Wormius, dans la Dissertation critique sur les poèmes d'Ossian, du docteur Blair(l), jointe àl'Ossian de Macpherson en 1765 et dans la plupart des éditions postérieures. Son sujet, dit Blair, l'amène à considérer l'ancienne poésie Scandinave dans ce qu'elle peut offrir de ressemblances ou de différences avec la poésie ossianique. Il s'est informé uniquement dans Wormius. C'est à lui qu'il emprunte quelques détails sur les scaldes ; c'est d'après son texte latm qu'il traduit en prose anglaise une grande partie du Chant de Régner : les dix premières strophes, mais fort abrégées, et les dix dernières ; le tout n'est pas très exactement rendu. Il fait remarquer, en s 'appuyant sur ce texte, combien ces mœurs barbares diffèrent des sentiments délicats que respire Ossian. Il donne en appendice à sa Dissertation le texte latin complet du Chant de Régner. Le succès de la Dissertation de Blair, si souvent réimprimée avec Ossian, le patronage de ce professeur de Rhétorique et Belles-Lettres, de ce premier parrain d'Ossian, a beaucoup fait pour la diffusion du Chant de Régner dans le latin de Wormius. C'est ainsi que Chateaubriand le connaîtra ; c'est ainsi que le connaît un ami de Klopstock, Christian Félix Weisse, sans avoir besoin, comme le croit M. Batka, de recourir au livre de Wormius. Weisse donnait en 1770 à Leipzig une dissertation anonyme Sur les Bardes, avec quelques chants des Bardes, traduite de l'anglais, qui reproduisait la dissertation du Révérend John Macpherson sur les anciens

(1) A Critical Dissertation on the Poems of Ossian, by Hugh Blair, Edimbourg, 1763. in-8° ; et dans The Worh of Ossian, Londres, 1765. 2 vol. in-8°, et les éditions postérieures.

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Calédoniens (1768) ; parmi les pièces qu'il y joignait, on trouvait la Descente d'Odin de Gray. Mais il avait déjà fait en 1 766 dans la Neue Bihliothek der schonen Wissenschaften (II, 249) une recension des poèmes ossianiques à laquelle il joignait une traduction partielle du Chant de Régner ; cette traduction reparut dans ses Poésies en 1 772. Weisse ne traduit que les huit dernières strophes, dont il tire soixante-douze vers. Il fait de cette fin un vrai poème, rendu clair par les liaisons logiques qu'il y introduit, assez différent comme ton de l'original, peu intéressant d'ailleurs et peu poétique, et dont nous n'avons rien à citer. Denis approuve fort cette version en vers et l'insère dans sa traduction de la Disserta^ tion de Blair (1772) pour remplacer avec avantage, dit-il, la simple traduction en prose du Chant de Régner. Mais Herder la traite avec le plus grand mépris et presque la plus grande colère dans son essai Sur Ossian et les chants des anciens peu^ pies (1773) : il l'appelle « une jolie traduction ornementée — la gravure la plus infidèle d'un beau tableau ! »

La première ode runique que l'on rencontre dans les pays Scandinaves est probablement VOde sur Kra^e du Norvégien Stenerstn (1769). Ses strophes saphiques rappellent les modèles classiques, mais elle mêle à des croyances populaires une mythologie Scandinave qui paraît empruntée, non directement aux sources nationales, mais à Klopstock. C'est Percy, d'autre part, par ses Cinq pièces runiques, qui inspire l'essai du Suédois Adlerbeth. Celui-ci écrit au plus tard en 1783 sa traduction du Hakonarmal ou Chant de Hakon, œuvre célèbre du scalde Eyvind Skaldaspillar, publiée dans la Siockholms Post seulement en 1 790. Il découvre l'ancienne poésie du Nord avec ravissement ; il y trouve quelques poèmes qui révèlent « du génie, de l'imagination, des facultés d'invention ». Il a tiré du Hakonarmal une ode en vers suédois (toujours des odes : c'est la tradition classique qui exige que tout poème appartienne à un genre consacré par les modèles gréco-romains) ; il est frappé, lui aussi, des ressem-

blances que cette poésie offre avec la poésie ossianique qu'il vient également de découvrir : c'est Ossian qui l'a rendu attentif et sympathique aux poèmes Scandinaves; et d'ailleurs « on doit lui donner nettement la supériorité ». En dehors de l'intérêt littéraire des chants des scaldes, il y trouve des traits caractéristiques de la nature primitive de l'homme : ou plutôt, leur intérêt littéraire est fait de ce qu'on y admire « les traits forts et audacieux de la nature ». Il est peut-être hasardeux de voir avec M. Blanck, dans ce texte de 1783, l'indice d'un pur rousseauisme, précurseur du programme nationaliste des gothicistes suédois du début du siècle suivant : c'est encore au point de vue littéraire que se place Adlerbeth, et il me rappelle bien plutôt l'attitude des premiers lecteurs d'Ossian dans toute l'Europe, de 1760 à 1775. Comme la plupart d'entre eux, il reste très classique de goût : il forcera le chant de Hakon, d'une belle inspiration barbare, à entrer bon gré mal gré dans le cadre d'une ode majestueuse en alexandrins. Il croit devoir — et le fait est à noter — même dans la réédition de 1803 « revue et corrigée » que j'ai sous les yeux, expliquer à ses lecteurs ce que sont Braga, le loup Fenris, le Valhalla et les Valkyries,

Sans passer par l'intermédiaire de Gray, de Percy ou de Blair, d'autres en Allemagne tentent de mettre en vers quelques-uns de ces poèmes de l'Edda, toujours les mêmes d'ailleurs, car le fonds Scandinave ne se renouvelle guère jusque vers la fin du siècle. Denis, que nous retrouverons plus loin, joint à ses Chants du Barde Sinsd, dans l'édition de 1 772, une traduction de la Vôluspa d'après le latin de Resenius, qui n'est pas mauvaise. La revue Der Deutsche publiait en 1773 et 1774 quelques morceaux de l'Edda, notamment une traduction anonyme du Ve^tamshoida sous le titre de Descente de Wotan aux enfers, indépendante de la traduction de Herder et peut-être de celle de Gray. Herder, dans une lettre à Hamann du 29 juillet 1775, parle d'une traduction manuscrite du Chant de Régner par Penzel, qui y avait joint de

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longs commentaires où Herder était malmené, et lui avait envoyé le tout.

Avec Herder et ses Chants Populaires, bien qu'il s'agisse toujours de traduction en vers de pièces détachées, nous trouvons sous la même forme un dessein assez différent. Il s'agit pour lui de traduire d'anciens poèmes Scandinaves de manière à les faire figurer à côté de beaucoup d'autres dans une ample collection de monuments appartenant tous ou censés appartenir — • nous allons y revenir — g la poésie naturelle, spontanée, de l'humanité. Cette idée, on le sait, est essentielle pour Herder : l'homme, pour lui, ne peut être connu, son histoire ne peut être comprise, que si l'on rassemble, si l'on étudie les chants par lesquels son âme, sous tous les climats et à travers tous les siècles, s'est librement exprimée, avant que l'art ne vînt partout imposer ses règles et contraindre la nature. Cette idée, que d'autres avant lui ou en même temps que lui avaient exprimée incomplètement ou en passant, et sans en tirer toutes ses conséquences, il en a fait une doctrine dont il s'est constitué l'apôtre. Que cette doctrine ait en lui des racines philosophiques, remontant au temps où il était le disciple enthousiaste et de Kant et de Hamann ; qu'elle doive aussi beaucoup à l'influence des penseurs français, dont il profite tout en les jugeant sévèrement, à Nantes et à Paris ; qu'elle soit enfin et surtout le reflet de l'esprit qui commençait à régner en Allemagne de son temps, ce n'est pas ici le lieu de l'examiner. Toujours est-il que les antiquités Scandinaves étant devenues plus accessibles au moment même où Herder commençait sa carrière, cette rencontre a exercé la plus grande influence sur ses idées, sur son œuvre, et par suite sur le préromantisme européen dont il est un des principaux représentants.

Dès l'époque féconde où, à Kônigsberg, à Riga (1762-1769), il découvrait avec enthousiasme Shakespeare et Ossian, il s'initiait aussi aux antiquités Scandinaves par l'étude de Mallet et des ouvrages latins du XVI i^ siècle qu'il pouvait se

procurer. Dans son essai Sur Ossian et les chants des anciens peuples (1773) (1), la poésie Scandinave tient une assez grande place. Malgré la vie barbare des anciens Scandinaves et la rudesse d'une poésie où les sentiments doux n'ont point de place, Herder trouve dans cette poésie une étonnante délicatesse pour le rythme et l'harmonie. Il admire particulièrement à cet égard le Chant de Régner dans le texte donné par Wormius en caractères runiques. Ceci est une nouveauté. Herder ne dit pas qu'il en comprenne le sens, mais donne seulement à entendre qu'il en goûte la savante contexture métrique, la consonance, l'allitération. Quel dommage, dit-il, de traduire ce morceau comme on l'a fait récemment en allemand (il s'agit de Weisse) et comme Denis a traduit Ossian en hexamètres ! Herder paraît connaître, en dehors de Wormius, Bartholinus, Hickes, Peringskjôld et Verelius. Il cite çà et là la Descente d'Odin aux enfers, l'Incantation d'Hervor, le Chant des Valkyries (c'est le sujet des Sœurs Fatales de Gray), le Crépuscule des Dieux.

A partir de 1763, Herder s'était exercé à traduire la Vôluspa en vers allemands : il s'est vite aperçu que c'était le plus important et le plus beau des poèmes alors connus. Il fait le même travail sur d'autres poèmes de l'ancienne Edda : il recherche les plus difficiles, mais aussi les plus intéressants. M. Grohmann a étudié de près cet aspect de l'activité de Herder : on le voit ardent à la tâche, comparant les deux versions de Resenius, recommençant dix fois la traduction de telle strophe épineuse, cherchant infatigablement à concilier l'exactitude et le tour poétique. Il ignorait à peu près le vieux-norrois (les spécialistes discutent seulement sur le degré de cette ignorance), et ne pouvait tirer que peu de lumières du texte original donné par Resenius. Longtemps après cette période de préparation, il remaniait encore ses traductions.

(1) Auszug aus einem Briefwechsel Uber Ossian uni die Lîeder aller Vôlker ; dans Von deutscher Art md Kmst, Hambourg, 1773, in-S".

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Que voulait-il en faire? Les insérer dans le recueil, qu'il méditait dès cette époque, de poésies populaires de tous les pays. Plus enthousiaste que critique, et dominé complètement par son idée préconçue, Herder voit dans les textes de l'ancienne Edda, dans les morceaux poétiques appartenant aux légendes héroïques du Nord, tels qu'ils ont été écrits par des scaldes islandais du VIII^ au XI® siècle, des poèmes purement populaires, c'est-à-dire composés et chantés par le peuple, instinctifs et spontanés, transmis par la mémoire, coulés dans des rythmes souvent compliqués, mais traditionnels, exempts de toute composition réfléchie et de tout effort conscient. C'était faire la plus étrange et la plus insoutenable des confusions. Qu'un partisan de la génération spontanée en poésie donne le Roi des Elfes, par exemple, comme échantillon de la poésie populaire du Danemark, passe encore, quoiqu'il y ait beaucoup à dire là-dessus. Mais attribuer le même caractère à des poèmes comme la Rançon d'Egill.le Chant de Hakon, le Vegtamskpida et surtout la Vôluspa, cela est inadmissible : ces poèmes présentent à un haut degré le caractère d'œuvreslittéraires,d'œuvres d'art, et l'on ne peut s'y tromper.Herder avait pourtant lu dans Wormius que les scaldes devaient acquérir d'immenses connaissances et étaient soumis à un long entraînement ; qu'ils employaient cent trente-six rythmes différents, classés et étiquetés ; que le langage de ces poètes, complètement différent de celui du vulgaire, offrait un chapelet de métonymies et de métaphores qui l'auraient rendu totalement inintelligible sans l'habitude et la tradition. Mais tel est l'effet d'un système préconçu ; et ce n'est pas le seul exemple que nous offre l'histoire littéraire de l'Allemagne au XVIII® siècle d'un édifice systématique élevé sur des bases ruineuses. Tout ce qui n'est pas gréco-romain ou écrit d'après le goût classique doit être primitif, spontané, populaire.

L'intérêt que portait Herder aux monuments de l'ancienne poésie Scandinave est attesté de trois façons.^De nombreux fragments et essais restés manuscrits, et que M. Groh-

mann et d'autres ont étudiés, nous font assister à son travail. Des traductions diverses se trouvent dans ses Œuvres ; elles sont surtout faites d'après Mallet, et sans doute étaient destinées à être reprises, employées ailleurs : ainsi le Havamal et le Chapitre Runique. On notera à ce propos que, pour railler certains ouvrages de Kant, Herder emploie le terme à'Edda critique. Enfin et surtout, les Chants Populaires{\).

Ces dernieis ont eu une très longue incubation. A Strasbourg, en 1770-1771, lors de ses longs et féconds entretiens avec le jeune Goethe, Herder l'entretenait de ses projets en ce genre. C'était une véritable révélation pour Goethe, qui apprenait par Herder l'existence et les principaux caractères de l'ancienne poésie Scandinave, et qui se plaisait à cette époque à conter à un cercle d'amis et d'amies les merveilleuses histoires du Nord, D'influence directe de cette poésie sur son œuvre, il n'y en eut guère, — L'ouvrage parut une première fois en 1778-1779, en deux volumes contenant six livres et cent soixante-deux pièces, qui se suivaient sans aucun ordre apparent. Il fut réédité après la mort de l'auteur, en 1807, par Jean de Mûller sous le titre nouveau de Stimmen der Volker in Liedern : il contenait cette fois cent quatre-vingt-sept pièces, rangées par pays d'origine et distribuées en six livres. Celles qui nous intéressent se trouvent sous le titre de Nordische Lieder au livre IV. Dans l'édition originale, la seule que nous ayons à considérer ici, elles sont désignées par la mention shaldisch ou nordisch et se trouvent dans les livres II et III du premier volume, III du second. Elles sont au nombre de dix. Trois d'entre elles appartiennent à l'ancienne Edda, et Herder les a traduites du latin de Resenius : la Voluspa ; le Vegtanriskvida que Herder appelle le Tombeau de la Prophétesse, déjà mis en vers par Gray ; le Chapitre Runique sous le nom de Puissance

(1) Volkslieder. Erster Teil. Leipzig, 1778, in-8° (anonyme). — Volkslieder. Nebst untermischtcn andren Stucken. Zweiter Teil. Leipzig. 1 779, in-8° (anonyme).

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magique des chants, qui n'avait jamais été traduit, sauf les quelques fragments donnés par Mallet. — Quatre autres appartiennent aux légendes héroïques des Sagas : Hervor et Angantyr, déjà vu à propos de Percy ; Herder l'a trouvé dans Hickes, mais peut-être les Cinq pièces runiques de Percy avaient-elles attiré son attention sur ce poème ; le Chant de mort de Hakon, tiré de Bartholinus, également dans Percy ; Le jeune homme dédaigné ou Chant de Harald le Vaillant, tiré de Bartholinus, déjà dans Mallet et dans Percy ; Les Déesses de la Mort, tiré de Bartholinus ; même sujet que The Fatal Sisters de Gray. — Trois enfin appartiennent aux Kœmpeviser et ont été empruntées par Herder à Bartholinus : deux peu importantes, La Grêle et Chant de guerre, le matin ; une plus intéressante, le Chant d'Ashiorn Prude fait prisonnier, qui faisait l'admiration de Thomas Warton. On voit que Herder a emprunté trois pièces à Resenius, une à Hickes, six à Bartholinus ; nous avons déjà rencontré la plupart de ces poèmes traduits par d'autres écrivains. On peut s'étonner que Herder n'ait emprunté à Wormius ni le Chant de Régner ni la Rançon d'Egill : peut-être les a-t-il jugés d'un caractère trop personnel pour illustrer sa théorie de la poésie primitive. Il a joint à ces dix textes anciens quatre morceaux danois plus modernes, parmi lesquels Erlkônigs Tochter, qui a inspiré VErlkonig de Goethe.

Populaires ou non, ces poèmes étaient traduits en allemand, presque tous pour la première fois, en vers souples et habiles, et jouissaient, grâce au succès des Volkslieder, d'une ample diffusion. Il est curieux de lire les plus intéressants d'entre eux, non dans les strophes régulières du texte définitif, mais dans la traduction littérale du premier jet. Voici une strophe de la Voluspa sur la création du monde :

DieSonn'aus Mittag

warf ab zur Rechten

den Mond durchs himmllschen

Rosses Thor.

Noch wusste Sonne

nicht ihren Saal !

Die Sterne noch wusslen

nicht ihreStatt.

Der Mond noch wusste

seine Kràfte nicht.

D'ailleurs ces poèmes, isolés ainsi, présentés sans autre commentaire que quelques brèves notes de mythologie, tous mis sur le même plan sans distinction d'époque ni di caractère, offraient un aspect assez bizarre, et la lecture n'en était pas toujours facile. Ils revêtaient surtout une forme nettement lyrique. On sait que Herder était persuadé que toute poésie primitive ou naturelle est lyrique ; on se rappelle avec quelle ardeur intraitable il défendait, il propageait cette idée, au point de méconnaître ce qui est l'évidence même, que les éléments narratifs ou épiques prédominent au contraire dans toute poésie ancienne et populaire, au moins chez les Indo-Européens. Féru de son système, voyant du lyrisme partout, Herder est à l'aise avec des poèmes comme la plupart de ceux-là. Ses traductions sont d'ailleurs très complètes et fidèles au latin : elles essaient de reproduire ce texte si concis sans trop l'allonger ; au texte original entrevu par Herder elles doivent la souplesse du mètre et l 'allitérations

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