‹ Le PromantismeChapitre 13 sur 29 · SCALDES ET BARDES EN ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

SCALDES ET BARDES EN ALLEMAGNE

On ne se contente pas de traduire et d'imiter en vers les anciens scaldes islandais ; on veut rivaliser avec eux, et doter la littérature moderne de poèmes qui empruntent aux légendes du Nord leur mythologie, leur cadre et leurs personnages. Comme, entre 1760 et 1780, on est partout à l'affût de ce qui pourrait renouveler, rafraîchir la poésie classique épuisée ; comme l'on croit que seules des sources extérieures auront cette magique vertu, on cherche dans le Nord Scandinave, comme dans Ossian, comme dans le moyen âge et le genre troubadour, comme on cherchera plus tard dans l'Orient, des sujets inédits et des couleurs nouvelles. Ce genre, créé par Gerstenberg, est capté presque aussitôt en Allemagne par le bardisme et la teutomanie ; il a des floraisons inattendues dans les deux littératures scandmaves ; il se développe librement en Angleterre, mais ne sera cultivé en France qu'au début du xix^ siècle, dans la période intermédiaire qui précède immédiatement le triomphe du Romantisme. Je commence par étudier sa forme particulièrement germanique, la plus ancienne.

Gerstenberg, né dans le Holstein, sujet danois de langue allemande, se trouvait dans de bonnes conditions pour servir d'intermédiaire. Nous l'avons vu débuter dans les lettres par une ode de jeunesse composée à Altona sous l'mfîuence de Schiitze. Dès 1759 il se met au courant des antiquités Scandinaves : il est le premier Allemand qui ait embrassé l'ensem-

ble de la mythologie du Nord. Il donne en 1 766 son Chant d'un Scalde et publie ses Lettres sur les curiosités de la Littérature, appelées souvent Lettres de Slesvig, en 1766-1767, avec une suite en 1770. Il devient le scalde attitré, attire en cette qualité les regards des jeunes, qui l'admirent avec enthousiasme, particulièrement dans le Hainbund de Gôttingen : ces jeunes prosélytes d'une foi nouvelle forment ensemble, en 1777, le projet d'aller, pour trouver une vie digne des anciens héros du Nord, s'établir... à Tahiti.

Le Chant d'un Scalde (1) est, comme le titre l'indique un peu bizarrement, un prosopopoème ou poème-évocation. Il a trois cent cinquante-cinq vers répartis en cinq chants de mètres divers. — I. Le scalde Thorlaug se réveille aux sons d'une harmonie et évoque la mythologie Scandinave. — II. Il rappelle l'arpitié qui l'unissait à Halvard, dont il pleure la mort. Dans leur jeunesse, ils ont assisté ensemble au bain de la déesse Blakullur et, enthousiasmés à ce spectacle, ils se son t promis une amitié éternelle et ont juré de ne pas se survivre l'un à l'autre. — III. Provoqué par un scalde inconnu, Thorlaug a lutté contre lui en combat singulier. En tuant son ennemi, il est tombé ; Halvard, qui juste à ce moment revenait de voyage, l'a cru mort, et, n'oubliant pas son serment, s'est tué sans plus ample informé. — IV. Tableau du heu où le scalde s'est réveillé, et qui est le domaine de Sandholm, appartenant à Cramer, ami de Gerstenberg, à qui le poème est dédié. Le scalde remarque que le Danemark a beaucoup gagné du point de vue de l'agriculture, depuis le siècle où il vivait. — V. Il retrace le Crépuscule des Dieux, et constate qu'un autre Dieu a remplacé les divinités païennes.

Le Chant d'un Scalde est absolument bourré de mythologie Scandinave, surtout dans les premiers chants. Je relève dans les cinquante premiers vers, qui sont assez courts, dix-

(1) Gedicht eines Skalden, Copenhague, Odense et Leipzig, 1766, in-4°. Réimprimé depuis sous le titre : Der Scalde, Prosopopoewa Thorlaugur Himintung des Skalden.

154 LE PRÉROMANTISME

neuf noms mythologiques, presque tous complètement inconnus du lecteur non érudit à l'époque où écrivait Gerstenberg, et dont plusieurs, Fansal, Valaskialf, Hlidskialf, Endil, restent peu connus même à la nôtre. L'auteur ne prétendait pas créer un genre nouveau : il avait choisi un cadre qui lui permît d'utiliser ses connaissances. « Je n'ai jamais eu, écrivait-il à Gleim le 28 décembre 1767, l'intention de surprendre le monde par une nouvelle espèce de poésie, ni de me donner pour un guide qui le mène par des sentiers inconnus. » On trouve d'ailleurs dans son poème les éléments les plus divers. C'est un hymne de respect et de reconnaissance pour le roi de Danemark Frédéric V, le même à qui Mallet avait dédié son ouvrage ; Frédéric V qui devient pour la circonstance Alfadur, le Père universel. C'est la description du beau domaine de Cramer à Sandholm, avec des accents dus sans doute à la Nouvelle Héloïse. C'est, vers la fin, le beau thème qui inspirera Les Dieux de la Xlrèce de Schiller et plusieurs poèmes de Leconte de Lisle : la chute d'une religion remplacée par une autre ; mais ici ce thème est traité sans force et sans génie. C'est, dans le genre galant et quelque peu sensuel, une scène de bain complaisamment développée « dans un goût rococo, dit M. Blanck, en contraste absolu avec les éléments vieux-norrois du poème ». On trouvait dans Thomson, dans Gessner, des scènes de bain d'un charme délicatement voluptueux ; Gerstenberg suit ces modèles. C'est enfin une glorification de l'amitié, à la vie et à la mort, telle qu'on en faisait une religion dans le groupe des jeunes enthousiastes du Gôttinger Bund. Je laisse d'ailleurs aux psychologues le soin d'expUquer comment 1 agréable spectacle d'une jeune déesse qui se baigne dans une rivière peut inspirer à deux amis la noble résolution de ne pas mourir l'un sans l'autre.

M. Pfau a étudié les sources de Gerstenberg, Il tient son érudition de Wormius, de Resenius et de Bartholinus. Il connaît Mallet, mais le goûte peu : il y a là-dessous des riva-

lités ou des jalousies de groupe à groupe dans la capitale danoise. Le succès du Scalde fut grand. Le froid Nicolaï l'appelait dans son journal une œuvre originale, comme il n'en paraît que rarement. Herder appelait l'auteur « notre scalde divin ^> et le félicitait d'avoir versé dans son œuvre, à pleins bords, « les harmonies du Nord ». Le jetme Goethe écrit à Frédérique Oeser, le 13 février 1769, qu'il lirait volontiers le poème, mais le vocabulaire mythologique lui fait peur. Il reconnaît à l'auteur « un grand génie », mais « la grâce et le pathétique élevé sont hétérogènes, et personne ne peut les unir de manière qu'ils deviennent la matière d'un art vraiment noble ». Bertôla, dans son Idea délia poesia alemanna (1779), dit que « les admirateurs d'Ossian goûtent extrêmement ce poème ; d'autres souffrent difficilement de voir cet auteur sur le bord du précipice ; d'autres disent l'y voir déjà tomber ». A la vérité, le scalde Thorlaug n'offre qu'une image faible et vague du Barde qui hante à cette époque, dans toute l'Europe, les imaginations des préromantiques. Son réveil après un sommeil de plusieurs siècles offre un thème parfois repris.

Des Lettres sur les curiosités de la Littérature, trois sont consacrées à l'ancienne littérature Scandinave : les lettres 8, 11 et 2 1 . Gerstenberg y donne des traductions en prose de cinq morceaux, quatre empruntés aux Kœmpeviser de Vedel réédités par Syv en 1695, un, la Rançon d'Egill, emprunté à Wormius. Ces traductions sont considérées comme beaucoup plus exactes que la plupart de leurs contemporaines.

Ses idées sur cette ancienne poésie, qu'il connaît assez bien, sont intéressantes. D'abord, il n'est pas ossianiste : il ne mélange donc pas le monde Scandinave avec celui de Macpherson, comme on le fait couramment autour de lui et comme le feront surtout les bardes allemands. Ensuite, il ne confond pas, comme Mallet, les Germains et les Celtes ; par contre, il identifie à l'excès les anciens Allemands avec les anciens Scandinaves. Il combat vivement un passage du

1 56 LE PRÉROMANTISME

Journal Encyclopédique de 1 758, passage curieux en ce qu'il semble annoncer les théories de M"^® de Staël et de Bonstetten : « Sous un ciel sombre et nébuleux, l'âme ne trouve rien d'assez agréable pour la faire sortir d'elle-même... Les poètes célèbres du Nord sont une exception à la loi générale établie par la Nature, suivant laquelle le brillant de l'esprit est l'apanage des peuples qui vivent sous un ciel doux, et la solidité d'esprit celui des peuples qui sont placés sous un climat glacé. » Une animosité profonde le dresse contre tout ce qui est welche, et par là il prélude à la teutomanie. Cependant, sujet et officier danois, il ne ressent ni le patriotisme prussien des sujets de Frédéric II, ni le patriotisme allemand en général.

Différent de Mallet à plusieurs égards, Gerstenberg croit comme lui et d'autres que la chevalerie, les enchanteurs, etc., du moyen âge occidental viennent des anciens Scandinaves. Cette idée résulte d'une confusion. Comme ses contemporains, il traduit côte à côte des poèmes de l'Edda, des Sagas héroïques et des Kœmpeviser de date plus récente. Il trouve les superstitions et les mœurs du moyen âge... dans des textes du moyen âge, tout simplement. Comme Mallet, il croit que la religion pure du Père Universel a été remplacée plus tard par le polythéisme. Mais, à l'opposé de Mallet, il se rattache aux idées de Rousseau. Il trouve dans le Nord l'homme libre, naturel et sain ; il y vérifie la doctrine de Rousseau, « Rousseau qui nous a rendu le service de nous apprendre à voir l'humanité avec d'autres yeux que nos pédants d'école et nos messieurs à la mode ». Si ces mœurs étaient barbares, celles des héros d'Homère ne l 'étaient-elles pas quelquefois?

Gerstenberg avait été, de l'aveu même de Klopstock dans une lettre que celui-ci lui écrivait le 14 novembre 1771, le premier à donner une composition originale empruntée au monde poétique du Nord. Il eut aussitôt des continuateurs ou des concurrents, dont les principaux sont Klopstock, Kretschmann et Denis ; mais dans ces trois poètes, et sur-

tout les deux derniers, la dose de scandinavisme que contenait le poème de Gerstenberg s'atténue au point de devenir parfois insaisissable. Klopstock est naturellement le plus important : la renommée, le respect, l'enthousiasme même qui entouraient comme d'une auréole l'auteur du Messie devaient profiter à la vogue de la poésie Scandinave s'il cherchait de ce côté son inspiration.il l'y chercha sous l'influence de Gerstenberg, et cela dès l'année 1766, date du Scalde de Gerstenberg et de la conversion de Klopstock au panthéon germanique. N'oublions pas que depuis 1764 il habitait Copenhague et se trouvait ainsi près de Gerstenberg et à la source des renseignements sur les antiquités du Nord, dont il a d'ailleurs médiocrement profité. M. Muncker dit même qu'il avait connu personnellement Mallet (1). Il puise d'abord toute sa science dans V Introduction de ce dernier, qu'il connaît par la traduction allemande de 1765 ; en 1767 il ht Resenius qui complète ses connaissances. Il était de ceux, si nombreux alors et depuis, qui croyaient renouveler la poésie en renouvelant le vocabulaire poétique, en se meublant un nouveau magasin d'accessoires. Mais, chez lui, les motifs patriotiques l'emportaient encore sur les raisons littéraires. Il emprunte donc à l'Edda comme à Ossian de quoi se constituer un monde germanique presque entièrement artificiel, mais qu'il pût opposer au monde classique grécoromain, dont il continue d'ailleurs à être très dépendant, littérairement parlant. MM. Tombo, Batka et Blanck ont montré combien l'influence d'Ossian était chez Klopstock antérieure et supérieure à celle de l'Edda.

Consciencieusement, il se met à la tâche, et commence par refaire ses anciennes Odes, qui étaient purement classiques, en remplaçant partout par des divinités Scandinaves les dieux grecs ou romains. Rien de plus simple que cette substitution terme pour terme : Jupiter ou Zeus devient Odin ou Wodan,

(1) Franz Muncker, Fr. G. Klopstock, Stuttgart, 1888.

158 LE PRÉROMANTISME

Vénus Freya, Apollon Braga, etc. Ajoutez quelques bardes avec leurs harpes, qui viennent en droite ligne de Selma ou de Temora ; placez le tout dans un bois de chênes plein d'une sombre horreur, souvenir de Tacite ou de Lucain, et vous avez un poème vraiment germanique. Ainsi la longue ode A mes amis, de 1747, devient WingolJ ; c est le palais céleste où il rassemble ses amis de jeunesse. Il suffit de comparer les deux premières strophes dans le texte de 1 747 et dans celui de 1771 pour voir très bien le travail auquel s'est livré le poète et ses résultats. En 1747 on trouvait en huit vers Hébé,le fils de Latone, les dithyrambes, Pindare et Zeus.En 1771 , ils sont remplacés par Gna, Iduna, les bardes, Ossian et Uller, le dieu du patinage :

Wle Gna im Fluge, j'ugendlich ungestum, Und stolz, als reichten mir aus Iduna's Gold Die Gôtter, sing'ich meine Freunde Feiernd in kuhnerem Bardenllede.

Wiîlst du zu Strophen werden, o Haingesang? Willst du gesetzlos, Ossians Schwunge gleich, Gleich Ullers Tanz auf Meerkiystalle, Frei aus des Dichters Seele sch A'eben?

Les strophes restent alcaïques et horatiennes, malgré tout ; et la seconde édition, peu claire d'ailleurs, marque un bizarre mélange d'éléments divers et quelque embarras ou gaucherie dans l'exécution.

D'autres odes plus récentes étaient composées sous l'influence de Gerstenberg et des nouvelles théories poétiques de Klopstock lui-même. Dans Notre langue (1767) figurent deux des Nomes, Wurdi (Urda) et Skulda, Le poète dote la première d'un poignard : il identifie le passé avec la mort. Bragor, dieu de la poésie Scandinave, fraternise avec Apollon, et Ossian avec Homère, mais de telle manière que le poète ne cache pas la supériorité qu'il attribue au dieu et au barde du Nord sur leurs rivaux grecs. Cette ode est curieuse comme essai de synthèse, bien gauche encore

et incertaine : le programme de poésie nationale est esquissé vaguement, comme dans La Colline et le Bois sacré, où se rencontrent la telyn, harpe galloise, et Wodan, dieu germanique, le tout animé d'un brûlant patriotisme. Braga ou Bragor ou Bragur joue dans toutes ces pièces le premier rôle ; même, dans l'ode intitulée Braga, Klopstock fait de ce dieu celui du patinage, rôle dans lequel il lui a plus tard substitué un dieu spécial, Tialf. Cette ode, de laquelle l'auteur dit fort étrangement qu'elle ne doit rien à l'Edda, fourmille au contraire d'emprunts au monde Scandinave. La forme des noms propres montre, d'après M. Batka, que Klopstock les doit à Gerstenberg : Valholl, Einherion, Mundstringa (une harpe). Mimer, Uller, Tialf. Dans Le Ruisseau, Braga tient sa cour près d'un ruisseau qui évidemment remplace le Permesse, et a dans la main une corne, attribut nouveau. Dans Nos Princes, il distribue aux poètes des rameaux de chêne — le chêne druidique et germanique remplace le laurier grec. Mais de ces diverses pièces la plus curieuse pour notre sujet est Skulda. Cette Norne fait la destinée des poètes. Ils lui sont amenés par l'autre Norne, Werandi, dans le bois sacré, aux pieds du dieu Braga. Les neuf premiers qui passent sont fiers de leur œuvre et persuadés qu'ils se sont acquis l'immortalité : Skulda, de son bâton de chêne, les plonge dans la nuit éternelle. Le dixième s'avance modeste et rêveur : la Norne le fait monter aux cieux et le consacre à l'immortalité. Il y a là, comme dit M. Blanck, un mythe absolument nouveau, dont la création est intéressante à étudier et facile à reconstituer. Klopstock a pris dans Mallet ses personnages. De Braga, dieu des poètes, il fait un Apollon, lui met dans les mains une telyn au Heu d'une lyre, et le fait siéger dans un bois de chênes qui sera son Hélicon. — Mais point d'Hélicon sans Muses. Mallet ne parle de rien qui ressemble aux Muses. Il y a bien les Valkyries et les trois Nomes. On peut prendre celles-ci, que la légende représente assises auprès du frêne Yggdrasil, près d'une source. — Mais leur rôle est de

160 LE PRÉROMANTISME

tisser les destinées des hommes. Eh bien! elle? fixeront celles des poètes. — Il y a, je crois, dans l'histoire littéraire peu d'exemples d'une contamination à la fois aussi naïve et aussi ingénieuse. Ce nouveau mythe créé par Klopstock a l'avantage d'exprimer son opinion sur les vrais poètes et la vraie poésie, opinion qu'il n'est pas le seul à professer en Europe à ce moment. Du point de vue de la mythologie Scandinave, on peut évidemment regretter de voir le beau mythe des Nomes ainsi capté et rétréci ; car l'homme sera toujours pour l'homme plus intéressant que le poète ; mais c'est peutêtre aller trop loin que de dire avec M. Blanck : « En dégradant les déesses du destin jusqu'à en faire une espèce de juges littéraires, il a fait s'évanouir complètement le caractère mystique du mythe, qui est remplacé par une banale allégorie. »

En tout cas, il y avait quelque enfantillage de la part de Klopstock à vouloir à toute force substituer ainsi, rigoureusement et terme pour terme, le nouveau panthéon Scandinave à l'ancien panthéon hellénique. Et non seulement les divinités, mais leurs attributs : Braga-Apollon conserve en les transformant sa lyre, son Hippocrène, son Hélicon. Gerstenberg blâmait cette symétrie artificielle, et justement à propos de Braga, dans la vingt et unième lettre Sur les curiosités de la Littérature (1767), Klopstock aurait mieux fait de creuser davantage l'étude de la poésie des scaldes ; il se contente de leur emprunter des noms ; il ne cherche même pas à imiter leur versification, alors qu'il est à la recherche d'une métrique nationale ; encore moins s'inspiret-il de leur coloris.

Quand les odes, anciennes et nouvelles, parurent en volume en 1771, Herder et Merck firent des articles qui saluaient avec enthousiasme l'introduction de la mythologie Scandinave dans la poésie allemande.Tous deux à cette époque exerçaient une grande influence sur le jeune Goethe; mais celui-ci paraît avoir été aussi rebelle à ce genre nouveau traité par Klop-

Stock que traité par Gerstenberg quelques années auparavant. A la même époque et sous les mêmes influences, Klopstock se met à écrire sa trilogie germanique composée de trois bardits ou drames en prose avec chœurs de bardes en vers, La Bataille d'Hermann, Hermann et les Princes, La Mort d'Hermann. Le sujet, traité jadis par Lohenstein dans le roman pseudo-historique où il célébrait Le Magnanime Capitaine Arminius ou Hermann et sa très illustre Thusnelda (1689-1690), était dans l'air au milieu du XVIII*' siècle : J.-E. Schlegel lui avait consacré un drame dès 1 743 ; l'épopée de SchÔnaich avait paru en 1750 ; Wieland, nous l'avons vu, s'était essayé sur le même thème en 1751, et c'est probablement son exemple qui a inspiré Klopstock. Ce dernier n'écrivit pourtant la première de ses pièces qu'en 1766- 1767, sous l'influence de Gerstenberg, au moins pour ce qui concerne l'élément mythologique ; car pour l'ensemble il doit surtout son inspiration au Caractacus de Mason (1759), comme l'ont montré MM. Walz (1) et Blanck. Mason avait, le premier en Europe, lancé la tragédie « barbare » avec chœurs. La Bataille d'Hermann se passe en Germanie, ayant pour sujet la défaite de Varus en l'an 9 de l'ère chrétienne ; et l'auteur a voulu y mtroduire des croyances religieuses qui fussent celles des anciens Germains. Il les a prises où il a pu. Dès la première scène, Wodan est invoqué ; c'est la forme du mot Odin qui va désormais être employée en Allemagne, parce que, d'après Paul Diacre, les Saxons et les Longobards adoraient ce dieu sous ce nom. Une note de l'auteur à cet endroit explique que c'était le dieu suprême de « nos ancêtres, les Scythes ». Un peu plus loin, les Bardes chantent un hymne à Wodan, morceau qui ne se distingue par aucune couleur Scandinave. Mais, sans doute à dessein, l'auteur s'en tient là dans ses emprunts à la mythologie du Nord, et introduit d'autres noms qui sont censés plus spécifiquement alle-

(I) J.-A. Walz, dans Modem Language Notes, iévùet 1906.

LE PRÉHOMANTISME 11

162 LE PRÉROMANTISME

mands, étant empruntés à Tacite : Thuisko, Mana. D'ailleurs le chœur des Bardes parle aussi de Jupiter, de Rhadamanthe, de Minos, d'Alecto et du Cocyte. Klopstock est très superficiellement instruit des dieux et des légendes du Nord: il se sert de Mallet, peut-être exceptionnellement de Wormius ou de Resenius. Après 1771, Klopstock ne se sert plus guère de la mythologie Scandinave. On n'en trouve de traces que dans cinq odes de 1771 à 1796, au cours d'une production assez considérable. Il n'avait pas réut>si à infuser directement un sang nouveau à la poésie allemande ; mais l'esprit national dont il avait animé son œuvre devait avoir une action assez durable.

Exactement en même temps que Klopstock, Kretschmann se faisait le prmcipal initiateur du mouvement bardique en Allemagne par son Chant du Barde Rhingulph après la défaite de Varus, écrit en 1 768, sorte de monologue lyrique en cinq chants et un prologue, comprenant en tout 1379 vers. Lui aussi assaisonne son poème germanique de rares noms Scandinaves : Freya, Thor ; il y joint, lui aussi, Mana, Thuisko ; et tout cela compose une mythologie vaille que vaille. On sait que Gerstenberg, Klopstock et Kretschmann recevaient de leurs sectateurs enthousiastes les noms de soi-disant bardes, et s'appelaient respectivement Thorlaug, Werdomar et Rhingulph ; le premier seul est Scandinave, et emprunté au Scalde de Gerstenberg. Claudius,qui ne fait pas partie des Bardes proprement dits, invoque en 1774 Braga comme dieu de la nouvelle poésie de la libre Germanie.

Quant au Bavarois Denis, devenu jésuite autrichien et qui se déguisait sous le nom de Sined le Barde, ce traducteur enthousiaste d'Ossian, qui dans ses poèmes habillait toute l'histoire contemporaine d'un costume bardique, n'emploie, il est vrai, qu'un très petit nombre de noms toujours les mêmes, soi-disant germaniques. Mais il est documenté d'une manière remarquable sur les antiquités du Nord : sa bibliographie est extrêmement complète. En effet, son zèle teuto-

nique l'a poussé à s'informer des antiquités Scandinaves, faute d'antiquités proprement allemandes ; quoique, dit-il, ;< né sur les bords du Danube », il soit bien loin du pays des scaldes et de leurs héros. Dans l'édition de 1772 de ses œuvres, complétée et développée sur plus d'un point dans la belle édition de 1 784, on trouve la Dissertation de Blair sur Ossian traduite presque entièrement et enrichie de notes où Denis donne des détails sur la poésie islandaise, empruntés à Wormius, Hickes et à beaucoup d'autres moins connus. Thorkelin lui a offert son édition du Vajthrudnismal (1779) et il est un des premiers qui cite ce poème peu connu jusqu'alors. Mais surtout sa Dissertation sur Vancienne poésie nationale montre que Denis connaît les études parues sur ce sujet jusqu'à lui, et peut en discuter les idées : il fait cas, à très juste titre, des vues de Toland, qui en effet a parlé des Druides et des bardes avec plus de bon sens que la plupart des écrivains de son temps. Denis cite quelques textes moins rebattus que ceux que le XVIII^ siècle répétait constamment, et même peu connus, comme le Hyndluliod d'après Torfeeus. S'il parle de la métrique des scaldes, il entre dans beaucoup de détails et explique l'allitération avec des exemples. Cette dissertation est suivie d'une série de sept traductions en vers ; elles sont généralement en stances, et chacune est précédée d'un court prologue de la façon de Denis, où un Barde est censé présenter ou introduire le morceau. Ce sont : la Vôluspa (Die Lehren der Vola) ; Haghard et Signa, d'après Saxo ; le Vegtamskvida (Odins Hollenfahrt) et le Chant de mort d'Asbiorn Prude, d'après Bartholinus ; le Hakonarmal (Hakps Leichengesang ) , d'après Snorro (Peringskjôld) ; Régner et Kraka, épisode de la vie de Régner Lodbrog, d'après Stephanius dans ses notes sur Saxo ; enfin La Rançon d'Egill, d'après Wormius.

Mais Denis, nous l'avons vu, ne s'inspire guère de toutes ses connaissances en littérature Scandinave quand il fait œuvre personnelle en qualité de barde Sined. Aussi a-t-on pu

164 LE PRÉROMANTISME

remarquer (1) que les Bardes allemands de la seconde moitié du siècle déployaient une connaissance très insuffisante de la mythologie du Nord. Braga, leur Apollon, est le dieu qu'ils connaissent le mieux. Quand Dusch, dans sa Ramleriade (1773), emploie les mots Wurdi, Bragur, Tyr, il les explique en note par les Parques, Apollon, Mars. La mythologie Scandinave n'entre qu'en faibles proportions dans leur poétique, qui doit davantage à Tacite, à César et surtout à Ossian. Cependant elle en était un élément indispensable : réduits à Tacite et César, ils n'avaient à leur disposition que quelques noms mythologiques décharnés et sans couleur. C'est la révélation Scandinave qui leur fournit Odin, le Dieu suprême, Thor, l'arbitre des tempêtes, Freya, la déesse de l'amour, le Valhalla, les Valkyries, les Nornes, bref, tous les éléments vraiment poétiques. Leur entreprise, qui a bientôt succombé sous le ridicule ou péri dans l'indifférence, mais qui a eu pour le développement de la littérature allemande une importance incontestable, reposait sur une série d'équivoques et aboutissait à une série de partis-pris.

D'abord, ils confondaient, comme Mallet et tant d'autres. Celtes, Germains et Scandinaves : ils pouvaient donc librement attribuer aux uns les croyances et les mœurs des autres. En conséquence, rencontrant chez les Gaulois et les Celtes de la Grande-Bretagne des ^art/es importants et considérés, ils les transportaient en Germanie; puis, lisant dans Tacite que les guerriers germains faisaient entendre un cri de guerre appelé baritus ou harditus, ils adoptaient cette dernière forme et en faisaient un chant de guerre (ce qui est tout différent) composé et chanté par les bardes. Passant de là en Scandinavie, ils attribuaient aux bardes germains de leur invention ce qu'ils y apprenaient des scaldes, de leurs talents et de leur renom- Ci) E. Ehrmann, Die Baribche Lyrik im ]8. Jahrkundert. Diss. Halle. 1892. p. 75-78. Le chapitre qui traite de cette question dans Fritz Strich, Die Mythologie in der deuhchen Liicralur, Von Klopstock bis Wagner, Halle, 1910, 2 vol., est insuffisant et peu précis.

mée. « Les scaldes, dit Lesslng en 1757 dans sa Préface aux Chants d'un grenadier prussien de Gleim, étalent les frères des bardes : ce qui est vrai des uns doit aussi avoir été vrai des autres. » Comme religion, n'en trouvant pas de bien nette ni de bien complète pour la Germanie, ils lui faisaient cadeau du système entier de la mythologie de l'Edda. Voilà pour le bardisme. — Cette Germanie presque entièrement artificielle est douée de toutes les vertus. On lui prête celles que les scaldes du Nord attribuent à leurs héros, celles que Tacite accorde si généreusement aux Germams pour faire la satire des vices de Rome, et celles dont Macpherson dote uniformément presque tous les héros de son Ossian. Là régnaient le courage, la loyauté, la sobriété, la chasteté, la probité, et surtout une noble franchise : toutes les qualités que la Germanie oppose fièrement aux vices des Romams corrompus, et que les Allemands modernes, qui se flattent d'en avoir hérité, opposeront aux vices des peuples latins du midi et de l'ouest de l'Europe. Par elles, Hermann triompha des légions de Varus, et par elles, les grenadiers de Frédéric II triompheront de tous leurs ennemis, surtout du Français envié et paitant détesté. Aussi l'Allemand moderne doit-il avoir constamment à la bouche le nom des anciens Germains, se sentir fils non indigne de Teut ou de Thuisko, et prôner ses propres vertus avec celles de ses ancêtres. Voilà pour la teutomanie. — Mais un autre enseignement se dégage de l'ancienne poésie Scandinave, une plus large conception se fait jour. Ces vertus ne sont pas particulières aux aïeux des Allemands ; elles étaient celles de tous les habitants du Nord de l'Europe, Celtes de Grande-Bretagne, Anglo-Saxons, Scandinaves. Tous ces peuples se distinguaient de ceux du Midi par le sentiment de la fidélité et de l'honneur, par la souveraineté de la conscience, par le profond sérieux qu'ils apportaient à leur conception de la vie (1). Montesquieu a le pre-

(1) Un des premiers textes en Europe, e crois, où se montre nettement cette

166 LE PRÉROMANTISME

mier érigé en principe cette supériorité morale du Nord, d'où sans doute son succès et son crédit auprès des lecteurs Scandinaves, comme M. Blanck le montre au début de son livre. De cette supériorité Montesquieu n'hésite pas à construire une théorie scientifique. Elle a pour lui en effet des causes physiologiques très simples : il croit pouvoir la fonder, en naturaliste amateur qu'il est quelquefois, sur des observations et des expériences. Il prend une langue de mouton; il en fait geler la moitié ; dans cette moitié, les mamelons diminuent, les pyramides ou houpettes nerveuses s'enfoncent dans leur gaîne. De même, dans les pays froids, et pour les mêmes raisons, les sensations sont moins vives ; il y a moins de sensibilité pour le plaisir, pour la douleur, pour l'amour ; en conséquence, « vous trouverez dans les climats du Nord des peuples qui ont peu de vices, assez de vertus, beaucoup de sincérité et de franchise » (1). Cette supériorité du Nord, partielle chez Montesquieu, et qui a pour lui des causes physiologiques, deviendra presque complète chez ceux qui le suivront, et aura pour eux des conséquences historiques, religieuses et littéraires. En poésie, en politique, en morale, c'est du Nord que viendra toute lumière. Voilà pour la septentriomanie.

De ces trois tendances, la première n'a été qu'une mode littéraire qui a affecté pendant quelques années la poésie allemande ; la seconde a sévi depuis le milieu du XVIII® siècle sous des influences littéraires et politiques, puis a subi une recrudescence à la fin des guerres de Napoléon et après sa chute ; elle n'a pas épuisé ses effets ; la troisième a été partagée, en dehors de l'Allemagne, par de grands esprits qui,

attitude, se trouve dans l'ouvrage du Suédois Erik Bjôrner indiqué plus haut : Inledning til de Yfwerhorna Gôters garnie Hâfder, etc. Stockholm, 1 728 (p. 97). Bjôrner en veut particulièrement aux Grecs, qu'il traite de menteurs ; il accumule un nombre incroyable de textes qui justifient ou développent le Graecia mendax du poète. Fort de cette effrayante énumération, il oppose à la fourberie méditerranéenne \a franchise du Nord.

(!) L'Esprit des Lois, livre XIV, chapitre II,

avant, pendant et après le romantisme, ont prêché l'évangile du Nord, d'on ne sait quel Nord inconsistant et divers, et de sa supériorité sur un Midi également mal défini. De M™® de Staël à Taine, plusieurs ont été septentriomanes sans se douter que l'Edda et les Sagas, qu'ils connaissaient mal, formaient la racine éloignée,mais certaine, de leurs préférences et de leur doctrine.

Page 1