POÈMES. ROMANS ET DRAMES SCANDINAVES
Dévié de son caractère propre, dès son apparition, par le bardisme allemand, le poème d'inspiration Scandinave prenait ailleurs des formes diverses et inattendues. Dès 1760, le zoologiste danois Otto Frederik Mûller donnait une Pastorale anonyme en prose, dont le cadre est danois et les personnages empruntés aux légendes Scandinaves. La déesse Hertha sert d'arbitre à deux bergers, Harald et Eyvind, qui se disputent le prix du chant. Le poème tourne en apothéose de Frédéric V, roi de Danemark, célébré sous le nom de Frode le dieu de la paix. A un moment, le berger Eyvind, qui ne porte pas pour rien le nom d'un scalde célèbre, cite ou résume la Vbluspa et raconte le Crépuscule des Dieux. Pour M. Blanck, l'idylle de Mûller est l'origine du Scalde de Gerstenberg, qui habille comme lui «on loyalisme de fidèle sujet danois de couleurs empruntées à la Scandinavie païenne. Ce qui est plus intéressant encore pour l'histoire de la littérature européenne, c'est de voir l'influence évidente de Gessner s'exercer ici à travers le déguisement Scandinave (1). Les bergers de Mùlîer sont très gessnériens : M. Blanck les rapproche de ceux de Lycas et Milon, du premier recueil des Idylles de Gessner. Il y a là une curieuse rencontre d'in-
(1) Voir sur cette question Paul Van Tieghem, Les idylles Je Gessner et le rêve pastoral dans le préromantisme européen (Revue de Littérature comparée, 1924, n°« 1 et 2).
fluences, que l'on retrouve aussi dans les Idylles de l'historien Suhm, autre Danois qui a suivi sur ce point 1 exemple de Millier. Ces idylles très gessnériennes sont parfois Scandinaves en ce sens que les noms y sont tirés des vieilles légendes danoises, rien de plus, quoique l'auteur dise : « Dans celles qui ont des personnages du Nord, la rudesse de nos ancêtres m'a invité à écrire d'une manière plus énergique. »
Le même Suhm inaugure à partir de 1 772 un genre inédit, la nouvelle de sujet Scandinave. Son premier ouvrage en ce genre, Sigrid, ou l'amour récompense de la vaillance, eut un grand succès. Le sujet en était emprunté à Saxo. Il n'avait aucune couleur locale authentique : c'était un conte moral dans le genre de Marmontel. Rien de barbare dans ces mœurs ni dans ces personnages, qui sont vertueux et sentimentaux. Cinq autres contes suivirent, de 1774 à 1783, qui n'offrent pas plus de nouveauté.
Cette forme de roman Scandinave était la seule sous laquelle les légendes de ces pays lointains arrivaient jusqu'à la France. Par les soins du comte de Tressan, la Bibliothèque Universelle des Romans donnait à trois reprises d'importants morceaux tirés des Sagas. En février 1777, c'est l'Histoire d'Odin, d'après Saxo, en trente-trois pages, précédée d'un avertissement où l'on présente les Sagas comme les romans de ces peuples barbares, et suivie du Havamaal (Haramaal, par faute de lecture ou d'impression) ou Discours Sublime, donné comme instructif et vraiment sublime ; il détonnait d'ailleurs dans la collection ; on aurait aussi bien pu y faire figurer les Quatrains de Pibrac. En avril 1 777, c'est pendant quarante pages une série de morceaux assez gauchement raccordés. D'abord un avertissement indique les sources où puise le traducteur et explique ce que sont les Sagas « ces ouvrages si peu connus en France, mais si intéressants par le génie de leurs auteurs, leur caractère de naïveté et de noblesse, et la peinture des mœurs antiques que l'on y trouve ». Puis il est question, d'après Mallet, des mœurs et de l'héroïsme
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des guerriers Scandinaves, avec exemples à l'appui. Ici se place l'histoire des amours de Régner Lodbrog et d'Aslauga, d'après la Regnara Saga — et d'après Saxo. A ce propos, on nous donne « en prose soutenue »le fameux Chant de mort, réduit à sept strophes qui en condensent chacune plusieurs du texte. Tressan(l)se sert ici d'ailleurs d'un autre texte que celui de Wormius suivi par Mallet, car le refrain, bien plus plat, est cette fois : « Régner et ses compagnons ne sont-ils pas des hommes, et ne savent-ils pas faire usage de leurs épées?» Notons la remarque du traducteur : « Cette ode nous paraîtrait digne d'être traduite en vers par ceux de nos poètes français dont la poésie mâle et vigoureuse est capable d'exprimer noblement les grandes idées. » Cet appel n'a pas été entendu, que je sache. Puis vient le Chant d' H arald le vaillant, déjà bien connu. Encore ici le texte suivi devait être distinct de celui de Mallet, car les deux versions françaises diffèrent complètement. Nous arrivons à la Hervarar Saga, à laquelle le rédacteur n'a absolument rien compris, avoue-t-il ;ce qu'il en dit n'a en effet qu'un rapport vague avec l'Incantation d'Hervor. Enfin VHistoîre de Charles et Grym est résumée d'après Mallet. En juillet 1784, troisième* roman » Scandinave d'un caractère bien différent : VHistoîre de Rigda et de Régner Lodbrog (quarante pages) est tout simplement inventée par Tressan, qui l'avoue à demi ; l'audace lui est venue avec le temps et le succès. Comme M. Jacoubet l'a vérifié, il n'y a rien de pareil dans Saxo, tout au plus une couleur générale. L'histoire est sanglante et horrible à souhait. Le féroce Hydeltand, qui se désespère en mourant de ne pas être admis dans le Valhalla, prononce un court chant de mort qui commence par : « Nous nous sommes battus à coups d'épée » ; preuve que Tressan connaissait aussi ce texte par Mallet. On remarquera que l'idée de choisir Régner Lodbrog comme héros d'une
(1) J'admets d'après H. Jacoubet, Le Comte de Tressan et les origines du genre troubadour Paris, 1923, que Tressan est responsable de la partie Scandinave de la Bibliothèque des Romans.
histoire inventée prouve la popularité littéraire de ce farouche guerrier.
C'est vers 1780 que paraissent sur divers points de l'Europe de véritables poèmes en vers, d'une certaine étendue, ayant la mythologie et les légendes Scandinaves pour sujet ou pour cadre d'une manière unique ou principale. Un sous-genre distinct, que l'on pourrait mettre sous l'invocation de l'Arioste, est représenté presque en même temps par un poème danois et par un poème anglais. Déjà Gerstenberg, en 1767, souhaitait que la mythologie du Nord inspirât un nouvel Arioste (lettre à Nicolai du 5 décembre 1767). A tout le moins, Stœrkodder, le poème en quinze chants du Norvégien Pram (1785), imite Wieland et plus spécialement son Oheron. Comme Wieland, Pram crée un monde fantastique, dont les éléments sont cette fois empruntés à la mythologie et aux légendes du Nord ; comme lui, il use de l'allusion contemporaine, de l'ironie, avec un fond très visible de rationalisme et de bon sens ; comme lui, il veut être l'Arioste du Nord. L'action est menée par les démons ou trolls, génies du mal, et par les Valkyries, déesses du bien, qui luttent pour perdre ou sauver le héros. Pram connaît quelques-unes des sources où il pouvait puiser la connaissance des antiquités du Nord ; mais il en use assez à sa fantaisie. Dans le détail, et pour le paysage surtout, il s'inspire d'Ossian. Il en est de même du poème anglais de Richard Hole, Arthur, ou les Enchantements du Nord, « poetical Romance » en sept chants (1789). Arthur et Merhn, héros bretons, luttent victorieusement contre Hengist et les envahisseurs Scandinaves. Les héros du Nord sont travestis en chevaliers galants ; leurs rudes traits sont adoucis ; il y a, bien entendu, une intrigue amoureuse ; la couleur est empruntée partie à la Scandinavie, partie à Ossian ; l'auteur cite Mallet et met en scène les Nomes ; mais le fond reste classique d'inspiration et de goût.
Le poème sérieux commence avec Jerningham, qui donne en 1 784 Naissance et progrès de la Poésie du Nord, poème en
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deux parties. C'est une des premières tentatives en Europe pour fondre en un seul tout des éléments restés jusque-là isolés et lyriques, et pour en faire un poème, sinon une véritable épopée. Dès les premiers vers, on voit le Génie de la Scandinavie éveillant « un monde poétique nouveau ». Puis vient un résumé de la mythologie Scandinave. Le poème, d'ailleurs médiocre, attira l'attention de la critique. Horace Walpole le trouvait bien supérieur aux autres ouvrages du même auteur, ce qui n'est peut-être pas beaucoup dire. Même tentative, et poussée plus à fond, de la part de Joseph Cottle : Alfred, poème épique en vmgt-quatre livres, paraît en 1800. Alfred repousse les envahisseurs danois commandés par Ivar, fils de Régner Lodbrog : nous sommes en pays de connaissance, et grâce à l'introduction de ces Scandinaves,rEdda fournira ses couleurs. Ivar invoque au début Odin,se promet les joies du Valhalla,etc., et de longues notes expliquent à ce propos l'essentiel de la mythologie Scandinave. Quoique médiocre et ennuyeux, le poème eut du succès. Southey projetait en 1799 un poème fondé sur l'Edda pour faire pendant à son Thalaba.
Dans le Nord, cette fin du siècle, décidément rationaliste, n est guère favorable aux sujets romantiques, barbares et colorés : l'esprit classique règne en Suède sous Gustave III ; et dans la poésie danoise un grand silence se fait de 1780 à 1802, jusqu'à l'apparition d'Oehlenschlaeger. On cite cependant VOde au peuple suédois, de Clewberg-Edelcrantz (1786), qui eut beaucoup de succès en son temps, comme le premier effort sérieux pour employer la mythologie Scandinave dans la poésie moderne. M. Blanck, qui l'étudie longuement, montre comment ce poème dérive du Barde de Gray, d'Ossian — et de VEpître au Peuple de notre Thomas, laquelle a été très populaire en Suède. Plus ancien en réalité est le poème d'Oxenstjerna, 5^or Jarne (Les Moissonneurs) , bien qu'il n'ait été publié qu'en 1 796 ; mais il a été écrit sous une première forme en 1772 et 1773. Il avait alors trois chants, et s'intitu-
lait poème scaldique ( Skaldedigt) ;il contenait moins de détails Scandinaves que l'ouvrage définitif en neuf chants. Dans celui-ci règne, avec un vif patriotisme suédois, une certaine intelligence de la poésie du Nord, qui fait pressentir le poème de Tegnér. Malgré le rythme monotone des alexandrins, il y a là du souffle, et plus de poésie que nous n'en avons rencontré jusqu'à présent. Le classique Oxenstjerna, dans ce poème descriptif, sait assez bien évoquer la vie et la carrière du scalde des anciens jours : les dangers qu'il courait aux côtés des chefs de guerre, son méprisdela mort, son amour de la gloire ; comment les héros revivaient dans ses chants, Rolf, Harald, Régner, et tant d'autres. Tout cela a été introduit dans la refonte du poème primitif entre 1 787 et 1 794 : c'est l'époque où en Suède les éléments mythologiques et légendaires du Nord entrent dans la littérature, en attendant d'y jouer au début du siècle suivant, avec le gothicisme, un rôle éclatant.
Il était naturel que les littératures du Nord eussent cultivé le poème septentrional et plus ou moins Scandinave ; mais la France a aussi connu et pratiqué ce genre. A la vérité, la plupart de ces poèmes, Les Scandinaves de Chérade-Montbron (1801), le Balder de Saint-Geniès (1824), la Caroléidt de d'Arlincourt (1818) appartiennent au XIX^ siècle; j'ai tenté ailleurs {Ossian en France, livre IV, chapitre II) de les analyser et d'étudier la fusion qu'on y constate de l'ossianisme et d'un scandinavisme tiré uniquement de Mallet .Pendant que Tegnér écrivait sa Frithjojs Saga, on en était encore chez nous à des productions bâtardes qui ressemblent fort à celles que nous venons de trouver ailleurs de 1 780 à 1 790. Puis le romantisme a triomphé, et la poésie Scandinave chez nous s'est ou tarie ou transformée (1). Mais le précurseur de ce genre coïncide à peu près avec Pram, Hole, Jerningham, Cottle et Oxenstjerna :
(I) Sur la mythologie et les légendes Scandinaves en France dans la première moitié du Xix'' siècle, on pourra bientôt lire un important travail de M. Thor J. Beck, qui sera publié en Amérique.
c'est Parny, dont le poème « imité de l'ancien Scandinave » Isnel et Asîéga paraissait en fragments dans les Veillées des Muses dès 1 798. M. Castrén l'a apprécié du point de vue Scandinave : je l'ai étudié également ailleurs {Ossian en France, livre II, chapitre III). Parny doit, bien entendu, à Mallet toute son érudition mythologique, depuis le scalde Egill jusqu'aux Valkyries et à Hella, « déesse du noir Niflheim ». Il trouve moyen de placer le mot de la fin de Régner Lodbrog, avec un étonnant raccourci, à propos du héros El vin :
Il fut percé, tomba, rit et mourut.
On a rarement dit tant de choses en un décasyllabe ; et Alfieri pouvait être jaloux. Isnel et Asléga, qui doit aussi beaucoup à Ossian, est l'exact correspondant en France des essais signalés tout à l'heure, et le seul effort fait chez nous, avant toute influence de Chateaubriand ou de M'"® de Staël, pour créer un poème de sujet nettement Scandinave orné de la mythologie de l'Edda. Parny n'est pas railleur comme Pram et Hole ; il est sérieux, et même tragique. La couleur Scandinave est surtout pour lui une couleur nettement barbare : à la sentimentalité qui vient d'Ossian se mêlent chez lui de rudes accents. A cet égard il tire assez bon parti de Mallet.
Le théâtre ne reste guère en arrière de l'épopée. Le premier en Europe qui composa une tragédie de sujet purement Scandinave fut le Danois Ewald avec son Rolf Krage, qui parut en 1 769, l'année même de la Bataille d'Hermann de Klopstock ; et ce synchronisme n'est pas fortuit: Ewald, qui connaissait Klopstock, fut certainement au courant de la transformation des goûts littéraires de celui-ci,et reçut de lui au moins l'impulsion. RolJ Krage est un drame en prose, dont le sujet est emprunté à Saxo, et que l'auteur a voulu solidement composer selon les règles classiques. L'unité de temps, celle de lieu y sont respectées, sinon toujours celle d'action. L'auteur proteste, dans sa Préface, de son « afifection » de sa « haute
estime» pour «son premier maître, Pierre Corneille». Mais sa prose est sentimentale et se ressent davantage de l'influence de Diderot, en tout cas deLessingeten général du drame bourgeois, comme aussi de celle d'Ossian, et d'autres : M, Blanck appelle l'ouvrage une carte d'échantillons de toutes les modes littéraires du temps. Ewald abonde d'ailleurs en erreurs matérielles. Il s'est servi, outre Saxo, de Resenius ou de Mallet. Evs^ald ne s'en tint pas là. Il esquissa trois pièces du même genre qui restèrent à l'état de fragments, Frode, Helgo et Amleth, toutes trois tirées de Saxo. Mais surtout il donna La Mort de Balder, « drame lyrique héroïque » (1773). Balder, dieu de la lumière, aime une mortelle, Nanna. Cet amour, qui en un dieu comme lui est une faute, une dégradation de sa divinité, amène sa mort. Cette conception est le résultat chez Ewald d'une assez habile contamination : à Saxo il prend l'amour de Balder pour une mortelle ; à l'Edda de Snorro il prend la mort du dieu, voulue par les destins ; et il fait de son amour la cause de sa mort. Ainsi compris, c'est un très beau mythe. D'ailleurs l'auteur n'appuie pas sa pièce sur des connaissances bien précises en mythologie Scandinave : ce Danois n'a aucune teinture de la langue islandaise ; il en est resté à Resenius et à Mallet, qu'il utilise superficiellement. On lui a reproché de n'avoir pas su résoudre le problème qui se pose nécessairement devant tous les auteurs de poèmes ou de drames mythologiques : sont-ce des dieux, sont-ce des hommes que nous avons devant nous ? et si les uns sont dieux, et les autres sont hom.mes, comment agissent-ils les uns sur les autres? On s'en tire généralement en faisant des dieux des hommes comme les autres. — Il règne encore dans Ewald cette sentimentalité fade, commune à toute l'époque, et si opposée à l'esprit de la poésie barbare ; sentimentalité renforcée ici et assombrie par les tristesses et les déceptions que la vie n'avait pas ménagées à Ewald. Et puis, c'est presque un opéra. Il y a là malgré tout une atmosphère mythologique, un ton élevé et poétique, qui font de cette pièce la première
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œuvre sans doute où le Nord ait vraiment inspiré un poète. On peut citer surtout les chœurs de Valkyries, très imités des scènes de sorcières dans Macbeth. Elles ne sont ici que trois, comme les sorcières ; elles plongent l'épieu fatal qui doit tuer Balder dans un chaudron où les « flammes du Nastrond » viennent varier un peu l'ordinaire recette des brouets de sorcières. La Mort de Balder d'Ewald inspira en Allemagne un certain F. M. qui publia dans le Teutscher Merkur de 1783 (III, 242) un poème en hexamètres sur le même sujet.
La patriotisme suédois et le rappel, toujours écouté avec intérêt, de V« époque de grandeur » du siècle précédent trouvaient leur compte à des évocations dramatiques de l'ancienne Scandinavie. Gustave III lui-même, homme de théâtre à ses heures, ne donne dans sa Frigga (1783) qu'une parodie comique, où l'Olympe Scandinave est employé à la raillerie. Plus important est ÏOdin de Leopold (1790), tragédie classique à sujet mythologique Scandinave. C'est la légende d'Odin, roi des Ases ou Asiatiques, quittant les bords de la Mer Noire et s 'établissant en Suède où il est divinisé. Mallet avait adopté cette légende qui se transmettait depuis Snorro Sturleson. Cette tragédie du très classique Leopold et celles qui l'ont suivie jusqu'à la fin du siècle offrent pour notre sujet peu de véritable intérêt. Il n'y a là aucun progrès dans la connaissance sincère du Nord païen, aucun enrichissement véritable du domaine littéraire. Il en est de même des tragédies danoises de Pram, Loger iha{\7S9), F rode et Fingal (1 790) ; le titre de cette dernière est suggestif par la synthèse qu'il annonce de scandinavisme et d'ossianisme. Comme ailleurs en Europe, la tragédie classique n'est jamais plus vide que lorsqu'elle approche de sa fin.
Exaciement en même temps que la Suède et le Danemark essayaient de se constituer un répertoire de tragédies Scandinaves, la même tentative était faite en Angleterre. Déjà Mason, avec son Elfrida (1752) et son Caractacus (1759) qui furent joués en 1 772 et 1 776, avait voulu ouvrir à la tragédie
un monde nouveau, national et barbare. FrankSayers donnait en ]790 ses Esquisses dramatiques de la mythologie du Nord(\), composées d'abord de trois pièces, La Descente de Freya, Moina et Starno, auxquelles Oswald vmt s'ajouter en 1792. La plus typique de ces pièces est La Descente de Freya, qui fut traduite en allemand au moins à deux reprises : en 1791 dans le Bragur de Grâter et en 1793 par Neubech dans le Teutscher Merkur (I, 337) en hexamètres cette fois. Elle doit beaucoup à La Mort de Balder, d'Ewald, que Taylor de Norwich avait fait lire à Sayers. Les personnages de ce masque sont Odin, Thor, Niord, Surtur, Loke, Balder, dieux ; Hela, Freya, Hertha, déesses. Le second acte se passe dans le Valhalla. Dans Oswald, un chef goth se donnant la mort emprunte ses dernières paroles au Chant de mort de Régner Lodbrog. Dans Moina, les noms sont ossianiques, la scène est en Grande- Bretagne, la mythologie est complètement Scandinave, et la forme reste classique, avec des chœurs. Dans Starno, l'auteur mieux avisé s'est interdit toute contamination Scandinave en ce sujet celtique. Sayers subit fortement l'influence de Klopstock, que lui a fait connaître son intime ami Taylor de Norwich. Il veut doter la poésie anglaise d'un genre nouveau en y introduisant la « religion splendide et sublime de nos ancêtres du Nord » dont il voudrait contribuer à <^ faire entrer . plus librement les images » dans la littérature. Il prétend illustrer par cet exemple les idées des poètes que, nous dit Southey (2), il réunissait volontiers comme formant une sorte d'école grecque dans la littérature anglaise : Gray, CoUins, Mason, West, qui avaient tenté de créer une poésie fondée sur les légendes de leurs ancêtres. Ses pièces n'ont pas été jouées, mais elles ont eu un certain succès de lecture, attesté
( 1 ) Frank Sayers. Dramatic Sketches of Northern Mythology, Londres, 1 790, 8°.
(2) The Quarterly Revieu), t. XXXV, 1827 : article de 46 pages sur les Collec' tive Works de Sayers publiées par Taylor de Norwich. Sur la part de Southey jeune à ce mouvement, on lira avec intérêt William Haller, The early UJe of Robert Southey ( 1 774- 1 803), New-York, 1917.
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par les rééditions de 1792, 1803, 1807 et 1 823. Walter Scott les goûtait. C'est le premier volume que Southey se soit offert sur ses économies du jeune homme. Si Grater disait à propos d'une de ces pièces dans son Bragur (1792) que « les sujets mythologiques sont les moins propres à la forme dramatique », la Critical Revieu) de 1790 se montrait plus sympathique : « La mythologie de la Grèce et de Rome est maintenant usée et insipide... Elle ne peut pas d'ailleurs en elle-même rivaliser avec celle du Nord pour la grandeur sombre et la magnificence sauvage.»
Peu après Sayers, Edmund John Eyre donnait The Fatal Sisters, a dramatic romance (1797). D'autres pièces de théâtre, moins purement Scandinaves, mêlaient plus étroitement Ossian et le Valhalla que ne l'avait fait Sayers dans Starno. Ainsi W. Richardson, dans sa Vierge de Lochlin {Poems and Play s, 1801), fait voisiner les héros ossianiques avec la mythologie du Nord. Des bardes chantent Frea, Braga, Balder. Le second acte se passe dans le temple d'Odin. La même année, John Thelwell publie La Fée du Lac, autre dramatic romance en trois actes, dont les personnages humains sont saxons (Rowenna), gallois (le barde Taliessin) ou bretons (Arthuf, Tristram, Guinever), et la mythologie toute Scandinave (Hela, « reine des régions infernales », Urd, Verdandi, Schulda « sœurs fatales »). Certaines scènes imitent de très près, pour le fond et pour le rythme, les odes runiques de Gray ; on voit des crânes, au lieu de poids.tendre les fils des terribles tissandières.
L'énumération de ces divers poèmes ou drames, qui se placent entre 1760 et 1800, mais qui deviennent plus nombreux vers 1780, suggère quelques réflexions. En premier lieu, le désir est partout visible de créer un monde poétique du Nord, capable d'être opposé avec succès au monde poétique qu'offre l'antiquité gréco-romaine. Celui-ci a fait son temps; partout on cherche à le remplacer, et c'est un des principaux points du programme préromantique. Pour y arriver,
on prend de tous côtés les matériaux que l'on trouve, sans trop vérifier leur solidité ni s'inquiéter de leur cohésion. Les historiens anciens fournissent quelques détails sur les Germains. A défaut de leurs chants barbares, que Charlemagne avait fait recueillir, nous dit-on, et dont la perte est si vivement déplorée partout à l'époque où nous sommes, la poésie galloise, anglo-saxonne (très peu utilisée parce qu'elle est très mal connue), les morceaux Scandinaves donnés par Mallet, offriront des héros, des aventures et une certaine couleur barbare. On tirera le plus ample parti d'Ossian, qui est riche en paysages et en sentiments. Mais la religion est presque absente de ses poèmes : on adoptera celle de l'Edda, qui a dû être, et Mallet l'affirme, celle de tous les habitants du Nord de l'Europe. Les bardes ossianiques ou les scaldes islandais se ressemblant beaucoup, on fera passer aux uns tout ce qu'on sait des autres. Le rapport d'importance entre ces divers éléments varie bien entendu selon que l'on passe d'Angleterre en Allemagne, de là en Suède ou en France : les uns feront plus de place à l'élément anglo-saxon ou gallois, certains germaniseront à toute force leurs données, d'autres, mieux instruits des Sagas, accentueront la couleur Scandinave. Selon le genre du poème, ironique ou patriotique, suivant qu'il aura pour modèle l'Arioste et Wieland ou Virgile et le Tasse, on y ajoutera des nains et des enchanteurs, ou l'on y fera entrer Hermann, Alfred, Arthur, Charlemagne et ses preux. Mais partout figurent au premier plan Ossian et la mythologie de l'Edda. Ainsi se fabrique le monde poétique septentrional dont on a besoin pour remplacer le monde poétique d'Homère et de Virgile. Nihil invidet Arctos Olympo : c'est l'épigraphe du Balder de Saint-Geniès.
Un autre fait qui se dégage clairement de cet examen, c'est l'importance croissante de l'épopée à mesure qu'on avance vers la fin du siècle. Pour ces écrivains, qui ont tous reçu l'empreinte classique, et pour leur public, l'épopée reste le premier des genres littéraires, le seul à vrai dire qui puisse
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fixer un monde héroïque dans la mémoire des hommes, et illustrer du même coup le poète et la nation qui l'a produit. Les Fragments erses de 1760 n'avaient pas suffi à contenter les protecteurs de Macpherson : le docteur Blair réclamait une épopée écossaise, our epic ; on lui en fournit deux, Fingal et Temora. De même on passe en Europe vers 1780 de la période des odes runiques à la période épique ; à défaut d'épopées qu'on ne trouve pas dans Resenius ni dans Mallet, on essaiera de consacrer des poèmes aux mythes et aux légendes nouvellement révélés. Grater dit formellement, en 1791 et 1792, dans sa revue Bragur, combien l'épopée Scandinave lui paraît désirable. Il regrette que la poésie du Nord ne soit pas arrivée à donner une Iliade ou une Odyssée, un Fingal ou un Temora ; la faute en est, dit-il, à l'introduction du papisme qui a arrêté le travail des scaldes. Quel beau poème on aurait fait avec la mythologie de l'Edda ! Bien des trésors restent encore inconnus ou inutilisés dans les légendes du Nord. Grater, esprit pratique, estime que l'ère des discussions vaines est close ; l'on a assez « radoté pour et contre » ; il faudrait maintenant passer aux œuvres. Ce témoignage d'un écrivain qui avait fait sa spécialité de la poésie du Nord, joint à d'autres exactement contemporains, fait bien voir quelle était aux environs de 1790 l'attitude de beaucoup d'hommes de lettres en Europe à l'égard du parti que la poésie pouvait tirer des traditions Scandinaves. Les poèmes que réclamait Grater sont venus, mais plus tard ; ils s'appellent la Frithjofs Saga de Tegnér,le Balder deadde Matthew Arnold, le Sigurd the Volsung de William Morris, etc..
Enfin l'on est forcé de constater que tragédies, odes ou épopées restent extrêmement classiques de ton et de style, aussi bien en Suède et en Danemark qu'ailleurs. La matière seule a changé, l'art est resté le même. Comme Ossian et Gessner, les légendes Scandinaves ont offert à des classiques renforcés ou à des préromantiques timides des sujets tout neufs, rarement des sentiments, des couleurs, des accents nouveaux.