LA DIFFUSION A LA FIN DU SIÈCLE
Nous voilà arrivés à la fin du siècle, au moment où sous l'impulsion diverse et concordante des Ballades lyriques de Wordsworth et Coleridge, des poèmes de W. Scott, des premiers romantiques allemands, d'Oehlenschlaeger, de Chateaubriand et de M""^ de Staël, des phosphoristes et des gothicistes suédois, la littérature européenne va entrer nettement dans des voies nouvelles. La connaissance des antiquités du Nord reste stationnaire dans quelques-uns des pays que nous avons considérés ; dans d'autres, elle fait des progrès, provoqués par la publication de l'Edda dans l'édition dite arno-magnéenne, c'est-à-dire publiée aux frais de la fondation Ame Magnusson, dont le premier volume parut en 1787 ; il contenait l'Edda mythologique, à l'exception de ce que Resenius avait publié. Ce premier volume offrait un travail encore imparfait, mais très utile par les poèmes qu'il révélait à l'Européen en donnant pour la première fois la traduction latine. C'est d'après ce latin que la nouvelle génération s'exercera à reproduire les pièces les plus remarquables et les plus colorées. En 1792, le jeune Walter Scott traduit ainsi le Vegtamskvida ; il traduit aussi ou résume des Sagas. En 1797, Amos Cottle, frère de l'auteur d'Arthur, donne douze poèmes (1) traduits en vers
(1) Iceîandk Poetry, or the Edda of Saemimd,tTans\àted into English verse by A. S. Cottle. Bnstol, 1797, m-^°.
182 LE PRÉROMANTISME
anglais, dans un mètre calqué à peu près sur l'original, en strophes inégales composées d'octosyllabes à rimes plates. Quoiqu'il ne le dise pas, il est certain qu'il traduit sur le latin de l'édition arno-magnéenne ; il se borne même à le reproduire pour quelques passages trop crus que l'anglais, dit-il, ne saurait rendre avec propriety. Son Introduction est médiocre : elle expose d'une manière peu précise la mythologie scandmave, qu'il juge en chrétien fervent qu'il est, et qu'il s'obstine d'autre part à mettre en parallèle avec la mythologie gréco-romaine. Mais le contenu de son livre était important. Si ses lecteurs pouvaient déjà connaître par Gray la Descente d'Odin, tous les autres morceaux étaient inconnus du public :1e Vafthrudnismal d'abord, qui raconte un défi ou concours de divination entre Odin sous le nom de Ganrade et le sage géant Vafthrudnir ; le très intéressant Chant de Grimner où ce héros, entouré des flammes qui vont le consumer, expose une partie de la mythologie et de l'eschatologie Scandinaves ; le Voyage de Skirner ; le curieux Chant de Harbard, où l'on voit Thor, au bord d'une rivière, demander avec insistance au passeur qui est de l'autre côté de l'eau de venir le prendre avec son bateau; le Chant des Corbeaux d'Odin; et plusieurs autres, qui offraient une riche matière, dont les compatriotes du traducteur ont d'ailleurs tiré bien peu de parti. Le recueil venait un peu tard : la première curiosité était assouvie ou lassée ; ou un peu tôt : des poètes comme Arnold ou Morris devaient se plaire à reconstruire poétiquement des mœurs et des mythes disparus, mais ce n'était pas le goût de la génération romantique qui se levait alors à l'horizon. Sauf une exception pourtant : celle de Southey ; et justement Southey, fort lié avec les frères Cottle, accueille avec enthousiasme cette traduction. Il écrit douze pages de blank Verse qui se trouvent en tête du volume ; trentequatre vers sont consacrés à évoquer la mythologie Scandinave et la mort de Régner. Il en fait ressortir la valeur poétique mieux peut-être qu'on ne l'avait fait jusque-là :
Wlld the Runic faith, And wild the realms where Scandinavian Chîefs And Scalds arose ; and thence the Sca'.ds'strong verse Partook the savage wildness. And methinks Amid such scènes as thèse, the Poet's soûl Might best attain full growth...
John Johnstone publie, de 1780 à 1796, six ouvrages sur les antiquités Scandinaves. En 1798, le Monthly Magazine publiait une paraphrase en vers du Vafthrudnismal par Taylor de Norwich. Il l'avait trouvé, comme Cottle, dans l'édition arno-magnéenne. Mais le titre, qui signifie Le Dit de Vafthrudnir, est ici traduit très faussement par Le Repas de Vajthrud' nir. Taylor, esprit curieux et qui n'est pas négligeable dans l'histoire du préromantisme, devait contmuer à chercher des sujets dans l'ancienne littérature islandaise. Bientôt un pas décisif sera fait lorsque W. Herbert apprendra le vieuxnorrois pour donner un Choix de poésies islandaises (1804- 1806) qui faisait l'admiration de Walter Scott ; lorsque le jeune Savage Landor s'y exercera à Cambridge en 1 804-1 805; en attendant les nombreuses traductions qui paraîtront après 1810. C'est une autre période qui commence, celle où les études Scandinaves sont appuyées sur l'étude des textes originaux, et qui commence nettement après 1800.
Dans les pays Scandinaves, la diffusion de VEdda et des Sagas était moins générale qu'on ne pourrait le croire. Quand Liden publie son Historiola litteraria poetarum Svecanorum (1764-1772), il sait que la poésie a fleuri au moyen âge en Scandinavie, mais, dit-il, elle a laissé peu de traces,et d'ailleurs c'était une époque de ténèbres. Par contre, Jens Kraft^ Danois qui étudie en 1 760 les Institutions, mœurs et opinions des peuples sauvages, reprend les idées de Rousseau et les appuie sur des exemples tirés de VEdda. Même de jeunes poètes préromantiques de goûts et de sentiments comme les suédois Thorild et Franzén, s'ils ont de la sympathie pour l'Edda et les Sagas, ne les connaissent que superficiellement et s'en inspirent peu. Thorild, disciple enthousiaste de Rous-
seau, aime surtout dans le Nord barbare la liberté de la nature. Lorsque Franzén évoque dans son Chant sur Creutz (1797) l'ancienne poésie du Nord, il la salue avec respect et avec regret, plutôt qu'il n'y cherche des modèles (1). Toutefois son premier texte était plus enthousiaste que le texte définitif, qu'il dut lui substituer devant les sévères critiques de Leopold et des autres classiques de l'Académie suédoise. M. Blanck et surtout M. Lamm étudient ces intéressantes variantes. Vers cette époque, les progrès de l'érudition, et surtout l'apparition du premier volume de l'édition arnomagnéenne, bientôt suivie de diverses publications de Sagas, font entrer la connaissance et l'utilisation littéraire des légendes du Nord dans une période nouvelle. Les traductions, les imitations se multiplient. En 1800 l'Université de Copenhague propose pour l'un de ses concours le sujet suivant : «Serait-il avantageux aux belles-lettres dans les pays du Nord que l'ancienne mythologie Scandinave fût introduite et acceptée à la place de la mythologie grecque? » Trois jeunes littérateurs, Œhlenschlaeger, Môller et Platow, répondirent que la mythologie Scandinave devait être introduite, sans cependant bannir la mythologie grecque. Elle jouera en effet un grand rôle dans le romantisme danois qui apparaît brusquement au début du Xix*^ siècle avec Œhlenschlaeger, dont le grand poème Edda, commencé en 1802, est publié en 1804. Du Danemark cette inspiration passera en Suède et animera l'école gothique.
En Allemagne, la connaissance des antiquités religieuses et poétiques du Nord fait aussi quelques progrès à la fin du siècle ; mais c'est aux frères Grimm, un peu plus tard, qu'il était réservé de les faire entrer dans le domaine de la science et de les vulgariser en même temps. Les traductions complètes de l'Edda commenceront alors et se multiplieront. Dans la littérature pure, aucun mouvement nouveau n'est
0) Valdemar Vedel Svemk Romantik, Copenhague, 1894, p. 118.
à noter dans les dernières années du XVIII^ siècle. Le Bernois Ch. V. de Bonstetten, qui, en allemand comme en français, disserte abondamment sur les sujets les plus variés sans rien dire de bien fort ni de bien neuf, consacre la plus grande partie du tome II de ses Neue Schriften (1799-1800) à la littérature islandaise. Il traduit toute la Saga de Régner Lodbrog ; le Chant de mort y figure sous le nom de Biarmala, titre que lui donnait Bjôrner. Ainsi encadré dans la Saga, ce poème fameux s'expliquait mieux. Bonstetten traduit dans une prose languissante : le Ridens moriar devient assez platement wonneldchelnd zieK ichah. Uhland,dans Die Sterbenden Helden (1804), imite poétiquement le Chant de mort d'Asbiorn Prude :
Nun schlichtet nimmer meine Mutter mir Der Locken Zier.
Kosegarten fait une place à Régner Lodbrog dans ses Poésies de 1 788, et donne dans le Musen-Almanach de Gôttingen en 1 800 une traduction du Vegtamskvida sous le titre de Wanderers Lied ; ces vers rimes et mollement écrits restent bien inférieurs à la traduction de Herder.
Celui-ci, après la publication de ses Chants Populaires, n'avait pas oublié ses études Scandinaves. Il y revient surtout à partir de 1795 et jusqu'à sa mort (1803). Il écrit en 1795 et publie en 1 796, dans les Horen de Schiller, son Iduna, ou la Pomme de rajeunissement, sorte de traité où il aborde la question qui était alors discutée un peu partout : quelle mythologie adopter en poésie? La mythologie Scandinave ne doit pas, selon lui,espérer remplacer la mythologie gréco-iomaine; elle en serait incapable, car la beauté plastique et la perfection de l'art ne sont pas des produits du Nord ; mais elle peut trouver place à côté d'elle. On l'adoptera faute de mythologie allemande, car c'est celle « d'un peuple voisin, de race germanique ». Herder n'est plus aussi sûr que l'avait été Klopstock de l'identité foncière de religion des deux peuples. Il
186 LE PRÉROMANTISME
soutient la même thèse dans un de ses derniers écrits, paru dans son Adrastea en 1 803 : Introduction de la mythologie scan-' dinave dans une poétique nouvelle. Ce titre est à lui seul très curieux, venant d'un homme de la valeur de Herder. Partout en Europe la cause est gagnée, pour laquelle les préromantiques de tous les pays avaient si longtemps combattu en tirailleurs : on est d'accord pour désirer une littérature nouvelle ; prosateurs et poètes ouvrent leurs voiles toutes grandes à tous les vents de l'horizon. André Chénier voulait s'inspirer de la science et des découvertes qui ont agrandi l'univers et transformé l'esprit humain ; Chateaubriand estime que la poésie ne deviendra sincère et émouvante qu'en se faisant chrétienne ; Wordsworth et Coleridge la trouvent autour d'eux, dans les spectacles les plus simples auréolés par la légende ou vivifiés par la sympathie ; Goethe et Schiller voient dans la beauté grecque, retrouvée ou recréée par l'âme moderne, l'unique beauté poétique ; les Schlegel,Tieck et leurs amis, rétablissant sur les ruines du classicisme de la Renaissance le moyen âge, ses sentiments, son art et ses croyances, veulent y voir l'idéal poétique du siècle qui va commencer. Parmi de si profondes divergences, oij l'essence même de la poésie est en jeu, Herder vieilli, parfois aigri, et qui se tient assez jalousement à l'écart des idées nouvelles, voit les choses par leur petit côté. Il s'agit encore pour lui, comme à l'époque précédente, de replâtrer extérieurement le vieil édifice poétique décrépit, et pour cela de remplacer la mythologie classique par une autre plus nouvelle; et beaucoup, parmi les poètes et les critiques de second plan, pensent encore ainsi au début du XIX^ siècle.
A l'article Iduna envoyé pour les Horen Schiller répond, le 6 novembre 1795. C'est justement, dit-il, parce que nous ressemblons davantage à ceux qui ont conçu cette mythologie que nous ne devons pas l'admettre dans notre poésie. La poésie doit rester aux antipodes de la vie véritable : elle doit reposer « sur la séparation la plus sévère d'avec la vie ». La
mythologie grecque, elle, a l'avantage de présenter à l'homme moderne l'idéal dont il a besoin : idéal différent de sa vie, différent de ses mœurs, mais idéal justement à cause de cela. Cette réponse montre assez bien le point de vue où se tenait le néo-hellénisme de Weirnar. Goethe et Schiller s'inspirent peu du Nord Scandinave. Le premier, dans son universelle curiosité, avait été intéressé dans sa jeunesse par la révélation que lui en avait faite Herder àStrasbourg; mais il n'y avait pas là assez de beauté pour le satisfaire. Schiller mêlait dans ses vers de jeunesse le Valhalla et l'Eden (Eine Leichenphantasie) ou disait : « belle comme un ange avec les délices du Valhalla » (Amelia) ; mais lui aussi s'oriente d'un tout autre côté.
Le véritable continuateur de Herder est Gràter, qui étudie les langues du Nord, et qui se fait par ses publications l'apôtre du scandinavisme à la fin du XVIII^ siècle et au début du Xix'^. Toute son activité, qui fut grande, découle de la publication du premier volume de l'édition arno-magnéenne en 1787. Plus qu'aucun des littérateurs que nous avons rencontrés, il se fait le vulgarisateur de cette nouvelle révélation ; mais il clôt une période, plutôt qu'il n'en commence une autre. 11 donne en 1786 ses Fleurs du Nord, recueil qui contenait, traduits en vers, un certain nombre de textes, à commencer par l'inévitable Chant de mort de Régner Lodhrog, «traduit pour la première fois en allemand», ce qui est inexact, nous l'avons vu ; puis huit morceaux empruntés à l'ancienne Edda, deux fragments du Havamal, trois dissertations sur les Nornes, les Valkyries, la Valhalla et ses héros ; le tout introduit par une Ode à la Poésie du Nord. Grater publie de 1791 à 1794, puis en 1796, une revue littéraire consacrée surtout aux antiquités Scandinaves, Bragur (ou Braga, dieu des scaldes), dont les premiers volumes seuls sont intéressants. Il y insère quelques nouvelles traductions, par exemple celle de la Hervarar Saga sous le nom de Tyrfing (c'est l'épée qu'Hervor réclame à Angantyr) et celle du Vegtams-
188 LE PRÉROMANTISME
kvida sous le nom de Wanderers Lied, version différente de celles de Herder et de Kosegarten ; on voit que ce poème est un de ceux dont le succès a été le plus grand au XVIII^ siècle. Grater devait pousser l'enthousiasme jusqu'à traduire le Chant de Skirnir en hexamètres grecs (1810). Malgré ce beau zèle, Grater reste singulièrement timide dans son style, qui est très poncif. Le Valhalla devient chez lui un palais où règne le bon ton, un petit Versailles boréal; Freya est« la maîtresse d'Odin », Freyr un « prince » fait pour plaire. Après 1800, sous l'influence du mouvement romantique, les sujets du Nord retrouveront une faveur nouvelle. La Motte- Fouqué rendra populaires les mythes de Sigurd, qui avaient été presque complètement laissés de côté pendant tout le XVIII^ siècle, et qui jouiront d'une si brillante fortune au XIX®. En général, le XIX*' siècle, dans toute l'Europe, s'intéressera beaucoup plus à la partie héroïque de l'Edda, aux mythes plus humains, et laissera dans l'ombre les poèmes mythologiques qui avaient presque seuls retenu l'attention de l'Europe au xvill^ siècle. Il faut en voir la cause principale dans la publication du second volume de l'édition arno-magnéenne en 1818, et dans les travaux de von der Hagen et surtout des frères Grimm à partir de 1812.
L'Edda entre pour la première fois dans l'histoire littéraire avec le grand ouvrage italien du P. Andrès DeW origine, progressa e stato attuale d'ogni letteratura. Dans le tome II (1785) il présente VEdda comme « un ouvrage très fameux... qui devrait être suffisamment connu » ; il la résume d'après le savant suédois Ihre ; parle de la poésie des scaldes d'après Wormius et Mallet ; entre dans de longs détails sur leur versification d'après Troill ; mais il accorde à cette poésie « peu de mérite » ; rien de direct, rien de sympathique dans ce qu'il en dit. Il croit que Régner Lodbrog caltivait la poésie qui lui servait de consolation dans sa prison et à l'approche de la mort. C'était faire du farouche viking un Boèce philosp!phe et lettré.
En France, on ne constate pas d'agrandissement de l'horizon vers la fin du siècle. U Essai sur les Antiquités du Nord et les anciennes langues septentrionales de Ch. Pougens, publié en 1796 en tête de la réimpression du Dictionnaire des Antiquités romaines de Pitiscus, réédité séparément en 1799, ouvrage des plus médiocres, traite presque uniquement de questions linguistiques : il cite pourtant l'histoire de Hialmar. La Tour d'Auvergne, dans ses Origines gauloises (1796), confond encore Celtes et Scandinaves ; je rappelle sa phrase que i ai citée ailleurs : « Plusieurs des hymnes gauloises sont renfermées dans un poème erse, nommé l'Edda. Ce monument runique serait propre à nous éclairer sur les Celtes.» On ne rencontre guère comme documents nouveaux que les contributions d'un nommé Hwass, Danois, au Mercure français. Il donne du 10 mars 1797 au 7 janvier 1798 cinq traductions en vers que nous aurions pu joindre aux odes runiques anglaises, si elles n'étaient aussi isolées et tardives. C'est d'abord le Chant de Régner Lodbrog, « poésie scaldique, si je puis m'exprimer ainsi ». Puis la Complainte de Harald le Vaillant, que nous avons rencontrée dans Mallet, dans Percy, dans Herder, et ailleurs. Ensuite vient Y Evocation d'Odin, ode, qui appartient, dit le traducteur, à la poésie magique. C'est le Vegtamskpida, si connu par Gray, Herder et autres. Voici le début de ces cent vingt-six octosyllabes :
Odin, ce roi des Dieux, se lève ; Bientôt il s'arme et prend son glaive, Et selle son coursier fougueux ; Slipner hennit, vole, et s'élance Vers les royaumes du silence.
De Héla séjour ténébreux.
avec le retram
0 Prophétesse, ombre sévère.
Réveille-toi, sors de la terre I — Laisse-moi, guerrier téméraire, Laisse-moi dormir en repos.
190 LE PRÉROMANTISME
Puis un Chant des Scaldes peu connu, et enfin V Eloge funèbre de Haquin ou Hakpnarmal, si souvent rencontré. On remarquera que l'auteur, qui certainement a consulté d'autres sources que Mallet, puisque celui-ci ne dit rien du Vegtamskvida, mais qui le connaît et qui tire de lui ses notes et ses éclaircissements, a eu soin de choisir des poèmes de genre différent, un héroïque rappelant les aventures des vikings, un « magique » ou proprement mythologique, trois « scaldiques» ; presque tous fort connus d'ailleurs. Le 2 mars 1805, le Mercure donnait encore La descente d'Odin dans le séjour d'Hélah, par R. Menestrier (de l'Yonne), poème imité du Vegtamskvida et analogue aux précédents.
En général on reste fidèle à Mallet. Chateaubriand le lit à Londres. Tout ce qui concerne les antiquités du Nord dans l'érudition touffue, naïve et peu sûre de VEssai sur les Révolutions lui est dû. On s'aperçoit même que Chateaubriand a parcouru un peu vite les notes de son Mallet, quand il cite étourdîment « Saemundus Snorro, traduction latine ». Il confond tout simplement Saemund Sigfusson ou le Savant, auteur présumé de l'ancienne Edda ou Edda poétique, lequel vivait de 1055 à 1132 environ, et Snorro Sturleson, chroniqueur et érudit, compilateur de la jeune Edda ou Edda en prose, qui vivait de 1 178 à 1241 ; il fait de ces deux personnages je ne sais quel monstrueux amalgame. Mais aussi pourquoi les notes de Mallet offrent-elles des références si abrégées et si confuses? — Lorsque M"^*"- de Staël, dans sa Littérature, s'avance dans le domaine des langues du Nord, elle reste prudemment dans un certain vague ; mais on s'aperçoit aisément qu'elle n'a pour tout bagage que Mallet, quoique, dit-elle, « un très grand nombre de savants ait écrit sur la langue runique ». Elle cite à l'appui de son système d'histoire littéraire « les fables islandaises, les poésies Scandinaves du IX^ siècle ». Les premières sont les trente-trois « fables » du Gylfaginning données par Mallet ; les secondes sont les diverses Odes et autres Poésies anciennes par lesquelles
se clôt le volume des Monuments. L'étude des idées et des œuvres de Chateaubriand et de M"^^ de Staël dépasserait le XVIII^ siècle et le cadre que je me suis tracé ; mais il fallait montrer où en était à la fin du siècle l'état des connaissances Scandinaves chez deux écrivains qui, pour des raisons différentes, ont cherché dans le Nord leurs arguments.
Tels sont les principaux résultats qu'a produits, pendant un demi-siècle environ, dans la plus grande partie de l'Europe occidentale, la révélation encore incomplète des monuments de l'ancienne littérature Scandinave. On peut, je crois, les résumer en peu de mots. Par un certain nombre d'ouvrages écrits en latin et datant la plupart du XVII^ siècle, une connaissance partielle de la religion et de la poésie de l'ancienne Scandmavie pénètre dans quelques esprits ; mais elle est en général réservée aux érudits : c'est un agrandissement de l'histoire universelle. Ce domaine presque inconnu est mieux révélé par Mallet, qui fait ressortir l'intérêt philosophique de ces mœurs, de cette religion, barbares et cependant dignes d'étude, et jusqu'à un certain point d'intérêt. Pour la première fois, un monde nouveau, avec ses mythes, ses héros, ses mœurs et son langage, un monde différent du monde gréco-romain presque seul connu jusqu'alors, s'ouvre à la curiosité du savant, du philosophe et du poète. Bientôt la valeur littéraire de la poésie des scaldes est mise en lumière. Cette révélation coïncidant à peu près avec celle d'Ossian, la poésie Scandinave est prise aussi pour exemple dans les efforts des préromantiques pour l'affranchissement du goût ; mais, beaucoup plus barbare que la poésie ossianique de Macpherson, parce qu'elle est authentique, elle exerce beaucoup moins d'influence. Les discussions littéraires lui font peu de place. La mythologie Scandinave, par contre, étant la seule que l'on puisse opposer à la mythologie grécoromaine, est adoptée généralement dans les essais d'une poétique nouvelle. Elle entre comme élément nécessaire dans la poésie nationale, germanique, des Allemands ; elle
donne au monde poétique du Nord artificiellement créé à la fin du siècle sa couleur particulière. L'ensemble de cette révélation a été accueilli avec beaucoup plus d'intérêt, comme il est naturel, par les peuples de souche germanique que par la France et les nations de culture latine. C'était, pour les premiers, comme les titres de noblesse de leurs ancêtres qu'ils retrouvaient avec une fierté naïve. Cependant, même chez eux, l'influence directe sur le renouvellement tant souhaité de la poésie n'a pas été très marquée. Mais par les exemples nouveaux offerts au goût, par les efforts faits pour les traduire ou les imiter, par les idées exprimées à ce propos, par une heureuse coïncidence avec des tendances littéraires qui se trouvent ainsi renforcées, cette révélation offre un intérêt historique incontestable.
LE PBEBOMANTISME
OSSIAN ET LVS'SIANISME AU XVm- SIECLE