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LES POÈMES OSSIANIQUES

J'ai exposé ailleurs (1) avec quelque détail ce qu'il est nécessaire de savoir pour comprendre de quoi il s'agit quand on parle d'Ossian, des poèmes ossianiques, de l'ossianisme en Europe. J'ai résumé la légende ossianique écrite et orale, l'histoire de Macpherson et de ses travaux, la genèse probable de son Ossian, le contenu de ses poèmes et de ceux de Smith, son imitateur, leurs caractères, la controverse ossianique et ses principaux aspects. Je me contenterai ici de rappeler très brièvement les faits essentiels et de caractériser rapidement les poèmes dont je vais étudier la fortune et l'influence en Europe.

Les peuples de langue gaélique de l'Irlande et des montagnes de l'Ecosse ont eu de temps immémorial des bardes qui chantaient sur leur petite harpe les légendes divines ou les exploits des guerriers. Leurs chants, d'un caractère épique, avaient pour sujet notamment ce qu'on appelle le cycle ossianique, c'est-à-dire les aventures de Finn, chef irlandais qui aurait vécu au III^ siècle de notre ère, de son fils Oisin (Ossian), et de beaucoup d'autres du même groupe, Dermid, Gaul, Oscar, etc.. Quantité de manuscrits du Xll^ au XVI^ siècle nous ont conservé de cinquante à cent mille vers appartenant à ce cycle. Finn, Ossian et les autres chefs y sont représentés comme bons et vertueux, joignant les talents

(I) Ossian en France, Introduction (t. I, p. 7 à 99).

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du barde à ceux du guerrier. Finn et les siens ayant tous péri dans une même défaite, Ossian survit seul de tous ces héros : vieux et aveugle, il va chantant les exploits passés et les malheurs de sa race ; d'où une teinte générale de mélancolie. Il s'y jomt fréquemment une notation de paysage assez fraîche et sincère ; des éléments romanesques (enlèvements de princesses), surnaturels (magie, monstres) et chrétiens : Ossian a avec saint Patrick, apôtre de l'Irlande, un fameux dialogua où il refuse de se laisser convertir. Ces textes étaient tombés en partie dans l'oubh, et restaient complètement inconnus du public lettré ; en Ecosse, à la veille du succès de Macpherson, quelques efforts avaient été tentés pour les faire connaître, mais sans grand succès. Si la légende ossianique était familière à la plupart des Irlandais et des habitants des Hautes-Terres, elle restait pour eux à l'état de tradition orale et n'offrait pas une forme littéraire précise. James Macpherson (1736-1796), Ecossais des Hautes- Terres, après avoir fait imprimer sans grand succès quelques courts poèmes anglais écrits dans le style classique qui régnait alors, mais déjà remarquables par un certain sentiment du paysage, rencontra en 1759 un littérateur des Basses- Terres, l'auteur de la tragédie nationale de Douglas (1757), John Home, qui s'intéressait à la poésie gaélique et pour qui il se chargea d'en traduire quelques échantillons. Ces premiers morceaux plurent à Home et aux hommes de lettres d'Edimbourg ; Macpherson, sur leur demande, en donna d'autres, avec lesquels il composa un mince volume, sans nom d'auteur ni de traducteur : Fragments d'ancienne poésie recueillis dans les Hautes-Terres de l Ecosse, et traduits de la langue gaélique ou erse (1760) : quinze morceaux ou courts poèmes, presque aussitôt réédités avec un seizième morceau. Ils étaient précédés d'une Préface du docteur Blair, théologien et professeur de Rhétorique et Belles-Lettres à Edimbourg, celui qui avait le plus insisté auprès de Macpherson pour le décider à révéler ce genre de poésie jusqu'alors inconnu. Le

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succès des Fragments, et surtout l'insistance de ses protecteurs, décidèrent Macpherson à continuer, malgré ses répugnances ; il fit deux voyages dans les Hautes-Terres et les îles, y recueillit des légendes, et publia à la fin de 1761 Fingal, ancien poème épique, en six livres, avec plusieurs autres poèmes, composés par Ossian, fils de Fingal ; traduits de la langue gaé' lique par James Macpherson. Cette fois il signait sa traduction, donnait une épopée accompagnée de seize petits poèmes presque tous du genre épique, et attribuait le tout à Ossian. De savantes Dissertations accompagnaient les poèmes et fondaient solidement leur authenticité sur les antiquités de l'Ecosse. Il continuait en ce sens en 1763 avec Temora, ancien poème épique, en huit livres, avec plusieurs autres poèmes... (la suite comme pour Fingal). L'ensemble des poèmes ossianiques reparaissait en 1765 avec les Disserta-lions de Macpherson et une de Blair, les premières plus historiques, la dernière plus littéraire et d'une importance beaucoup plus grande pour le succès d'Ossian en Europe. L'édition de 1773 donnait le texte et l'ordre définitifs des vingt-deux poèmes et constituait la vulgate de l'Ossian de Macpherson.

Le succès de ce dernier lui suscita des imitateurs : deux surtout intéressent notre sujet. Edmond de Harold, officier irlandais au service de l'électeur palatin, ajoute en 1775 à sa traduction allemande de Macpherson trois poèmes « nouvellement découverts », puis successivement en publie plusieurs autres, au nombre de quatorze en 1787, et en ajoute encore deux en 1801 et 1802. Le révérend John Smith donne en 1 780 la traduction anglaise, en 1 787 le texte gaélique de quatorze poèmes recueillis, dit-il, dans les Hautes-Terres, et se donne complètement pour le continuateur de Macpherson. Deux autres « ossianides » ont moins d'importance. John Clark publie en 1778 une sorte de contre-épreuve d'Ossian sous le titre de Œuvres des Bardes Calédoniens : douze poèmes pastichés de Macpherson, qui n'eurent guère de retentissement

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dans la plupart des pays, mais qui furent traduits dès 1779 en allemand. Arthur Young, évêque de Clonfert en Irlande, donne en 1 787 des poèmes ossianiques puisés en partie dans la véritable tradition irlandaise, qui furent traduits en allemand par Pfafï en 1 792. Ces Ossianides eurent une fortune bien inégale, et d'autant plus favorable en général qu'ils offraient moins d'éléments authentiques. Les poèmes de Harold ont été appréciés en Allemagne, en Scandinavie, et traduits en russe en 1 803 ; ceux de Smith ont été traduits en allemand, en italien, et incorporés en France à l'Ossian de Macpherson, dont ils ont au XIX^ siècle partagé la destinée.

Tous ces poèmes ossianiques, inégaux en longueur, en clarté, en intérêt, tantôt purement épiques, tantôt dialogues, élégiaques ou lyriques, se ressemblaient d'ailleurs extrêmement. Ils contenaient un nombre incroyable d'histoires romanesques, très compliquées, et de ce fait assez fatigantes à suivre, par la trépidation peu harmonieuse du récit et la multiplicité des épisodes ; très monotones aussi, n'offrant aucune couleur locale bien nette, donnant très peu de détails matériels, accumulant les épisodes de guerre ou d'amour. La guerre faisait le fond de ces poèmes ; si les récits de bataille restaient singulièrement vides, vagues et artificiels, et ne pouvaient, même aux yeux les plus prévenus, rivaliser avec ceux d'Homère ou de Virgile, ils offraient du moins l'occasion de mettre en tout leur lustre les vertus des guerriers : la magnanimité de Fingal, la vaillance chevaleresque de Gaul ou d'Oscar, et la délicatesse, la fleur d'héroïsme que respirent ces poèmes d'un bout à l'autre. Jamais on n'avait vu de guerriers si vertueux. D'autre part, l'amour joue un grand rôle dans Ossian. Les poèmes courts, et force épisodes introduits dans les poèmes plus longs, comme récit d'un héros ou comme chant d'un barde, font du recueil une enfilade de nouvelles, dans chacune desquelles un ou plusieurs couples d'amants ou d'époux rencontrent de fatales aventures, le

plus souvent terminées par une mort déplorable. Une sentimentalité pleurarde et un peu niaise colore uniformément ces couples vertueux et infortunés. Ils sont poursuivis par des tyrans cruels, de lâches ravisseurs ; engloutis par des tempêtes ; déchirés à la chasse par des sangliers. L'un des deux amants se tue pour ne pas survivre à l'autre ; ou bien la jeune fille s'étant travestie en guerrier pour partager les périls de son amant, est tuée par celui-ci qui la prend pour son ennemi ; c'est là un thème souvent repris. Cet élément sentimental et un peu vulgaire a contribué pour une part à la vogue d'Ossian auprès du grand public, surtout quand on le mit en élégies et en romances.

Mais un plus vif intérêt s'attachait au paysage et aux sentiments. Le premier était tout nouveau en Europe, avec sa mer verte ou sombre, ses lacs, ses landes désertes, ses montagnes, ses bruyères nues, ses chênes ou ses sapins, le tout couvert de nuages gris et bas que perce à peine un soleil mélancolique, ou noyé dans un éternel brouillard ; parfois un chevreuil qui fuit ou écoute, immobile ; un chasseur solitaire et pensif, escorté de ses chiens ; partout des arbres fracassés, des tombeaux sans nom, des murs en ruine, les restes désolés de quelque cité jadis florissante. On y sentait vivement la fin tragique des amours, le néant des espoirs et des rêves, la mélancolie de la destinée humaine, l'émotion des souvenirs du passé, la poésie des ruines, l'infinie vanité de tout : on y vivait avec les morts. Le barde Ossian, dernier survivant de la race de Fingal, vieillard aveugle et inspiré, assis sur la pierre moussue au piad des chênes, entendait dans leurs branches dépouillées souffler les vents d'automne et passer les âmes des héros. S'accompagnant de la harpe, il chantait les exploits des guerriers, les amours des vierges, ou interprétait avec une noblesse austère et lugubre des sentiments émouvants et désenchantés. Souvent il invoquait les astres : le soleil glorieux qui peut-être un jour se couchera à l'occident pour ne plus se réveiller ; la lune pâle et froide,

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triste amie des cœurs solitaires et désespérés ; l'étoile du soir et son regard mélancolique et doux.

Tout cela se présentait sous une forme neuve : une prose rythmée, souple, brève et passionnée, très simple de vocabulaire et de syntaxe, colorée par quelques tours curieux, empruntés au gaélique, riche en mots composés, en métaphores, en comparaisons surtout, très émue et très pathétique, infiniment plus poétique que toute la poésie en vers qui s'écrivait en Europe vers 1 760. La nouveauté de la forme accentuait encore la nouveauté du fond.

Ceux de ces poèmes qui ont eu le plus de succès en Europe et que nous rencontrerons le plus souvent sont à peu près les suivants. D'abord Fingal et Temora, les deux épopées. La première a pour héros Fingal, roi de Morven en Ecosse, et pour théâtre la côte irlandaise : Fingal repousse victorieusement des envahisseurs venus du pays de Lochlin, c'està-dire Scandinaves. Quelques récits de combats sans grand intérêt sont coupés de nombreux épisodes, soit placés directement dans le récit, soit mis dans la bouche des bardes de Fingal, qui les racontent entre deux batailles ou après la victoire. Ces épisodes sont toujours des histoires romanesques oii deux amants traversent les aventures les plus invraisemblables. Temora est tout à fait dans le même genre ; il contient moins d'épisodes et plus de morceaux lyriques, comme l'apostrophe au soleil : « Combien de temps te lèveras-tu sur les champs de bataille, et rouleras-tu, bouclier sanglant, à travers les ci eux? » Viennent ensuite les poèmes plus courts, et souvent plus intéressants, plus propres en tout cas à fournir des sujets de romance, d'élégie et de cantate. Au premier rang, Carthon, où un père et son fils se combattent sans se reconnaître. Ce poème est surtout célèbre par l'apostrophe au soleil qui le termine ; aucun morceau ossianique n'a excité plus d'enthousiasme ni fait naître plus d'imitations :

« O toi qui roules là-haut, rond comme le bouclier de mes

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pères ! d'où viennent tes rayons, ô Soleil, d'où vient ta lumière éternelle? Tu t'avances dans ton imposante beauté ; les étoiles se cachent dans le ciel ; la lune, froide et pâle, se plonge dans les ondes occidentales ; mais toi, tu te meus par toi-même : qui peut accompagner ta course? Les chênes des montagnes tombent ; les montagnes elles-mêmes s'écroulent avec les années ; l'océan s'élève et s'abaisse tour à tour ; la lune elle-même se perd dans le firmament ; mais toi, tu es toujours le même, tu te réjouis dans l'éclat de ta course. Lorsque le monde est obscurci par les orages, lorsque le tonnerre roule et que l'éclair vole, dans ta beauté tu regardes du sein des nuages, et tu te ris de la tempête. Mais pour Ossian tu brilles en vain, car il ne contemple plus tes rayons : soit que ta blonde chevelure flotte sur les nuages de l'orient, soit que tu frémisses aux portes de l'occident. Mais peut-être comme moi tu n'as qu'une saison: tes années auront une fin. Tu dormiras dans tes nuages, et tu n'entendras plus la voix du matm. »

Lathmon, nettement épique, rappelle l'épisode de Nisus et Euryale dans VEnéide ; mais un point d'honneur raffiné empêche les deux héros fingaliens de massacrer, comme le font les jeunes Troyens, leurs ennemis endormis. Oithona, plus romanesque, conte la cruelle aventure d'une jeune fille à qui un affreux ravisseur enlève l'honneur, et que tue par mégarde son fiancé en accourant pour la sauver. Dar-thula s'ouvre par une apostrophe à la lune qui a eu presque autant de succès que l'hymne au soleil de Car thon : « Les étoiles, honteuses en ta présence, détournent leurs yeux étincelants!...Où te retires-tu à la fin de ta course, quand l'obscurité vient couvrir de plus en plus ton visage? As-tu ta demeure comme Ossian? Habites-tu dans l'ombre delà tristesse? Tes sœurs sont-elles tombées du ciel? Celles qui se réjouissaient avec toi dans la nuit, ne sont-elles plus? Ah ! sans doute elles sont tombées, lumière charmante, et tu te retires souvent pour les pleurer... Mais une nuit viendra où

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tu tomberas toi-même, et où tu quitteras tes sentiers azurés dans le ciel. Les étoiles élèveront alors leurs têtes brillantes : celles qui étaient honteuses en ta présence, se réjouiront...» Le plus classique peut-être de tous les poèmes ossianiques a été Les chants de Selma, moins épique que lyrique et élégiaque. Dans le palais de Selma, résidence de Fingal, les bardes se disputent le prix du chant. Minona redit les plaintes de Colma qui, après une nuit d'angoisse sur des rochers déserts, retrouve morts son frère et son amant : type d'élégie ossiànique qui a eu beaucoup de succès : « Il est nuit ; je suis seule, perdue sur la colline des tempêtes. J'entends le vent sur la montagne. Le torrent se précipite des rochers. Pas une. cabane pour m'abriter de la pluie : perdue sur la colline des tempêtes. — Lève-toi, ô Lune, de derrière tes nuages. Etoiles de la nuit, levez-vous ! Que quelque clarté me conduise à l'endroit oii mon amour se repose seul des fatigues de la chasse... Mais il faut que je reste ici, seule, auprès du rocher du torrent écumeux. Le torrent et le vent mugissent avec fracas. Je n'entends pas la voix de mon amour. » Puis Ossian et Ullin redisent le dialogue de Ryno et d'Alpin où celui-ci pleure son fils Morar. A son tour, Armin rappelle en gémissant la mort de son fils Arindal et de sa fille Daura. Partout dans ce poème planait la mort ; nulle part les accents du vieux barde ne se faisaient plus lugubrement mélancoliques. « Que ton habitation est maintenant étroite ! Que ton séjour est ténébreux ! Avec trois pas je mesure ta fosse, ô toi qui étais autrefois si grand... Que le sommeil des morts est profond ! que leur Ut de poussière est bas !... Oh ! quand serat-il matin dans le tombeau pour avertir celui qui dort, de s'éveiller? » Mais Les Chants de Selma ont été encore plus célèbres par l'apostrophe à l'étoile du soir, qui ouvre le poème : tout le monde en France la connaît par le début du Saule de Musset, dont les douze premiers vers en offrent une traduction à peu près exacte, mais bien supérieure en beauté à l'original. Le morceau, tant de fois repris en tant de lan-

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gues, en vers et en prose, contient au moins en germe une belle idée poétique :

« Étoile de la nuit qui descend! que ta lumière est belle à l'occident ! tu élèves ta tête aux longs cheveux hors de ton nuage ; tes pas sont majestueux sur la colline. Que regardestu dans la plaine? Les vents de la tempête se sont calmés. Le murmure du torrent vient de loin. Les flots mugissants escaladent le rocher éloigné. Les mouches du soir volent sur leurs faibles ailes ; le bourdonnement de leur course est sur la campagne. Que regardes-tu, belle lumière? Mais tu souris et tu fuis. Les vagues accourent avec joie autour de toi : elles baignent ta chevelure charmante. Adieu, rayon silencieux ! Laisse se lever la lumière de l'âme d'Ossian ! »

Et partout dans ces poèmes, mais surtout dans ceux qui offrent un caractère élégiaque et lyrique, deux ligures dominaient, toujours les mêmes, bientôt classiques elles aussi : Ossian, le vieux barde inspiré, et la jeune et tendre Malvina, veuve d'Oscar, qui dirige les pas errants du vieillard aveugle et accompagne ses chants sur la harpe.

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