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LE SUCCÈS

La publication des Fragments fit sensation dans la république des lettres ; Fingal et Temora éveillèrent bien davantage encore l'intérêt, presque partout l'admiration, et souvent l'enthousiasme. L'accueil que reçut Ossian en Europe pendant les premières années de la révélation fut presque unanime. Le grave Hume, Ecossais il est vrai, l'admirait ; le délicat Gray convenait que Macpherson « était le vrai génie de la poésie, ou qu'il avait mis la main sur un trésor». Parlant des Fragments : « J'en suis fou, écrivait-il ; j'ai été frappé, extasié de leur infinie beauté. » Horace Walpole, qui les avait lus en manuscrit dès février 1 760, partageait pour un temps cet enthousiasme. Il comparait déjà Fingal aux poèmes homériques, tandis que Gray se montrait particulièrement touché de la Nuit d'Octobre, ce chant des six Bardes que Macpherson a plus tard repris, mais en note seulement, et qu'on ne trouve plus dans l'édition courante. Boswell écrivait à Erskine : « Vous sentirez en lisant Ossian que vous avez une âme. »> Shenstone écrit à Percy le 1 1 août 1760 qu'il doit se procurer immédiatement les Fragments ; il y a là un trésor à exploiter, ajoute-t-il après Fingal l'année suivante ; c'est un « génie purement original »; c'est « la quintessence même de la poésie ». Percy, plus défiant, accueille toutefois Ossian avec intérêt, et s'en inspirera bientôt pour ses poésies runiques. Mason, Lyttleton et Mrs. Montagu étaient du même avis. Les Fragments, vite épuisés, durent être bientôt réédités.

Plusieurs revues en donnèrent des extraits qui les firent connaître d'un public beaucoup plus étendu et pénétrer plus aisément en France et en Allemagna. D'autres revues donnaient des articles enthousiastes : VAnnual Register de Burke et la CriticalReview de Smollett. Le docteur Blair, dont nous avons parlé, publiait en 1 763 sa fameuse Dissertation critique sur les poèmes d'Ossian, où il faisait ressortir avec une minutieuse patience et un enthousiasme infatigable les innombrables mérites de cette poésie nouvelle, égalait Ossian à Homère et même le lui préférait. Cette Dissertation fut plusieurs fois rééditée et résumée, en France par Suard et d'autres, en Allemagne par Christian Félix Weisse en 1765 et 1766 (1). Directement ou à travers ces adaptations, elle contribua beaucoup à fonder en raison, à autoriser l'admiration littéraire pour Ossian.

Turgot, qui le premier faisait connaître en France quelques fragments erses dès septembre 1 760, saluait en eux une poésie nouvelle, où il retrouvait les qualités les plus remarquables du style oriental. Suard y reconnaît « une naïveté, une douceur de sentiments, un désordre et une vivacité dans les mouvements, une énergie dans les images, une vérité dans les tableaux, qui affectent l'âme et l'imagination d'une manière très agréable ». Diderot s'écrie : « Ce qui me confond, c'est le goût qui règne là, avec une simplicité, une force et un pathétique incroyables, » Grimm, après avoir enregistré le grand succès qu'ont obtenu les Poésies erses du Journal Etranger, ajoute : « Cela est, en effet, beau comme Homère. * Revenant à la charge plus énergiquement encore après avoir lu Fingal, Suard déclare qu'on y trouve « l'élévation de Pindare et l'enthousiasme des Prophètes » et dit de l'hymne au soleil de Carthon : « Homère et Milton n'ont point de traits plus sublimes. » Le Journal Encyclopédique s'étant permis de ne reconnaître à Fingal d'autre mérite que la nou-

(1) On en trouvera l'analyse dans Oss'an en France, livre I, chap. V,

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veauté, et d'affirmer qu'une traduction française complète n'aurait aucune chance de succès, Lessing réplique avec indignation : « Tant pis pour les Français ! » Dès 1762-1763 Ossian trouve des enthousiastes en Allemagne, par exemple le professeur Raspe qui est son premier introducteur. Herder jeune, et dans toute l'ardeur de la découverte, compare Ossian à Moïse et à Job. Klopstock lui voue un culte. Denis, dès 1763, l'admire à travers Cesarotti et attend avec impatience l'édition anglaise : « A peine avais-je lu ses poèmes que je l'associai dans ma pensée à Homère et à Virgile. » Les Gelehrte Anzeigen de Gôttingen le présentent à un public assez étendu en 1765. C'est d'après cet article que Gjôrwell le fait connaître à la Suède dans le Svenska Mercurius la même année. Gothenius et lui rivalisent d'enthousiasme. Gothenius admire fort ce « style oriental » et, après avoir traduit l'hymne au soleil de Carthon, s'écrie : « Pardonnez-moi, lecteurs, une telle émotion m'a saisi, que j'ai dû m'interrompre. » En Italie Cesarotti écrit à Macpherson son admiration : a Votre Ossian m'a tout à fait enthousiasmé. Morven est devenu mon Parnasse et Lora mon Hippocrène. Je rêve toujours à vos héros... » Il le préfère à Homère, et il ajoute : « L'Ecosse nous a montré un Homère qui ne sommeille ni ne babille, qui n'est jamais ni grossier ni traînant, toujours grand, toujours simple, rapide, précis, égal et varié.» On voit qu'il trouve à Ossian des qualités qui ne sont guère les siennes. Rares sont les notes discordantes. Patriarchi traitait Fi'n^a/ de « livre très indigne, plein de malice et d'artifice ». Mais ce personnage est un classique forcené, ennemi de tous les « innovateurs ». Horace Walpole, d'abord favorable à Ossian, s'en dégoûte bientôt et le jugera très sévèrement. Samuel Johnson, dès le début, refuse tout intérêt et toute valeur aux poèmes ossianiques. Le Journal Encyclopédique renouvelle en 1 763 ses attaques, et fait une charge à fond contre le style ossianique, ses m.étaphores ou sss comparaisons, et sa monotonie. En somme, l'accueil des premières années fut extrême-

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