OSSIAN ET LOSSIANISME AU XVIII*^ SIECLE
ment favorable : la plupart des témoignages qui viennent d'être cités se placent de 1760 à 1764. Encore faut-il tenir compte de la difficulté qu'on éprouvait sur le continent à se procurer les textes : on en trouve à Gôteborg, port de mer, à Hanovre, ville à demi-anglaise ; mais Denis, à Vienne, n'en peut trouver jusqu'à ce qu'il en ait découvert un àPrague. Après l'enthousiasme presque unanime de la première heure, Ossian avait à passer par une redoutable épreuve, où de moins heureux que lui auraient succombé : il lui fallait justifier son authenticité. Le cas était très différent suivant les pays. En Angleterre, soit critique plus avisée et plus voisine des sources, soit surtout préjugé contre tout ce qui était écossais, des doutes très sérieux s'étaient élevés dès l'aube de la révélation ossianique.Le docteur Blair cherchait à les dissiper par une argumentation méthodique qui remplissait une partie de sa longue Dissertation. Gray flotte entre l'admiration et l'incrédulité; dès mars 1760, il demande des détails sur l'auteur et l'époque. Le rapprochement qui lui vient à l'esprit avec //arJt/^nu/e, ballade écossaise refaite récemment, autorise quelque inquiétude. A la fin de 1762, on le voit encore bien hésitant devant Fingal. Horace WalpoJe, Beattie sont le plus souvent sceptiques ; l'historien Hume, quoique Ecossais, voudrait bien voir les originaux ; Thomas Percy, l'éditeur des Reliques, Evans, qui publie les Spécimens des bardes gallois, sont tous deux qualifiés pour examiner de près la question ; ils ne croient ni l'un ni l'autre à l'authenticité.et jugent sévèrement Macpherson et son œuvre(l ). Johnson assomme dès l'abord Macpherson d'une négation radicale, qui donnera lieu plus tard à des insultes et à une célèbre querelle. Sauf ce dernier incident, on peut dire que, de 1770 à la fin du siècle, s'il y a toujours des incrédules parmi les lettrés, le plus grand nombre des lecteurs goûte Ossian sans
(1) Hans Hecht, Thomas Percy uni William Shenstone. Ein Briefwechsel aus der Enlstehungszeit der Reliques, hgg. mit Einleiiung und Anmcrhungen, Strasbourg. 1909,'p. 18.
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se préoccuper de savoir jusqu'à quel point il est aathentique. En France, le grave Journal des Savants, après avoir fait remarquer dès 1762 que des sentiments trop modernes et des ressemblances littéraires trop frappantes invitent à de sérieux doutes, ouvre ses colonnes à deux communications intéressantes : en 1763, la lettre d'un Irlandais qui revendiquait pour sa patrie Ossian et ses poèmes, et surtout en 1764 un très long et très savant Mémoire anonyme qui allait beaucoup plus loin dans le même sens, et accusait Macpherson d'avoir librement composé ses poèmes écossais en se servant de noms et de légendes de l'Irlande. Ce Mémoire n'eut pas beaucoup de retentissement en France : on crut généralement à l'authenticité jusqu'à la fin du siècle et même au delà. En Italie, la question ne paraît pas avoir été discutée avec beaucoup d'ardeur. Camillo ZampierietGiambattista Roberti niaient l'authenticité dès 1764 ; Angiolini l'affirme encore en 1788, et la masse des lecteurs de Cesarotti n'en doute pas. En Hollande Van Leiyveld est au courant de ces doutes en 1766. En Finlande Porthan, bon connaisseur en fait de poésie populaire, combat en 1778 l'authenticité totale. Mais en général dans les pays Scandinaves on croit à rOssian authentique ; les doutes ne s'accumulent qu'à la fin du siècle, quand le bruit se répand que Macpherson persiste dans son refus de montrer les originaux ou n'aboutit pas à les publier. Le Mémoire du Journal des Savants, réimprimé à Amsterdam en 1764-1765 avec la collection du Journal, est réédité à part à Cologne en 1765 ; il avive la discussion. Haller est probablement l'auteur de l'article des Gelehrte Anzeigen de Gôttingen (1765) qui proteste contre les conclusions du Mémoire. Celui-ci est analysé en 1766 dans les Entretiens de Hambourg, et la même année dans les Lettres sur les Curiosités de la Littérature, publiées à Slesvig par Gerstenberg, cette fois avec approbation. Gerstenberg est à cette époque le. seul incrédule qu'offre la littérature allemande : s'il se prononce nettement contre l'authenticité
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d'après le Mémoire, ses doutes sont antérieurs et ont jailli dès la première lecture des poèmes ossianiques. Son cas est un peu celui de Percy et d Evans : 11 connaît l'Edda, et l'esprit qui règne dans l'œuvre de Macpherson lui paraît absolument différent de celui qu'on trouve dans l'ancien Nord. D'autres ont des doutes secrets : Klotz, en faisant part des siens à Denis (1769), ajoute « qu'il ne peut pas, qu'il n'ose pas les exprimer en public ». D'ailleurs, H. P. Sturz a été sur place en 1768 se convaincre de l'authenticité d'Ossian ; Macpherson lui en a montré les originaux et lui en a déclamé plusieurs passages. M'"® de Berlepsch fera plus tard le même voyage pour arriver au même résultat : elle s'entretient en Ecosse avec un Macdonald qu'elle a connu à Weimar, et, comme elle est grande amie de Herder, elie achève de l'ancrer dans sa foi ossianique. Herder polémique contre Fr. Aug. Wolf, à qui Ossian est suspect, et qui en 1795 méditait un grand ouvrage sur les poésies primitives et les épopées en général, dans lequel il aurait consacré un chapitre « à l'ensemble des carmina celtica ». Mais nous sommes à la fin du siècle, moment où l'on voit partout renaître ou se fortifier les doutes, que des ossianistes fervents comme un Schundenius à Gôttingen tentent méthodiquement de renverser en s'appuyant tantôt sur les « arguments internes » (1799), tantôt et plus difficilement sur les raisons extérieures.
Plusieurs s'en tirent en transportant leur admiration d'Ossian à Macpherson. Déjà Gray en mars 1 760 écrivait à Walpole: « Si j'étais sûr que quelqu'un, aujourd'hui vivant en Ecosse, a écrit ces poèmes pour se divertir et pour rire de la crédulité du public, j'entreprendrais le voyage des Hautes-Terres rien que pour le plaisir de le voir. » Gibbon, en 1776, fait remarquer (dans une note au chapitre l^^deV Histoire de la décadence et de la chute de iEmpire romain) que dans l'une et l'autre hypothèse les poèmes ossianiques sont l'œuvre d'un Calédonien. Ce«',arotti prend à peu près le même parti en 1 790, avec des éloges de Macpherson qui seraient en partie
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mérités si l'on admettait la thèse, insoutenable aujourd'hui, de la fabrication totale et sans modèles d'Ossian. Au contraire, le P.Andrès, en 1785, déclare que si les poèmes sont anciens, ce qu'il ne croit pas, ils sont l'œuvre d'un grand génie; s'ils sont modernes, ils n'ofïrent aucune espèce d'intérêt. Herder passe par un stade intermédiaire : il prend dès 1769 le parti d'Ossian contre les sceptiques ; quoique Harold, lui-même imitateur de Macpherson, lui ait donné (1775-1776) des renseignements très précis qui l'invitent à douter de l'authenticité absolue, il ne peut se détacher du rêve de jadis, et ses sentiments à ce moment offrent quelque ressemblance avec ceux de Chateaubriand plus tard. Ses deux dissertations de 1780, l'une Sur l'influence de la poésie, l'autre Sur l'influence de la constitution (politique) sur la poésie, continuent à s'appuyer sur une vague authenticité. En 1795, dans son article Homère et Ossian paru dans les Horen, il fait un pas de plus et adopte à peu près l'attitude de Cesarotti : si Macpherson s'est borné à rassembler et à refondre, il a été le Solon et l'Hipparque de cet Homère ; s'il a créé de toutes pièces, il faut lui savoir gré d'avoir ranimé la poésie languissante. En cette fin du siècle, plusieurs voient partout des contrefaçons : les Prolégomènes de Wolf sont de 1795, et quand l'ancienne épopée russe, le Dit de la Bande d'Igor, fut découverte en cette même année 1795, elle fut considérée par plusieurs comme une supercherie littéraire due à un moderne. Mais la plupart croyaient toujours à Ossian. Bilderdijk, qui en 1809 n'était pas encore détrompé sur le moine Rowley de Chatterton, explique les doutes des Anglais sur Ossian par leur manie de voir partout des faux, qu'il s'agisse de testaments ou de papiers d'affaires, manie dont il a, dit-il, souffert personnellement en Angleterre. En somme, entre 1770 et 1790, la majeure partie de l'Europe lettrée croit tranquillement à l'authenticité absolue de l'Ossian de Macpherson.
Ainsi s'explique son succès croissant. Moins discuté que
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dans les trois ou quatre premières années de la révélation, il peut librement attacher et retenir ses lecteurs. Il n'excite pas seulement leur intérêt, leur sympathie, mais leur enthousiasme : il semble que l'on ne soit guère ossianiste à demi. Par contre, cet enthousiasme est souvent peu durable : c'est fréquemment une crise par laquelle on passe, un engouement passager. Non seulement Ossian a pour lui le nombre, mais encore la qualité : à peu d'exceptions près, ce sont les esprits les plus remarquables, les écrivains les plus célèbres qui le goûtent et l'admirent. Tels sont les principaux caractères généraux du succès d 'Ossian en Europe pendant le dernier tiers du xviii® siècle. Nous ne connaîtrons jamais ce succès avec une parfaite précision : nous n'en pourrons déterminer avec exactitude ni l'étendue et les limites, ni la nature intime. Nous ne savons que ce que la littérature nous a conservé; et aucun recensement méthodique n'a été tenté, sauf pour la France. Outre les témoignages trop rares recueillis par les biographes et les historiens des littératures, on en rencontre bien d'autres en parcourant en tous sens la littérature européenne de cette époque ; mais, je le répète, une enquête systématique reste à faire pour la plupart des pays. Je me bornerai ici à noter ce qui me paraît être le caractère et comme la couleur particulière de l'ossianisme dans quelques grands pays.
Macpherson avait peut-être raison de signaler avec quelque aigreur, en 1773, le contraste qu'il apercevait entre le succès de son Ossian sur le continent et l'accueil infiniment plus réservé qu'il recevait en Angleterre. Dans ce pays en effet, après la curiosité et les discussions des premières années, Ossian, même pour ceux qui le croient authentique, éveille plutôt un intérêt documentaire qu'un enthousiasme poétique. Certes, il a des lecteurs nombreux et fidèles : le nombre et la variété des réimpressions en font foi. Dans cent trente bibliothèques privées anglaises dispersées de 1771 à 1800, dont il a examiné les catalogues, M. R. S. Crâne
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a compté trente-sept exemplaires d'Ossian. Les émigrés français rencontrent dans les coins les plus reculés de la Grande-Bretagne des adeptes d'Ossian avec qui, comme M°^® de Genlis, ils communient dans une admiration et des émotions communes. En Amérique même, M. de Chastellux, vers 1782, s'aperçoit avec ravissement que Jefferson connaît à fond Ossian. La nuit, ils se récitent autour d'un bol de punch des passages de ces « sublimes poésies ». Mais enfin, jusqu'à la fin du siècle, aucun poète anglais de quelque éclat ne se déclare nettement son disciple, ni parmi les derniers classiques purs ou de transition, ni dans le camp des novateurs. Cowper, Crabbe, ne lui doivent probablement rien ; Blake, isolé et peu connu, l'aime et s'inspire de lui, mais à l'écart et comme dans l'ombre ; l'Ecossais Burns connaît bien le barde des Hautes-Terres, mais son génie vivant et ardent se tourne d'un tout autre côté. Coleridge l'imite, nous le verrons, dans sa jeunesse, et en 1803 parle encore avec émotion de « la douce voix de Cona ». Wordsworth est nettement ennemi des poèmes tels que Macpherson les a publiés, et regrette {Ecrit sur une page blanche de iOssian de Macpherson) qu'il ait cru devoir fabriquer des imitations qui faussent en la précisant la grande figure nébuleuse et mélancolique du Barde celtique. Il se montre encore plus sévère pour Macpherson, et, ce qui est tout différent, fort injuste pour la valeur mtrinsèque de son Ossian, dans l'Appendice à la Préface de la seconde édition des Ballades Lyriques (1800). Cependant dans le Prélude (Vil) il compte Ossian parmi les livres qui charmèrent son adolescence : sa voix l'appelait « des bords des torrents de Morven ». Southey, en 1793, veut aller en Ecosse pour y retrouver l'esprit d'Ossian ; et le style de Thalaba, son poème de 1801, lui doit quelque chose. Ces trois poètes ne sont restés sous le charme que pendant leur première jeunesse, de 1790 à 1795 environ. Jusqu'à Byron, Ossian ne joue pas un rôle éminent dans les inspirations delà poésie anglaise. Parmi les critiques,
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l'opposition absolue et brutale de Johnson fait grand tort au Barde : car le docteur, qui ignorait l'art des nuances, ne se contentait pas de lui refuser toute authenticité, il lui refusait tout mérite. Au XIX^ siècle seulement, Hazlitt saura montrer ce que l'homme moderne peut trouver dans les poèmes ossianiques de conforme à ses sentiments nouveaux et de sympathique à son âme.
Il en était tout autrement sur le continent au XVIII® siècle. Une protestation comme celle de Voltaire demeure une exception. Dans ses Questions sur l'Encyclopédie (1770), à l'article Anciens et Modernes, il cite dans une traduction de son cru le début de Fingal, en montre la ressemblance avec les versets les plus hardis et les plus figurés des Prophètes, et fait censurer par un Florentin ce style oriental, ampoulé et vide, si facile d'ailleurs à imiter. Pour prouver ce dernier point, le Florentin pastiche (assez peu fidèlement d'ailleurs) le style ossianique. La critique de Voltaire ne portait que sur le style ; mais on protesta, en France et à l'étranger, contre ce jugement irrévérencieux. Dès 1771, les Gôttingische Gelehrte Anzeigen inséraient une vive réplique. Beaucoup d'admirateurs de Voltaire sont chagrinés et choqués de le voir ainsi parodier et railler leur cher Ossian : David de Saint-Georges et Griffet-Labaume en 1795, Laya en 1799, et ce sera encore l'avis d'Edmond Géraud sous l'Empire. Toute l'autorité de Voltaire n'a pas suffi à convaincre les ossianistes français. Ceux-ci sont nombreux et fidèles. Aux enthousiastes de la première heure, aux Suard, aux Diderot, ont succédé des adeptes non moins convaincus : le marquis de Saint-Simon, Le Tourneur, Dorât, Léonard, Fontanes, M.-J. Chénier (1). Ces noms ne sont pas de grands noms ; mais où étaient nos grands poètes entre 1760 et 1800, à l'exception d'André Chénier, que les
(1) Pour le détail des témoignages.voir Ossian en France, livre premier.chap. II, III, V. VI ; livre second, chap. I, II, III.
poèmes ossianiques ont d'ailleurs intéressé, surtout pour les tableaux qu'ils offraient à son imagination, sans toutefois le pénétrer bien profondément? Ossian est goûté par beaucoup d'autres, mais discrètement et comme dans l'ombre ; s'il n'est pas mis au rang d'Homère et de Virgile, sauf par quelques enthousiastes, il est aimé des poètes et estimé des érudits, des critiques.
Il faut faire une place à part à la Suisse romande, où le doyen Bridel voyait dans le barde des montagnes de l'Ecosse le type du poète vrai, sincère et naturel, celui qu'il fallait à un peuple libre, fier de son indépendance et des souvenirs de ses aïeux héroïques, tel que le nourrissent les montagnes de la Suisse.
L'Italie paraissait offrir un terrain moins propice à l'admiration et au culte d 'Ossian. Grâce à Cesarotti, il y recrute cependant des prosélytes. L'excellent abbé avait formé autour de lui à Padoue un cercle d'ossianistes. Il se faisait appeler par eux padre Ossian et donnait le nom d'Oscar à Giuseppe Barbieri, son disciple préféré. Il se considérait tout à fait comme le représentant d'Ossian : aimer le Barde, c'était l'aimer. S'il se rendait à Venise, il y trouvait un cercle de dames ossianistes parmi lesquelles il reprenait le nom d'Ossian ; et sa préférée recevait celui de Malvina. C'est ainsi qu'il adresse ses lettres et qu'il les signe. Son Ossian en vers italiens porte la renommée du Barde non seulement à Bologne, oii « ce phénomène littéraire attire tous les curieux » en 1765, mais à Vienne, où il fait fureur en 1773, et même à Varsovie : le roi Stanislas en est enthousiaste, et une belle jeune fille de dix-sept ans en sait des pages entières par cœur. Ce prestige d'Ossian, dû en grande partie aux mérites de son traducteur, persiste en Italie pendant toute la fin du siècle et au début du siècle suivant. MM. Graf et Hazard nous en donnent des témoignages intéressants. Entre 1766 et 1795, c'est l'admiration de Daniele Floris, de Mattei, de Fantoni, de Monti, de Galeani Napione, parmi
d'autres peu connus. En 1784, c'est l'entrée triomphale d'Ossian dans l'Académie des Arcades de Rome, lorsque la réception de Cesarotti fut accompagnée d'une fête pastorale dans laquelle le président célébra en vers les mérites du Barde : « Avec toi je m'avance tremblant dans les forêts de Morveri ; j'entends le torrent gronder, j'entends rugir les bêtes fauves...»; quoiqu'il n'y ait guère de bêtes fauves dans la Calédonie ossianique. Angelo Mazza écrit des Stances à Cesarotti où le Barde est comblé de louanges ; G. Barbieri une épître non moins enthousiaste. Le comte Prospère Balbo.dans ses Ozi letterari de 1791, s'intéresse fortàOssian, et le premier sans doute en Italie fait connaître le recueil de Smith, auquel il consacre une leçon académique, et qu'il traduira en partie. Vers 1 796, Foscolo, à dix-huit ans, admire le patetico cantor di Selma ; mais, en 1803, il ne parle plus que de sa « magnifique barbarie » et proteste contre le goût ossianique qui sévit en Italie. Ce vrai poète subit, on le voit, la même évolution que ses contemporains Wordsworth, Coleridge et Southey. Ambrogio Viale.le « solitaire des Alpes», se nourrit d'Ossian dans sa retraite sauvage. Pindemonte ossianise volontiers à la fin du siècle. Les improvisateurs se donnent fibre carrière sur les thèmes faciles que leur offrent les poèmes. En 1792, Fortunata Fantastici, improvisatrice arcadienne, compose des pièces de vers sur Agandecca et Fainasilla. En 1797, le fameux Gianni improvise en style ossianique l'éloge de Desaix à la table de Berthier. En 1796, Ubaîdo Primavera publie des Exemples de beau style tirés des poèmes d'Ossian et distribués par ordre alphabétique. Il n'est pas jusqu'à un perruquier de Bologne qui, en 1772, ne se pâme d'aise en lisant Ossian. Par contre, le P. Andrès.en 1785, réfute les éloges de Blair, accuse Ossian d'inintelligible jargon et lui en veut d'avoir «enveloppé de ténèbres l'horizon poétique de l'Angleterre ». C'est la réaction d'un génie méridional : cet Espagnol fixé en Italie veut avant tout de la clarté et de la lumière. Et s'il n'aime pas Ossian, il ne goûte
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pas Dante non plus, tant son classicisme est étroit. Au moins son confrère le P. Aponte, qui est professeur de grec à Bologne, se contente de préférer Homère. Cesarotti luimême faisait des réserves judicieuses sur l'uniformité et l'étrangeté bizarre d'Ossian ; il le laisse au-dessous du Tasse et de Virgile.
L'enthousiasme est plus général encore en Allemagne. Le grave Haller, qui n'admet en poésie que l'utile et le moral, aime Ossian et le défend quand on l'attaque. Son Journal en donne la preuve. Né en 1 708, Haller est probablement l'un des doyens des ossianistes européens. Mais l'ossianisme règne surtout dans les gro-upes de poètes bardisants : il se fond, comme nous le verrons, avec le culte de l'ancienne Germanie, et en général de l'ancien Nord. On forme des projets de voyage en Calédonie : le pays d'Ossian devient pour quelques enthousiastes ce qu'est pour l'artiste ou l'humaniste la Grèce ou l'Italie : la terre classique du beau et le berceau de la poésie. En 1768, Klopstock, avec l'appui du comte Bernstorfî, devait organiser une mission du poète danois Ewald en Ecosse, dans les Orcades, etc., pour y recueillir les mélodies des poèmes ossianiques ou d'autres analogues. En 1770, Herder entretient Goethe d'un projet assez vague de voyage poétique et mythologique (Fabelreise) en Calédonie, où il pourrait saisir sur place la poésie naturelle. On sait l'importance qu'attribuait à Ossian et à ses poèmes le groupe poétique de Gôttingen vers 1 772 : dans ce Hainbund qui veut faire revivre, assez puérilement, les anciennes coutumes germaniques, on s'inspire d'Ossian, faute de mieux, et de l'Edda, mais surtout d'Ossian.
Les ossianistes allemands se recrutent d'ailleurs parmi les écrivains les plus distingués et les plus grands poètes. Il suffît de nommer Haller, Hamann, Klopstock, Herder, Bûrger, Goethe, Schiller. Hamann lit Ossian en 1 772 en même temps que les Spécimens des bardes gallois d'Evans. 11 en parle avec Herder. Klopstock est -surtout occupé d'Ossian entre 1765 et
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1775. On a vu comment il mélange l'inspiration rêveuse du barde et le souffle guerrier des scaldes Scandinaves. Vers 1768 il correspond avec Macpherson. Même quand il a perdu la foi en l'authenticité, il reste sensible au charme des poèmes. Herder est de beaucoup celui qu'Ossian a le plus profondément et le plus longtemps pénétré. Hamann le lui a peut-être révélé ; en tout cas ils s'en entretiennent fréquemment dans leur correspondance des années 1766-1767. C'est Hamann qui a prêté à Herder la Dissertation de Blair ; Herder est si profondément intéressé qu'il tarde à la rendre et cherche à la faire venir pour lui. Il lit Fingal durant le trajet par mer d'Anvers à Amsterdam, à minuit, pendant que le navire est échoué sur des bancs de sable, dans un isolement qui a quelque chose de sinistre. Mais c'est surtout dans son exil de Bûckeburg (1771-1773), dans ses promenades solitaires par champs et par bois, qu'il se délecte de la lecture des poèmes ossianiques, en même temps que du recueil de Percy et de Shakespeare. Il se fait lire Ossian à son lit de mort, suprême privilège que le Barde ne partage qu'avec Klopstock et la Bible. On sait maintenant que Goethe a fait la connaissance d'Ossian dès 1769, à Leipzig. Cette connaissance s'est fortifiée dans ses entretiens avec Herder à Strasbourg, en 1 770- 1771, et à son tour il l'a fait connaître à Jung-Stllling. En 1771, il traduit en prose les Chants de S elma pour Frédérique Brion, traduction qui reparaîtra dans Werther. Il compose des dessins destinés à illustrer une réimpression en Allemagne du texte anglais, édition qui n'a jamais paru. C'est lui qui donne à Herder la traduction en prose des morceaux d'Ossian contenus dans les Volkslieder de 1778-1779 (devenus plus tard Stimmen der Vôlker), traduction que Herder mettra en vers. Cette période ossianique ne dura guère qu'une dizaine d'années. En 1829, Goethe fera remarquer à H. Crabb Robinson que Werther s'engoue d'Ossian au moment où il perd la raison. Mais en 1777,M°^^ de Berlepsch appelle Herder et Goethe « les deux rochers d'Ossian ».
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Quant à Schiller, ossianiste moins fervent, il est clair cependant que pour lui Ossian est le type à la fois de la poésie naïve ou primitive, et de la poésie sentimentale plus tardive. Il l'admire et l'imite vers 1780. Le peintre MûIIer lui adresse une ode. Matthisson est élevé par une tante encore très jeune qui lui fait aimer Ossian (vers 1775).Tieck sera le dernier représentant des grands ossianistes allemands du XVIII^ siècle. Le succès d'Ossian a donc été général dans les principales nations littéraires de l'Europe. Il semble s'être répandu inégalement dans les autres pays. En Hollande Feith donne au Barde un grand rôle dans son roman Ferdinand et Constantia (1783). « Avec quel plaisir, s'écrie Ferdinand, avec quelles larmes délicieuses je le lus ! En vérité Ossian est l'ami des heures tristes, le poète du cœur.» En Suède il a été, pendant le dernier tiers du siècle, plus goûté peut-être que partout ailleurs. Le classique Kellgren professe la plus grande admiration pour le Barde dans sa thèse latine de 1774 De poest. Ossian est l'évangile de l'enthousiaste Thorild, tant par son sentiment profond de la poésie des astres que par les mœurs primitives et presque sauvages qu'il représente. Dans son poème Les Passions, i\ le couvre d'éloges. En 1781, il erre dans les forêts, un Ossian à la main. Le sentimental Lidner est touché surtout par le paysage ossianique. De même Bergsten en 1775, le professeur Tidgren à Abo, Dahl, Enbom en 1 792, qui célèbre « le nom sacré d'Ossian », Brander- Skjôldebrand en 1797, etc. L'apogée est atteint vers 1800. Peu de pays ont été aussi touchés par le charme ossianique que la Suède, à laquelle il faut joindre la Finlande. Le classique Leopold est presque le seul écrivain notable qui fasse exception. Ossian est très lu par Frédérique Brun en Danemark vers 1800. En Russie Karamzine et son ami Pétrov passent « la moitié des nuits d'hiver » à savourer Ossian aussi bien que Shakespeare, Le premier, dans son ode La Poésie, loue « l'inimitable Ossian, sombre fils de Fingal ». C'est vers 1800 qu'il commence à être bien connu en Russie. Nous sommes
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bien loin de savoir, nous ne saurons jamais sans doute, combien d'esprits en Europe se sont intéressés à Ossian, combien d'âmes l'ont goûté. Un certain nombre de lecteurs ont pu le lire en anglais, malgré la difficulté de la circulation des livres entre les différents pays. Mais enfin la plupart ne l'ont connu que par les traductions, et nous nous trouvons là sur un terrain un peu plus stable.