‹ Le PromantismeChapitre 20 sur 29 · LES TRADUCTIONS · texte numérisé non relu

LES TRADUCTIONS

Il est très inexact de dire, comme on l'a fait si souvent, que dès son apparition Ossian fut traduit dans toutes les langues de l'Europe. Dans la plupart des nations au contraire, il dut attendre vingt, trente années et davantage, avant de trouver une traduction complète. Presque partout on passe par une première période de traductions fragmentaires et décousues. La France est le premier pays qui ait traduit de l 'Ossian. Dès septembre 1760, Turgot publiait dans le /oarna/E/ran^er deux morceaux de poésie erse qu'il avait trouvés dans le London Chronicle du2\ juin, et qui étaient extraits des premiers Froi?ments de Macpherson : cinq pages extrêmement ossianiques de sentiments et d'expression. Mis en goût par cette révélation, le même /ourna/ donnait, en janvier et décembre 1761, deux autres morceaux traduits par Suard sur le volume des Frag' ments. Diderot, enthousiaste de cette poésie nouvelle, traduit pour Grimm et peut-être pour Suard d'autres morceaux du même recueil. En 1 762,1e Journal Etranger faisait faire à ses lecteurs plus ample connaissance avec Ossian : il donnait cinq des petits poèmes que contenait le volume de Fingal. En 1764 et 1765, la Gazette Littéraire de l Europe, qui avait repris avec les mêmes directeurs la succession du Journal Etranger, continuait sa tâche en donnant, toujours par la plume de Suard, plusieurs poèmes ou morceaux nouveaux. Une collection intéressante et qui eut du succès, les Variétés Littéraires d'Arnaud et Suard (1768 et 1770), rééditait les

OSSIAN ET l'oSSIANISME AU XVIII^ SIECLE 225

traductions jusque-là publiées de morceaux ossianiques. En 1 772, un Choix de Contes et de Poésies Erses donnait quatorze morceaux découpés très librement dans douze poèmes, sorte d'anthologie ossianique dont quelques pages étaient heureusement choisies. En 1774 seulement, une des deux épopées, Temora, était traduite pour la première fois, et l'autre. Fingai, attendait encore un traducteur.

L'Allemagne passe par la même période d'essais préliminaires, mais chez elle cette période est plus courte. En 1762 seulement paraissent deux fragments d'une page chacun,traduits par le Bremisches Maqazin d'après le Gentleman s Magazine ; en 1 763 Raspe donne des extraits de Fingal dans le Hannoverisches Magazin. Les Fragments de 1 760 sont traduits à peu près en entier par Engelbrecht, à Hambourg, en 1764 ; ils devaient reparaître dans le Neues Bremisches Magazin en 1766. Wittenberg traduit Fingal, a Hambourg, en 1 764. Ces noms ne disent rien au lecteur : en effet c'étaient des inconnus, le premier un marchand, le second un petit littérateur médiocre. En Allemagne Ossian n'a pas, tout au début, été présenté par des hommes de la valeur de Turgot ou de Diderot ; aussi ne se répand-il pas d'abord hors d'un cercle restreint de littérateurs de profession.auxquels s'adjoignent quelques amateurs. Ce premier travail s'accomplit dans la région du Nord, dans les villes hanséatiques ou dans le Hanovre, pays qui était en plus intimes rapports avec l'Angleterre. D'autres morceaux étaient cités dans la Théorie de la Poésie de Chr. H. Schmid (1767) et repris dans ses Zusâtze (1769). Toutes ces traductions étaient naturellement en prose, en prose plus ou moins rythmée comme l'original. Mais déjà en 1 767 on trouve une traduction en vers du chant de Colma et de la lamentation d'Armin,par Crome.dans les Unterhaltungen de Hambourg.

La même période se prolonge plus longtemps ailleurs. En Hollande, Van Lelyveld traduit dès 1763 Les Chants de Selma dans les Bijdragen de Leyde, m.ais s'en tient là. En

LE PHÉROMANTISME J5

226 LE PRÉROMANTISME

Suède, Ossian est présenté dans un journal de Gôteborg par Gothenius en 1765; il donne l'hymne au soleil de Carthon et l'hymne à la lune de Dar-thula. Gôteborg, comme les villes hanséatiques, est un port ouvert aux importations anglaises. On en reste là pendant plusieurs années ; ce n'est que de 1774 à 1780 que Kellgren, dans la Revue d'une société d'Abo, dans les Abo Tidningar et dans la Stockholms Post, fait mieux connaître Ossian au piiblic suédois, mais encore partiellement. Clewberg publie, également en Finlande, dans les Abo Tidningar de 1775, un poème intitulé Oscur ; il avait aussi traduit Carthon, mais sans le publier.

L'Italie n'a pas connu cette période intermédiaire ni cet Ossian fragmentaire. Un hasard heureux faisait vivre sous l'azur vénitien l'admirateur le plus enthousiaste et le traducteur le pk s habile du barde des brouillards. L'abbé Melchior Cesarotti était en 1 760 précepteur à Venise ; il y fît la connaissance d'un jeune Anglais, Charles Sackville, qui lui révéla les Fragments erses, puis Fingal. Il ignorait complètement l'anglais : son admiration naquit du mot à mot italien que lui donnait son jeune ami, et c'est sur cette sorte de version littérale qu'il commença à traduire Ossian ; puis il apprit la langue en traduisant. Cesarotti adopta immédiatement, pour rendre la prose de Macpherson, l'hendécasyllabe non rimé (sciolto), vers dans le maniement duquel il se révéla un maître: et la gloire du versificateur a survécu en Italie à celle du poète et de son modèle. Avec leurs épithètes, leurs mots composés, hardis néologismes en italien, leurs tours calqués sur ceux du texte anglais, avec leur allure souvent brusque et saccadée, leurs coupes savamment variées, leurs continuels enjambements, les sciolti de Cesarotti, sans rendre exactement l'effet de la prose de Macpherson, donnaient une impression assez voisine, plus frappante peut-être ; au point que l'œuvre a été longtemps considérée, non seulement en Italie, mais un peu partout, comme supérieure à l'original ; c'était l'avis de M"*^ de Staël et de beaucoup d'autres, même Anglais. Cesa-

OSSIAN ET l'oSSIANISME AU XVIII^ SIECLE 227

rotti est exact en général ; mais il ajoute au besoin quelques mots qui rendent le récit pl^us intelligible. Dès la fin de 1762 paraissait Fingal, dès la fin de 1763 Temora et d'autres poèmes. L'Ossian de Cesarotti se réédita, successivement complété et amélioré, sept fois au moins de 1 763 à 1 795 ; il devait avoir encore au moins huit éditions de 1801 à 1829. Ce fut un immense succès, dû, je le répète, au moins autant aux talents du traducteur qu'aux mérites de l'original (1). Les Italiens ont donc possédé dès le premier jour leur traduction d'Ossian, et dont le succès excluait toute autre entreprise rivale. Prospero Balbo, en 1787, traduit le premier quelques-uns des poèmes du second Ossian, celui de Smith. Michèle Leoni, au début du XIX^ siècle, mettra tout l'Ossian de Smith en vers italiens pour compléter Cesarotti.

Comme Cesarotti en Italie, et à son exemple, Denis en Allemagne tentait d'élever à Ossian un monument digne de lui. Le Bavarois Michel Denis, devenu jésuite autrichien, professeur de belles-lettres comme Cesarotti, avait appris dans l'Ossian italien à admirer le barde de Morven. Quand il connut le texte anglais, il le traduisit tout entier en hexamètres, sous l'influence sans doute de Klopstock et du succès de sa Messiade. Cette traduction complète parut, magnifiquement imprimée, en 1768 et 1769. Une grande curiosité, un grand intérêt furent éveillés par ce monument imposant, mais massif ; on le constate au nombre des articles qui furent consacrés à la traduction de Denis. L'Allemagne possédait au bout de peu d'années un Ossian complet en vers, et c'est dans Denis que le plus souvent on citera Ossian, au moins au XYIII*^ siècle. Gœthe l'a lu « avec beaucoup de plaisir » et estime que de pareilles tentatives raffermiront le bon goût (1773). Mais tout le monde n'approuve pas le majestueux hexamètre substitué à la souple prose rythmée de l'original.

(1) Sur l'Ossian de Cesarotti, ses ide'es et sa méthode, voir P. Hazard, Revue de littcTature comparée, 1. 1 (1921 ) p. 47-31,

228 LE PRÉROMANTISME

Herder proteste avec énergie contre cette trahison dans ses fragments Sur Ossian et les Chants des anciens peuples (1773). Il estime que tout le parfum de poésie primitive qui se dégage des poèmes ossianiques disparaît dans la traduction de Denis. Il avait déjà, dans ses Fragments de 1766, conseillé d'adopter le vers libre des odes de Klopstock, le plus proche d'après lui de la poésie primitive, pour traduire Ossian comme Young et la Bible. Dans une lettre à Hamann de 1769, il déclare ne pouvoir supporter l'Ossian de Denis, qui « le noie dans des hexamètres qui veulent être homériques, comme s'il n'y avait pas une grande différence entre le doux bavardage du Grec et la rude brièveté du Barde ».

La grande traduction de Denis ne pouvait donc satisfaire complètement les ossianistes allemands, nombreux et fervents plus que partout ailleurs. Ils reprennent et recommencent son œuvre, soit en détail, soit d'ensemble. En aucun pays Ossian n'a été plus traduit. De 1762 à 1800, on signale quatre traductions complètes et trente-quatre partielles ; et le XIX^ siècle ne devait pas voir ce beau zèle se ralentir : de 1800 à 1868, neuf traductions complètes et vingt-deux partielles. Tel est en résumé le bilan d'un siècle d'ossianisme allemand ; je crois qu'Ossian a été traduit en langue allemande autant que dans toutes les autres langues ensemble. Quoique Denis continue en somme à faire autorité, on sent le besoin d'une traduction en prose plus exacte et plus souple. Harold et Petersen donnent Ossian en prose rythmée, l'un en 1775, l'autre en 1782. Rhode devait encore renouveler cette tentative, en accentuant le rythme et la fidélité à l'original, en 1800. Et surtout les traductions partielles se multipliaient. On trouve dans les Revues ou dans divers volumes des morceaux d'Ossian traduits en prose en 1773, en 1775 par Lenz, en 1 778, en 1 779 par Bûrger, par Stolberg, en 1 781 par von Hoven, en 1782 par Schiller, en 1782 et en 1797 par Herder, en 1 798 et en 1 799 par Schubart . Quelques-unes de ces traductions contiennent des poèmes entiers, comme le Fingal

OSSIAN ET l'oSSIANISME AU XVIII^ SIECLE 229

de Schrôder en 1800, Je mets à part, pour son importance, le rôle de Goethe. On sait que Werther (1774) contient, après une remarquable esquisse du monde ossianique, la traduction des Chants de Selma presque entiers, et enfin celle d'un passage de Berrathon (1). La traduction de Goethe était remarquablement exacte ; sa prose l'emportait de bien loin sur celle de ses émules ossianistes ; l'immense succès de son roman assurait la diffusion de ces pages, même dans des milieux qui jusque-là avaient ignoré Ossian. Aussi n'est-il pas étonnant qu'on cite désormais de préférence Les Chants de Selma dans la traduction de Goethe: Petersen l'incorpore purement et simplement à son Ossian complet en prose de 1782. Nous avons vu que ces traductions, ainsi introduites dans Werther, remontent en réalité à 1771. Les essais de traduction en prose de Herder, dont plusieurs ont été retrouvés dans ses manuscrits, remontent en partie à la même époque ; c'est probablement le cas pour les quatre morceaux de poésie sidérale empruntés à Ossian qui figurent dans son ouvrage Sur V Esprit de la Poésie hébraïque{\ 782), et pour les trois morceaux sur la vie et la mort qu'il cite dans son article Hades und Elysium de la même année (2). En Hollande, Feith incorpore à son roman sentimental Ferdinand et Constantia (1785) l'hymne à la lune traduit d'après Herder, et Alpin traduit en vers d'après Werther.

Une nouvelle traduction complète en vers ne devait paraître qu'en 1 806,celle de Friedrich vonStolberg ; encore est-elle en vers simplement rythmés, très proches de la prose. Mais un grand nombre d'essais avaient été faits depuis Denis pour rendre en vers élégiaques ou lyriques tel ou tel morceau particulièrement poétique : en 1777, en 1778, en 1780 par

(1) Pour l'analyse et l'étude de'taille'e de ces morceaux, voir Ossian en France, I, p. 277-283.

(2) Pour tout c; qui concerne l'ossianisme de Herder, la dissertation de R. Tcmbo doit être complétée par les nombreux détails épars dans le grand ouvrage de R. Haym, Heider nch seinem Lehen und seinen Werken, Berlin, 1880- 1885,2 vol.

230 LE PRÉROMANTISME

Kretschmann, en 1784 par Elwert, en 1786, en 1794 par Reiner, en 1799, en 1800 par Lilienfeld ; et le mouvement devait continuer longtemps au XIX^ siècle. Aux poèmes de Macpherson s'ajoutaient ceux de Smith mis en vers par Chr. F. Weisse (1781), par F. L. W. Meyer (1792) et plus tard par Kosegarten (1801); ceux de A. Young, traduits par Pfaff (1792). Parmi ces traductions partielles en vers, il en est qui offrent une importance particulière : ce sont celles de Herder qui figurent dans ses Chants populaires (1779). On sait quel est le but et le plan de l'ouvrage : les poèmes ossianiques doivent figurer, pour Herder, parmi les monuments authentiques de la poésie naturelle, primitive, opposée à la poésie savante, à la poésie d'art. A ce titre, Herder insérait dans le second livre de la seconde partie, parue en 1 779, trois morceaux : Chant funèbre de Dar-thula; Souvenir des Chants d'autrefois ; et un morceau beaucoup plus important, Apparition de Fillan, ces deux derniers tirés du livre VII de Temora. Ces traductions sont en strophes de diverses longueurs et de divers mètres, rythmées et sans rime. On a vu combien Herder élargit ambitieusement la notion de poésie populaire en appelant de ce nom des textes comme ceux-ci (même en supposant Ossian authentique) et comme les poèmes de VEdda qui figurent aussi dans ce recueil. En tout cas, il aurait pu mieux choisir : il connaissait très bien Ossian et en avait traduit pour lui-même, pour sa fiancée, quantité de morceaux ; on s'étonne qu'il ait été prendre ceux-là pour les mettre en vers et les insérer dans ses Chants populaires. Mais pour deux d'entre eux le choix s'explique : il nous dit en note qu'ils font partie d'une traduction, qu'il est en train d'exécuter, du poème entier de Temora.

L'équivalent des traductions complètes en vers de Cesarotti et de Denis ne fut offert à la France que quelque dix ans plus tard, et en prose, par Le Tourneur (1777). Moins exacte que la plupart des essais qui l'avaient précédée, cette traduction complète les dépassa aisément en succès, en diffu-

OSSIAN ET l'oSSIANISME AU XVIII^ SIECLE 231

sion, en autorité. Souvent réimprimée jusqu'à la fin du siècle et depuis, elle tint lieu du texte original pour la plupart des traducteurs en vers et des imitateurs qui abondent en France à partir de 1780. C'est Le Tourneur que Baour-Lormian paraphrasera en vers dans ses Poésies galliques de 1801, qui reparurent jusqu'en 1827 en cinq éditions successivement augmentées ; c'est son Ossian que Bonaparte emportera en Egypte et à Sainte-Hélène. Beaucoup d'imitateurs étrangers ne se servent que de Le Tourneur. Quand en 1795 Grifïet- Labaume et David de Saint-Georges eurent, sous le pseudonyme de Hill, traduit les quatorze poèmes deSmith, ce second Ossian fut joint au premier dès 1798, et lui fut intimement mêlé, au point de rendre la distinction impossible dans la grande édition Dentu de 1810, publiée au moment de la plus grande vogue d'Ossian en France.

Les autres nations ne possédèrent un Ossian complet que beaucoup plus tard ou n'en eurent pas du tout. Il paraît qu'un moine mexicain avait traduit le premier quelques poèmes en espagnol, mais son travail resta inédit. Alonso Ortiz, à Valladolid, publia en 1788 une traduction en prose et une en vers deCarthonetdeLathmon (l).LeP. Montengôn traduisitFingal en 1801, mais d'après Cesarotti, et Marchena des fragments en 1804. En Hollande, on ne rencontre guère qu'une traduction en prose des Chants de Selma dans les Nieuwe Bijdragen de 1793, au même moment que la traduction complète en alexandrins des Poésies d'Ossian par Van de Kasteele (1 793), qui se sert de Le Tourneur et de Denis, dont il reproduit les préfaces et notices. Van de Kasteele, disciple et imitateur de Klopstock, voulait contribuer par son Ossian à introduire en Hollande une poésie d'inspiration soi-disant

(1) D. Narciso Alonso Cortès, El primer traductor espanol deîfalso Ossian y los Vallisoletanos del siglo XVIII, discours d'ouverture de l'Athénée de Valladolid, 1919-1920, consacre deux pages à Ossian et à Ortiz. M. E. Allison Peers, de l'Université de Liverpool, a bien voulu me communiquer quelques détails empruntés à un article qu'il va publier sur Ossian en Espagne,

germanique; il n'y réussit guère (1). Bilderdijk, si classique à tant d'égards, se déclare ossianiste convaincu ; il publie vingt poèmes en alexandrins de 1795 à 1805. En Danemark, la première traduction complète est celle de Alstrup (1790- 1791), puis vient Blicher (1807). En Suède, après les essais de Kellgren et autres, il faut attendre la traduction complète de Knôs (1794-1800). En Pologne, c'est l'évêque Ignaz Krasicki qui entreprend la même tâche : c'est pourtant un vrai classique de l'âge des lumières. Son Ossian polonais en prose devait être relégué dans l'ombre par la traduction en vers de Kniasnin (2).En Hongrie, rien avant 1788; cette année-là, Bacsânyi, qui s'exerçait depuis 1785 à traduire Ossian d'après l'allemand de Denis et de Harold, publie deux courts poèmes dans le Magyar Mûzeum, l'un en prose et l'autre en hexamètres. Carthon continue en 1792 la série, qui s'interrompt jusqu'en 1816. Au sujet de ces traductions, Bacsânyi était entré en relations avec Herder. En 1790, Raday donne une Eviralla. La première traduction prétendue complète est celle de Kazinczy en 1815, en prose ; encore le troisième volume n'a-t-il jamais paru (3). Quant aux Russes, ils se contentaient au XVIII^ siècle de lire les traductions allemandes ou le plus souvent Le Tourneur ; au XIX^ siècle ils liront Ossian dans Baour-Lormian.

La traduction complète de Le Tourneur n'avait pas absolument fait cesser les essais isolés de rendre en vers ou même en prose tel ou tel morceau favori d'Ossian. Le doyen Bridel en 1782, Le Prévost d'Exmes en 1784, Restif de la Bretonne en 1 785, la Nouvelle Bibliothèque des Romans en 1 786, donnent des

(1) Je dois quelques renseignements sur l'ossianisme en Hollande à l'amicale obligeance de M. J. Prinsen, de l'Université d'Amsterdam.

(2) Sur l'ossianisme en Pologne, voir la communication de M. Szyjkowski à l'Académie des Sciences de Cracovie {Sprawozdania... juillet 1912).

(3) Je dois toutes ces indications sur les traductions en hongrois à M. H. Tronchon, de l'Université de Strasbourg, qui a bien voulu résumer pour moi les données fournies par Heinrich (Gusztàv), Ossian, Budapest, 1903 ; et Fest (Sândor), Angol Irodalmi Hasàsok Hazânkhan Széchenyi Istrân fellspéséig, Budapest, 1917.

fragments ou des poèmes indépendamment de Le Tourneur. Quant aux traductions en vers, la plupart méritent plutôt le nom d'imitations, et nous les mentionnerons tout à l'heure comme telles. Le comte de Clermont-Tonnerre traduit le premier chant de Fingal en 1786 ; Jean Lombard, à Berlin, traduit Carthon en 1 789 ; le doyen Bridel, à Montreux, traduit Les Chants de Selma en 1782. Coupigny et Amaury Duval en 1794. M.-J. Chénier en 1797, Miger en 1798. nous conduisent à Baour-Lormian, d'Arbaud-Jouques et Despinoy en 1801, Taillasson en 1802, Lebrun des Charmettes en 1803. Quoique ces versions nouvelles ne dérivent pas directement de celle de Le Tourneur, on peut admettre, et les dates paraissent le prouver, que c'est Le Tourneur qui par le succès de sa traduction a donné le signal, puisqu'elles sont toutes postérieures à 1780.

Quatre tendances distinctes se font jour à travers cette masse énorme de traductions, si diverses d'étendue, de langue, de forme, de style et d'intentions. Les uns, fidèles à l'esprit qui animait les premiers Fragments erses de 1760, ne donnent que des morceaux détachés ou de courts poèmes, emploient une prose volontiers rythmée qui rend assez bien celle de Macpherson, et produisent ainsi, par le style abrupt et entrecoupé, par le ton passionné, par le caractère elliptique et souvent obscur de ces évocations mélancoliques, de ces invocations émues, de ces scènes rapides, de ces dialogues pathétiques, un effet lyrique ou élégiaque ou dramatique, mais surtout lyrique. Ainsi faisaient Turgot, Suard et Diderot, les premiers traducteurs allemands et suédois, l'auteur des Contes et poésies erses de 1 772, Goethe dans Werther. Ce fut la première manière de traduire Ossian, et c'était certainement la meilleure : on jouissait de toutes ses qualités et on évitait presque tous ses défauts. En effet, comme Grimm le disait et comme on l'a répété depuis, c'est le poète lyrique en lui qui surtout méritait son succès. Chansons écossaises, disait Diderot à M^^*^ Volland. Une esquisse de paysage, un

234 LE PRÉROMANTISME

sentiment passionné, une plainte émue, le retour da poète sur lui-même, des réflexions mélancoliques sur la destinée humaine, voilà des éléments essentiels du lyrisme, et voilà ce qu'Ossian donnait, amsi présenté, sans mélange ennuyeux d'érudition historique ou de prétentions littéraires. « C'est ici, c'est sur cette colline que la terre renferme ce couple aimable. L'herbe croît entre les pierres de leur tombeau. Je m'assieds sous l'ombre funèbre qui le couvre ; j'entends le murmure des vents qui agitent le gazon, et le souvenir de ces amants se réveille dans mon âme. Vous dormez ensemble d'un sommeil paisible. Hélas ! sur cette montagne il n'y a de repos que pour vous. » Voilà la fin du premier fragment par lequel la poésie erse fut connue en France, telle que Turgot la traduisait. « Je m'asseoirai sur la mousse qui borde la fontaine, au sommet de la colline des vents. Lorsque le silence du midi se répandra sur tous les environs, viens converser avec moi, mon amante ! viens sur les ailes du vent ! viens sur le souffle de la montagne ! fais-moi entendre ta voix en passant, lorsque le midi répandra le silence autour de nous. » Voilà un autre passage traduit par Suard en 1761 . « Levez-vous, vents de l'automne 1 soufflez sur l'obscure bruyère ! Ecumez, torrents de la forêt ! grondez, ouragans, sur la cime des chênes I Voyage à travers des nuages déchirés, ô lune ! montre par intervalles ton pâle visage ! rappellemoi la nuit terrible oià mes enfants périrent, où Arindal le fort tomba, où s'éteignit ma chère Daura ! >> Voilà ce que lit Werther à Charlotte, et voici ce qu'il lui lit encore à l'instant tragique qui va amener leur éternelle séparation : « Pourquoi m'éveilles-tu, souffle du printemps? Tu me caresses et tu dis : Je te baigne d'une rosée céleste. Mais le temps est proche où je dois me flétrir, il est proche, l'orage qui m arrachera mes feuilles. Demain le voyageur viendra : il viendra, celui qui m'a vu dans ma beauté ; son œil me cherchera autour de lui dans la campagne, et ne me trouvera plus. »

OSSIAN ET l'oSSIANISME AU XVIII^ SIECLE 235

D'autres veulent garder un Ossian lyrique, mais ils estiment que le vêtement du vers est nécessaire à cette poésie, et habillent en odes, en élégies, en lieder les morceaux qui leur paraissent le mieux venus. De là cette quantité prodigieuse de strophes libres ou irrégulières, de stances, de quatrains, qui de 1770 à 1830, dans toutes les langues, traduisent ou prétendent traduire certains passages, et généralement les mêmes passages, le chant de Colma, par exemple, ou Dar-thula, ou Connal et Crimora, ou Sulmalla, ou Nina de Berrathon ; sur ceux-là et quelques autres on peut dire qu'il s'est ouvert en Europe un véritable concours de poésie qui a duré un demi-siècle. Cette manière de récrire les poèmes ossianiques a été assez cultivée en Angleterre, oij beaucoup s'exercent à mettre en vers la prose de Macpherson, par exemple dans des Poetic Effusions de 1777. Dès juillet 1 760, un mois à peine après la publication des Fragments, un anonyme les met en vers dans la London Chronicle, et nous dit que certains morceaux lui ont rappelé VElégie de Gray. La même année, la Monthly RevieW donnait un épisode traduit en stances élégiaques, où l'on voyait Ossian tiré en effet à la ressemblance de V Elégie de Gray :

Dark o'er the mountains low'rs the autumn slcy, The grey mist falls, in show'rs of drizzling rain ; O'er the black heath the whirl-wind's voice is high ; The stream rolli troubled o'er the narrow plain.

The lonely tree, on yonder rising ground Marks the sad spot where Connal's corse is la"d : Beneath the green turf, strewn with leaves around, The Warriour sleeps, to wake but with the dead.

En 1784, Sir Egerton Brydges mettait en vers Les six Bardes, c'est-à-dire La nuit d'octobre, un des poèmes les mieux venus et les plus intéressants de Macpherson, bien que celui-ci, qui le jugeait trop moderne, l'eût relégué dans une note de Fingal. Le Fingal épique de R. Hole (1 786) était coupé par quelques stances lyriques.

LE PREROMANTISME

Herder, persuadé que toutes les poésies primitives et naturelles ont été lyriques et seulement lyriques, donne nettement ce caractère aux morceaux ossianiques qu'il introduit dans ses Chants Populaires. En France, des traductions en vers lyriques ou en stances prennent souvent le style et l'allure de la cantate : elles n'attendent que la musique, et on les mettra en musique sous le Consulat et l'Empire. Ce qui réussit le mieux à Ossian en français, es sont Tes stances élégiaques, dans Baour-Lormian par exemple :

Ah ! que n'ai -je vécu comme la fleur des champs Qui sur le roc désert naît et meurt inconnue ! A peine seize fois des volages printemps Mon œil sur nos forêts vit !a robe étendue...

De même, l'auteur anonyme d'un Berrathon espagnol revêt d'une harmonie musicale le dernier passage que Werther lit à Charlotte :

i Porqué, di, me despiertas, aura plâcida?

Dice la flor ; Agora ufana brillo en mi purpureo

Almo colôr ; Manana en su furor violento el Abrège

Me agostarâ, Y de mis hojas los malices rôseos

Marchitarâ.

Cesarotti a voulu, nous dit-il, non seulement éclaircir son original, mais le rectifier, l'embellir, le rendre plus gracieux et tendre {rammorhidirlo). Aussi ses hendécasyllabes s'interrompent-ils quelquefois pour céder la place à des mètres lyriques. Il fait chanter mélodieusement les bardes sur la tombe de Dar-thula :

Quando sorgerai tu nella tua grazia,

O tra le vergini

Prima d'Erin?

Lungo è il tuo sonno nella tomba, lungo,

E lontano il mattin.

Non verra il Sol presso il tuo letto a dirti :

Svegliati, o bella I

OSSIAN ET l'oSSIANISME AU XVI 11^ SIECLE 237

Même les lourds alexandrins hollandais de Van de Kasteele s'interrompent, dans les Chants de Selma par exemple, pour laisser la place à des strophes élégiaques ou lyriques.

Un troisième groupe est formé de ceux qui ne visent qu'à donner à leur nation le corps complet des poèmes ossianiques, traduits en prose aussi exactement que leurs idées littéraires le permettent, à titre de monument d'une littérature nouvellement découverte. C'est le cas de Harold et surtout de Le Tourneur. Celui-ci reclasse les poèmes dans un ordre soi-disant historique, traduit jusqu'aux notes de Macpherson, résume ses Dissertations et celle de Blair dans son Discours préliminaire, et, à l'inverse de ses prédécesseurs français et de la plupart de ses successeurs, accentue ainsi le caractère historique de la révélation ossianique. De même le marquis de Saint-Simon, traducteur de Temora. Ceux-là seront lus surtout des curieux et des érudits, des historiens, des philosophes et des critiques littéraires, de tous ceux qui cherchent à s'mstruire et pour qui Ossian offrira un texte à réflexions et à commentaires.

Enfin, et cette tendance très répandue est peut-être la plus curieuse, puisqu'Ossian a composé des épopées, puisqu'il a été l'Homère de l'ancienne Ecosse, il faut le traduire en poète épique et comme on traduit Homère. L'exemple de l'Angleterre est à cet égard particulièrement curieux. Dès l'apparition des Fragments, on avait commencé aies versifier en couplets héroïques : deux essais en ce genre paraissaient dans YAnnual Register, et un dans le Gentleman s Magazine, en 1760. Les Chants de Selma revêtaient la même forme en 1762, et l'invocation à l'étoile du soir prenait ainsi une allure majestueuse et compassée qui la transformait singulièrement :

Fair light, that breaking through the cloud of day Daitest along the west thy silver ray ; Whose radiant IocI<s around their glory spread. As o'er the hills thou rear'st thy glittering head ; Bright Evening Star I what sees thy sparkling eye?...

De même, sous la plume de John Logan, l'apostrophe au soleil de Carthon perd ce qu'elle contient de poésie rêveuse en adoptant la majesté empesée des vers héroïques :

If from the opening clouds thy f orm appears, Her wonted charms the face of nature wears ; Thy beauteous orb restores departed day, Looks from the sky and laughs the storm away.

C'est plus qu'un déguisement, c'est une caricature : on dirait un médiocre pastiche de Pope mis sous le nom d'Ossian. La harpe du Barde, a-t-on dit fort justement à ce propos, se change en orgue de Barbarie (1), Et les essais en ce genre se multiplient : on cite Derrick (1763), John Wodrow (1769 et 1771), John Hole (1772 et 1786), Ewen Cameron (1776), Sir Egerton Brydges (1784) ; et d'autres poèmes anonymes. Ces élèves de Pope, Ecossais d'ailleurs pour la plupart, s'escriment à habiller le vieux barde, insuffisamment original et barbare pour notre goût, mais qui l'était beaucoup trop pour le leur, du vêtement traditionnel et décent du grand vers classique. Rien de plus curieux que cette manie d'homériser Ossian. C'est l'époque où W. Hamilton versifiait Shakespeare, c'est-à-dire le récrivait en couplets héroïques, de manière que le monologue d'Hamlet avait l'air d'appartenir à l'Essai sur V Homme de Pope. Il y a mieux encore : Robert Macfarlane publie en 1769, à Londres, Temora en vers latins, comme échantillon d'une traduction complète qui n'a pas paru. Les alexandrins néerlandais de Van de Kasteele et de Bilderdijk, les hexamètres allemands de Denis, les alexandrins français de Clermont-Tonnerre, de Lombard, des frères Bridel, deM.-J.Chénier, de Baour- Lormian, drapent Ossian dans la même dignité correcte et froide, majestueuse et compassée, le sacrent poète épique, mais le dépouillent du coup de toute sa grâce élégiaque et de

(1) O. L. Jiriczek, Anglia, Beiblatt 32, p. 125 (1920), dans son compte-rendu de Ossian et l'ossianisme dans la littérature européenne au XVIII'' siècle.

OSSIAN ET l'oSSIANISME AU XVIII^ SIECLE 239

toute son émotion lyiique. Et c'est comme poète épique qu'on le présente au lecteur : Lombard remplace le bref appel qui ouvre Carthon : « A taie of the times of old ! The deeds of days of other years ! » par l'invocation classique et solennelle :

Je chante ma Jeunesse et les temps re'volus...

Et c'est comme poète épique qu'on l'étudié : Ramier, en 1777, donne lecture des hexamètres de Denis à ses élèves de l'Ecole des Cadets, à Berlin, au milieu de l'enthousiasme de ses auditeurs. Denis lui-même, ne croyant pas avoir assez fait pour rapprocher Ossian de Virgile, traduisait en vers latins sa propre traduction : Mors Oscaris, filiî Caruthi ; et cet essai était signalé avec approbation et plusieurs fois réimprimé. Ossian ainsi traduit ou travesti s'incorpore, semble-t-il, davantage à la poésie anglaise, allemande ou française de l'époque : il prend rang non loin de Pope, de Klopstock ou de Delille. Et cela d'autant mieux que si le Fingal d'Ewen Cameron a l'air d'un pastiche de Pope, Denis imite de près Klopstock, et tous les versificateurs français, de Clermont-Tonnerre à Baour-Lormian, démarquent sans pudeur non pas Delille, mais Racine et Voltaire ; leurs alexandrms sont farcis d'expressions et même d'hémistiches classiques ; ils auraient, pour employer un mot de Baour-Lormian lui-même qui était malin quelquefois, ils auraient usé le chapeau de Piron.

Page 1