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LES IMITATIONS

On ne se contente pas de traduire Ossian, on l'imite et on s'en inspire. Il y a imitation lorsqu'un écrivain, qui peutêtre avait commencé par traduire avec une exactitude au moins approchée, ennuyé de ce travail ou difficile ou ingrat, s'écarte de son texte, supprime, ajoute, transpose, embellit, et se trouve avoir écrit un conte, un poème ou une romance « en marge d'Ossian ». A cet égard, la limite est malaisée à tracer entre certaines traductions en vers et certaines imitations. Parfois celles-ci se font plus libres et, délibérément, l'écrivain raconte une histoire de son invention oij tout à peu près est ossianique, noms, couleur locale, paysage, style surtout. On imite le style de Macpherson : rien n'est plus aisé. On raconte dans ce style des aventures héroïques et sentimentales, sentimentales surtout, semblables à celles qui remplissent les poèmes ossianiques, soit qu'on invente, soit qu'on démarque ; et l'on obtient par ce facile travail la nouvelle, l'élégie, la romance, la cantate ossianique. Le théâtre suit: et l'on joue ou l'on lit des tragédies dont le sujet est tiré d'Ossian, ou qui empruntent à Ossian leurs personnages et leurs décors. Dans l'opéra ossianique, l'imitation musicale vient s'y ajouter ; des mélodies et des morceaux de concert expriment ou transposent les sentiments ou les situations les plus pathétiques des poèmes. Enfin le dessin, la peinture, reproduisent des épisodes tirés des poèmes ou simplement interprètent des figures caractéristiques, Ossian et Malvina par exemple.

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Au delà de ces imitations formelles et évidentes foisonnent les inspirations moms directes. Le poète, le romancier, l'auteur dramatique, le compositeur, le peintre, ont lu Ossian, l'ont goûté, et s'en souviennent. Ils lui empruntent des noms, ou des situations, ou des impressions, ou des couleurs. Ils fondent et dissolvent des éléments ossianiqucs dans leur propre substance. Celui qui est familier avec les poèmes en retrouve l'inspiration dans telle apostrophe lyrique, dans telle stance mélancolique, dans tel ciel nuageux, dans telle partie de harpes. Pour ne citer que quelques exemples, auxquels viendraient aisément s'en ajouter une quantité d'autres, le vieux Bodmer, à Zurich, se souvient d'Ossian dans son drame I talus (1768) ; de même Miller dans son SiegWart (1776) d'ailleurs assez voisin de Werther ; Moritz dans son roman Anton Reiser (1785), si autobiographique ; Voss dans ses idylles; Schiller, dans son Elégie sur la mort d'un jeune homme, traduit littéralement un passage d'Ossian. En Suède le barde inspire la poésie de Clewberg dès 1775, et le Chant sur Cr eut z de Franzén (1797) ; l'idée essentielle du Barde au camp de Joukovski (1812) est ossianique, et le Petit-Russe Nariéjni débute en 1809 par des Soirées slaves où il ossianise à propos de la Table-Ronde de Kiev. C'est surtout au commencement du XIX® siècle que se multiplient ces inspirations générales dont, pour ne parler que de la littérature, Monti, Chateaubriand, Senancour, Byron et Lamartine offrent tant d'exemples. Mais on peut aussi s'inspirer d'Ossian en l'évoquant, comme Werther et Jocelyn, en le raillant, comme Voltaire, en le citant comme Chateaubriand. Dans ce champ immense, et même en ne dépassant pas le XVîll® siècle, je dois me borner à signaler les imitations proprement dites et quelques inspirations importantes ; nous en rencontrerons d'autres en examinant les idées et les sentiments qu'Ossian a contribué à faire naître ou à développer.

Les pièces qui imitent directement Ossian se trouvent

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rarement en prose ; ce sont alors de véritables nouvelles ou contes ossianiques. Je n'en rencontre guère en Angleterre, et pour cause : la ressemblance serait trop directe ; ni en France. En Allemagne, on trouve quelques morceaux de ce genre à partir de 1775 ; et en 1790, Tieck prélude à son romantisme en composant cinq imitations ossianiques en prose, Iwona, Longal, Ryno, le Chant d'Ullin, le Chant d'Ullin et de Linu//, dont il insérera les deux dernières dans Le Masque de fer, histoire écossaise, par OttokarSturm(l792). Ce roman, dont le véritable auteur est Rambach, se termine par un chapitre dû à la plume de Tieck : c'est là qu'il plaça ses deux récits ossianiques.

En vers, les imitations du même genre se multiplient, en Angleterre peu après la révélation, sur le continent un peu plus tard. Avant 1770, miss Catherine Talbot donnait des Imitations d'Ossian, sans doute les premières de leur espèce. En Allemagne, la plus ancienne paraît être le Hellebeck de Friedrich von Stolberg,épisode ossianique (1 775),bientôt suivi d'un Comala, « histoire celtique » en vers, dans le Teutscher Merkur (1777), de trois nouvelles ossianiques de Harold, Evirallin, Sulmora, Malvina (1778), du Bouclier et du Fingal et Hloda de Kretschmann (1779, 1780), des Chants de Tara, de Harold, réplique des Chants de Selma (1781), du Repas funèbre à Caracthura de Sternfeld (1788), de la Plainte de Chelim de Meissner, prose et vers (1786), de la Minvane de Nôldeke (1789), et d'autres morceaux analogues publiés de 1780 à 1800, et qu'a exhumés l'érudite sagacité de M.Tombo. En France, le type du genre est offert par deux poèmes analogues et publiés à la même époque, le Chant d'un Barde de Léonard (1782) et le Chant du Barde de Fontanes (1783). Tous deux ont pour base la traduction de Le Tourneur ; tous deux développent librement un poème ou un épisode ; tous deux cherchent à plonger le lecteur dans le milieu ossianique, en lui contant, dit Léonard,

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une histoire d'amour Telle qu'environné de ses Bardes antiques, Ossian la chantait dans les rochers galliques.

Cubières-Palmezeaux, Ducis, donnent des romances ; Le Gay versifie d'un peu plus près Les Chants de Selma (1788). D'ailleurs certaines pages de Baour-Lormian lui-même ne méritent guère que le nom d'imitations, et ce genre, dont Coupigny se donnera comme l'inventeur vers 1800, se développera beaucoup pendant l'apogée d'Ossian sous le Consulat et l'Empire. L'imitation proprement dite se retrouve en Angleterre à la fin du siècle avec Coleridge, dans la Plainte de Ninathoma (1793). On voit par cet exemple et celui de Tieck, à peu près contemporain, que les futurs romantiques se laissent tenter d'abord par ce qu'Ossian offre à leurs rêves de nouveauté dans les sentiments et dans leur expression. Il ( n sera de même pour Byrcn un peu plus tard. Blake,plus mystique, offre un cas plus intéressant. D'après M. P. Berger ()), <' tout ce qu'il y avait d'instincts celtiques dormant en lui fut réveillé par la poésie de ce Celte ». Il ossianise très nettement dans deux pièces en prose rythmée, Contemplation et La Couche de la Mort, dont le style est calqué sur celui de Macpherson, mais oii se mêle assez curieusement à l'inspiration d'Ossian celle de l'Evangile. Surtout il emprunte au Barde des noms, ou il en forge d'autres qui ont l'air ossianique ; il imite son merveilleux, ses comparaisons, et, d'une manière frappante, son style, enfin sa prose rythmée.

Quelques-unes de ces imitations sont particulièrement intéressantes, parce que l'on y perçoit comme un écho des principales modes littéraires du temps. Il en est ainsi pour Werther, dont l'immense succès en Europe coïncide en partie avec le succès des poèmes ossianiques, que le roman de Goethe contribuait d'ailleurs à faire connaître. Heinse, dans le compte-rendu enthousiaste de Werther qu'il donne en

(1) P. Berger, miliam Blake, Paris. 1907, p. 427.

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1774 à 17ns de Jacobi, félicite les lectrices de « pouvoir enfin connaître sous ses véritables traits le Celte Ossian » et admire particulièrement les chants de Minona, d'UUin et d'Armin. En analysant l'action du roman, il emprunte le style ossianique et reproduit même, en l'appliquant à Werther, un passage bien connu : « Profond est son sommeil, basse sa couche de poussière; et quand sera-ce le matin dans le tombeau, pour dire au dormeur : Eveille-toi ! » Le werthérien Ferdinand, dans le roman hollandais de Feith, en visitant la tombe de sa bien-aimée, déclame l'hymne à la lune de Darthula. Lidner, à Stockholm, nature enthousiaste et sentimentale, poète larmoyant, mais sincère, unit Werther et Ossian dans le même culte, et s'en inspire surtout dans son Jugement dernier (1787). En 1777 paraît à Leipzig une imitation anonyme de Werther — on sait si elles furent nombreuses — avec ce titre : Extrait du Journal secret d'Eduard Blondheim. Non seulement on y remarque des traces d'influence ossianique, mais l'auteur n'a pas manqué d'y placer un pastiche, la lamentation d'Ossian au tombeau d'Hidallah. Cet exemple est typique : Ossian doit faire partie d'un roman werthérien, et plutôt que d'aller prendre dans les poèmes un autre passage pour tenir la place de ceux que lit Werther à Charlotte, on fabrique de l'Ossian. En France, Coupigny versifie d'après Werther la lamentation d'Armin des Chants de Selma, et, par une contamination assez heureuse, la fait précéder du court morceau de Berrathon que Werther lit également à Charlotte. Le cas de Foscolo est plus curieux. Dans la première rédaction de ses Dernières lettres de Jacopo Ortis (1798), Ossian joue un grand rôle, imité de celui qu'il joue dans Werther. Le héros cite à plusieurs reprises de l'Ossian ; Teresa chante deux romances ossianiques ; un paysage de brouillards fait songer Jacopo à Ossian ; il en imite le style ; il évoque ses guerriers avec leurs lances de brouillards, il déclame avec énergie « quelques vers divins de l'Homère celtique » (dans la traduction de Cesarotti) ; il veut enfin, la veille de son suicide, que

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