INFLUENCE D'OSSIAN SUR LES IDÉES HISTORIQUES ET MORALES
Ce n'est pas étudier complètement une influence littéraire que d'en constater par des faits l'étendue, la durée et le degré : il faut encore l'expliquer, et pour cela en dissocier les divers éléments qui ont agi ensemble ou séparément sur les esprits, afin de démêler ce que chacun contenait de nouveau, d'intéressant, de séduisant. La tâche est d'autant plus nécessaire pour Ossian que son succès est plus loin de nous à tous égards, et nous paraît plus difficile à comprendre. On se contente en général d'explications tirées de son paysage, de ses sentiments et de son style, et souvent formulées avec beaucoup de vague. En ce qui concerne Ossian en France, j'ai essayé au cours de mon ouvrage sur ce sujet, et notamment dans la Conclusion, d'apporter un peu plus de précision et de donner leur juste place à des causes toutes différentes, trop négligées jusqu'ici. Je suis revenu sur cette question dans un article plus récent (1). On peut appliquer la même méthode avec plus d'ampleur à l'influence d'Ossian sur la littérature européenne dans son ensemble : certains aspects, et non les moins importants, apparaissent alors en pleine lumière ; surtout au XVIII® siècle, lorsqu'Ossian est encore assez nouveau pour paraître instructif et intéressant pour
(1) P. Van Tieghem, Ossian en France {The French Quarierly, Vol. I, n°^ 2 et 3, 1919).
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la raison en même temps que sympathique au cœur. Pour comprendre quelle impression il a faite le plus souvent sur ses premiers lecteurs, il faut se reporter aux volumes primitifs de Macpherson, aux deux in-quarto de 1762 et 1763 qui contenaient Fingal et Temora. Les poèmes y étaient précédés de longues et savantes Dissertations, introduits par des sommaires et des indications critiques, complétés par de nombreuses et longues notes géographiques et historiques, pleines de rapprochements et de discussions, et dont plusieurs inséraient des morceaux différents et même des poèmes entiers. Il n'était presque jamais question là-dedans de littérature et de poésie; on y trouvait quelques vues morales sur les vicissitudes de l'esprit humain à travers les âges, une vague philosophie de l'histoire, étroite et dédaigneuse, qui rangeait l'auteur parmi les partisans décidés de l'âge des lumières, et surtout des vues historiques et géographiques sur les Calédoniens, sur leurs rapports avec les Germains, avec les autres Celtes, avec les Irlandais en particulier, sur leur histoire ancienne et leurs mœurs. Macpherson cherche à établir solidement son Ossian écossais, non irlandais — il se moque longuement et lourdement des poèmes irlandais du moyen âge — à le situer dans l'histoire, à le rattacher au plus grand nombre possible de faits authentiques ou plausibles. Il s'efforce de son mieux à construire, avec les matériaux plus que médiocres dont il dispose, un édifice ossianique qui soit à l'épreuve du doute et de la discussion. Dissertations, sommaires, notes, tout cela est destiné à donner l'impression d'un monument historique inédit, et cependant en rapport avec ce qu'on connaît déjà,|d'une authenticité indiscutable et d'une valeur, par suite, considérable. La même impression se dégage de la traduction de Denis, en partie de celle de Cesarotti, et surtout de celle de Le Tourneur, dont le Discours Prélimi-' naire et les notes,^tout en abrégeant ou en remaniant le texte de Macpherson, vont dans le même sens et produisent le même effet,
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Ossian est donc considéré d'abord comme un monument authentique, d'une antiquité précieuse et d'une grande valeur, qui révèle une époque et une race à peu près complètement inconnues jusqu'alors. Mais ses lecteurs du continent n'ont pas les mêmes raisons que l'Ecossais Macpherson de s'intéresser aux détails de l'histoire ancienne de l'Ecosse, ou de prendre parti entre elle et l'Irlande au sujet de Fionn-Mac- Comhal ou de Caïrbar, fils de Borbar-Duthul. Par contre, et puisque ces poèmes sont authentiques et anciens, il est loisible d'en tirer d'instructives conséquences sur les mœurs, les lois, les idées, les sentiments des Calédoniens du lll^ siècle. Un historien de la valeur de Gibbon, bien que médiocrement sûr de l'authenticité absolue, parle en 1776 de cette Calédonie dont les Romains ne réussirent jamais à s'emparer, avec des couleurs qu'il emprunte à Ossian : ces collines sombres, ces brouillards bleuâtres, ces bruyères froides et désertes, c'est Ossian qui vient colorer Tacite. Si les Calédoniens ne sont pas assez intéressants en eux-mêmes, n'oublions pas que ce sont des Celtes, frères des Gaulois, ceux-ci ancêtres des Français, et que les peuples de l'Ouest de l'Europe descendent des Celtes. Ossian offre, dit la Gazette de Deux-Ponts, « un document précieux sur les Gaulois, vrais pères des Français ». Les Calédoniens sont, dit Le Tourneur d'après Macpherson, « Caël-Don, les Gaulois de la montagne ». Le titre même de Poésies gaîliques que Le Tourneur a substitué aux mots Poésies erses, usités jusqu'à lui et qu'il avait d'abord pensé conserver, rappelle que les guerriers de Fingal sont presque nos ancêtres. Il y a plus : les Celtes comprenaient les Germains, et ceux-ci les Scandinaves. Mallet ne vient-il pas en 1756 d'intituler son second volume : Monuments de la mythologie et de la poésie des Celtes et particulièrement des anciens Scandi-' naves?« Ossian était d'origine geimanique, puisqu'il était Calédonien » dit le plus tranquillement du monde Klopstock en 1769. Dans une épigramme de 1771, il affirme encore que, les Calédoniens étant des Germains, Ossian appartient aux
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Allemands plus qu'aux Anglais. Aussi les Allemands doiventils rendre à ses chants un culte pieux, écrit-il à Denis en 1 769, en attendant que dans quelque abbaye on retrouve ceux des bardes germains. En Danemark, en Suède, on s'intéresse à Ossian presque comme à un poète national, puisque les Scandinaves sont des Celtes, et que d'ailleurs Lochlin et ses guerriers tiennent tantde place dans les poèmes. Avec les quelques textes révélés par Mallet, Ossian est la seule source originale oii l'on puisse puiser pour connaître les anciens peuples de l'Europe non méditerranéenne, puisque les chants des Gaulois et ceux des Germains ont disparu. Cesarotti écrit à Van Goens en 1768 que pour les notes de son Ossian il s'est servi de Mallet, qu'on lui a prêté pour quelques jours. Pour des lettrés qui ne connaissaient encore ni la Chanson de Roland, ni Beowulf, ni les Niebelungen, ni le Kalevala, il faut avouer que l'aubaine était précieuse, et l'on ne saurait s'étonner qu'ils aient fait grand cas de la révélation ossianique. Pour la première fois, Ossian avec Mallet, mais infiniment mieux et avec plus de détail que Mallet, faisait connaître directement l'état social et moral des anciens peuples de l'Europe, que jusquelà on ne connaissait que par les renseignements très insuffisants qu'on glanait dans les écrivains grecs et latins, dans Strabon, César, Tacite ou Ammien Marcellin. Sur quelque pays que l'on porte les regards, on voit Ossian considéré d'abord et surtout comme un document propre à instruire l'historien et le philosophe. C'est ainsi que le considèrent Blair et Gibbon, Turgot et Suard, Porthan et Tengstrôm, Herder et Schiller. Tidgren, professeur à Abo, fonde l'histoire ancienne de la Vestrogothie sur la seconde Dissertation de Macpherson. Boëthius, professeur suédois, constate en 1 785 que la révélation de Macpherson a été « accueillie avec applaudissement par tous les philosophes » parce qu'elle apportait un document de premier ordre sur le premier état de la civilisation (1). On cite Ossian, et copieusement, qu'il
(1) Je dois ce texte (latin) et quelques autres au très utile ouvrage de
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s'agisse d'histoire des religions, d'esthétique, ou de connaissance de l'homme moral : Marmontel, Sulzer, Henry Home surtout, dont les Essais sur la nature de l'homme {\773) ont été très lus et traduits en allemand, en offrent de nombreux exemples. « Ceux qui joignent à une âme sensible un esprit philosophique » tiennent ses poèmes pour « des monuments curieux » ; et ceux même qui n'aiment les chants du Barde ni pour les sentiments ni pour le style, leur reconnaissent du moins l'intérêt documentaire. Richard Hole, dans son poème Arthur (1789), se sert des descriptions et allusions ossianiques comme de documents sur l'état ancien de la Grande-Bretagne. Nulle part cette autorité historique d'Ossian n'est plus marquée que dans les pays Scandinaves. Le succès du Voyage en Islande de Troill (1 776), loin de lui faire échec, ne fait que l'appuyer davantage. Encore en 1 803, Skie 1debrand étudie jusqu'à quel point les poèmes ossianiques peuvent servir à la connaissance historique de l'ancien Nord. Or on trouve dans ces poèmes le tableau d'un état social et moral qui est fait pour séduire et pour attacher. Point d'agriculture ni de métiers, point de villes, point de civilisation matérielle ; et cependant ces chasseurs, ces guerriers ne sont pas des sauvages, encore moins des barbares. Leurs mœurs sont douces : ils professent le respect du faible, la clémence envers le vaincu ; ils ne versent le sang que pour réparer l'injustice. Surtout ils ont pour les femmes le plus profond respect ; et l'on est assez d'accord au XVIII^ siècle pour admettre que c'est de ces peuples et des autres peuples du Nord, leurs congénères et leurs contemporains, qu'est venue à l'Europe l'institution de la chevalerie. Ils n'ont aucune notion précise de la divinité : ni culte, ni prêtres ; et leur religion se borne à croire^que^les^âmes des héros planent dans les nuages, d'oii elles protègent et'encouragent les guerriers, tandis que les lâches sont plongés^dans les^eaux infectes du
Gunhild Bergh, Litterar Kritik i Sverige under 1 60Q-och 1 700-talen, Stockholm,
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Lego. A vrai dire, cette absence de religion étonne, et souvent scandalise. Melchior Grimm la trouvait « singulière », sans plus ; le marquis de Saint-Simon paraît en féliciter Ossian ; Cesarotti l'explique en admettant que les idées religieuses contemporaines du Barde étaient si grossières que celui-ci avait préféré les passer sous silence ; Harold, qui la déplore, rend à la divinité sa place dans les poèmes ossianiques qu'il ajoute à ceux de Macpherson, car, dit-il, « tout lecteur devra se réjouir de voir Ossian acquitté de l'imputation d'athéisme ». En tout cas, Fingal et les siens présentent les modèles des plus pures vertus. Cette vaillance et cette pureté de mœurs ont permis aux Calédoniens de tenir tête aux Romains, puis de les repousser. Les Gelehrte Anzeigen remarquent en 1767 que « les héros d'Ossian sont infiniment plus généreux, plus modestes et plus doux que les brigands d'Homère, qui n'ont de sublime que leur force physique... ils sont plus tendres en amour et ont plus d'égards pour les femmes. » La Harpe, le marquis de Saint-Simon sont du même avis. Gibbon se fonde sur Ossian pour établir, après Tacite, le contraste entre les mœurs des Calédoniens et celles des Romains ; à la brutale cruauté de ces derniers s'opposent « la vaillance, la tendresse, la délicatesse naturelle d'Ossian ». Supérieurs en courage et en loyauté aux Grecs et aux Romains corrompus, ses guerriers l'emportent infiniment sur eux pour la pureté et la délicatesse de l'amour. Ils offrent déjà,et singulièrement parfaites, les vertus par lesquelles les modernes se flattent de surpasser les anciens. C'est en effet la vertu des héros ossianiques qui intéresse le plus l'opinion et fait naître le plus de commentaires. Suard, Blair et Cesarotti tout au début, plus tard Dorât, La Harpe, Saint-Simon, Thomas, Mérian, Herder, J.G. Adlerbeth,Tengstr6m, ne tarissent pas sur les mérites des guerriers fîngaliens et de leurs tendres épouses. J'allais entreprendre d'énumérer leurs qualités ; c'est inutile : ils les possèdent toutes. En peignant avec complaisance ce tableau dont ils empruntent les couleurs aux poèmes ossianiques, Cesarotti,
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Saint-Simon, s'émeuvent et sont sur le point de pleurer de tendresse. « La nature gravait dans chaque cœur les vertus de chaque état. » Bien peu de critiques semblent avoir jugé que cette perfection morale est invraisemblable et suspecte, que ces guerriers qu'on nous représente comme si braves, vrais émules des bergers de Gessner, n'ont qu'une vertu fade et à la longue écœurante, qu'il n'y a pas assez de loups dans cette bergerie, en un mot qu'il n'y a dans cette vertu et cette tendresse ni humanité ni variété. Non : ils admettent cette perfection comme prouvée ; ils s'empressent d'en tirer des conséquences, et ces conséquences sont de deux sortes.
D'abord, les poèmes ossianiques représentent l'homme primitif, l'homme « à l'état de nature » ou « sortant de la nature. » C'est ce qui explique la perfection de ces personnages : car l'homme primitif est vertueux. Il l'est sans lutta et sans effort, parce qu'il est naturellement bon, et que la société et la civilisation ne l'ont pas encore dépravé. Làdessus tous nos auteurs sont d'accord. Le témoignage d'Ossian est cité par eux avec respect et avec confiance. Ses poèmes enseignent au philosophe à connaître la nature intime de l'homme. En Suède, Adlerbeth le père y retrouve, comme dans les Sagas islandaises, les « traits vigoureux et fiers » de la nature primitive de l'homme, Herder, en 1769, critique Lessing, qui paraissait réserver à la Grèce la perfection de la bravoure et de la tendresse : Ossian montre au contraire que ces qualités appartiennent, non à un peuple, mais à une époque de l'esprit humain. On pourrait citer bien d'autres exemples de ces conclusions optimistes, et c'est là un des aspects les plus importants de l'ossianisme européen. Or, Jean- Jacques Rousseau vient justement de proclamer que l'homme est né bon, que la civilisation seule le déprave. Ossian lui donne pleinement raison, comme il donne tort à Hobbes et à Voltaire. Comment croire avec ce dernier que l'état naturel de l'homme est misérable, et qu'il doit au progrès des lumières et de l'institution sociale d'avoir '
pu se perfectionner? Tous ceux, et ils sont nombreux au XVIII^ siècle, qui croient à la bonté foncière de l'homme, qui regrettent l'état de nature, aiment Ossian qui leur donne raison. La coïncidence d'Ossian et de Rousseau, l'un renforçant l'autre, est très fortement marquée en Allemagne et en Suède, comme le font bien voir MM. Tombo, Blanck et Hasselqvist. En Suisse d'autre part, les compatriotes de Rousseau sont particulièrement sensibles au spectacle d'un peuple montagnard, pauvre, libre et vertueux : on le voit en lisant les œuvres du doyen Bridel et par l'exemple de Bernold, l'auteur de la Telliade.
Mais une autre conséquence s'impose. On constate, et dans certains pays on constate avec plaisir, qu'Ossian est un poète du Nord, et que si l'homme est partout né bon, cette vertu primitive s'est mieux conservée dans le Nord qu'ailleurs. Mallet donnait lieu, comme je l'ai indiqué plus haut, aux mêmes observations ; mais la vertu des héros ossianiques est infiniment plus pure et plus parfaite que celle des guerriers qu'on entrevoyait dans l'Edda et dans quelques Sagas. C'est dans Ossian que le Suédois Gjôrwell retrouve le mieux « les antiques vertus du Nord ». D'autres, Adlerberth en 1783 et Brander-Skôljebrand en 1 797, réunissent Ossian et les poèmes Scandinaves pour constituer le livre primitif du Nord. D'Ossian, encore plus que de Mallet, date la croyance à la supériorité morale du Nord ; supériorité non pas transitoire et due à un état social plus favorable à la conservation des vertus naturelles, mais permanente et essentielle, due à la conformation physique et morale des individus. Montesquieu, qui ne connaissait pas Ossian, appelait le Nord, nous l'avons vu, la fabrique des instruments qui brisent les fers forgés au Midi. C'est là, continuait-il, que se forment ces nations vaillantes qui sortent de leur pays pour détruire les tyrans et les esclaves... Il voyait dans ces nations « la source de la liberté de l'Europe » et il se chargeait d'expliquer physiologiquement le caractère
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moral de leurs habitants. Qu'eût-il dit des Calédoniens ? Mais il faut remarquer ici que, dans cette opposition du Nord au Midi, la valeur des termes change peu à peu. Lorsqu'Ossian incarnait l'esprit celtique, il représentait les Bretons, les Gaulois, en face de la Grèce et de l'Italie anciennes ; si l'on transportait dans les temps modernes la même distmction, les Français, fils des Gaulois, auraient été les premiers à se ranger sous la bannière de Fingal. Mais bientôt le Nord tire à lui Ossian et ses héros : leur vertu devient le monopole des Anglo-Saxons et des Germains ; les affinités de race le cèdent au contraste des langues : tout ce qui est latin ou « welche » est compris dans le « Midi », lequel s'oppose au <' Nord ». Quand Ossian était le poète des Celtes, il était notre poète ; maintenant qu'il est le poète du Nord, le voilà passé dans l'autre camp, qui est celui de nos rivaux, et souvent de nos ennemis. Dès 1768, Denis dresse sa traduction comme une protestation contre l'hégémonie littéraire de la France : la valeur de Fingal et des siens rappelle celle des héros allemands de la guerre de Sept Ans. Ses frères, les bardes de Gôttingen ou d'ailleurs, opposent les vertus des héros ossianiques aux vices des nations du Midi, et particulièrement des Français. Le Barde de Morven est un des premiers responsables du septentrionalisme ou de la septentriomaniequi commence nettement à cette époque même. En vain, sous Napoléon et au début de la Restauration, une celtomanie artificielle et éphémère essaiera de rapprocher des Français Ossian et ses Celtes. M*"^ de Staël fera du Barde « l'Homère du Nord » et l'ancêtre de toutes les littératures des peuples germaniques.