INFLUENCE D'OSSIAN SUR LES IDÉES LITTÉRAIRES
Plus importantes encore et surtout plus fécondes ont été les idées littéraires qui sont nées de la lecture des poèmes d'Ossian et de celle de ses commentateurs. Ceux-ci, Blair, Cesarotti, Suard, Denis, puis les nombreux critiques qui ont apprécié cette poésie nouvelle à l'apparition des diverses traductions, sont en somme d'accord pour signaler par quels caractères les poèmes ossianiqaes diffèrent de tout ce qu'on a vu paraître en Europe dans le domaine de la poésie. îls ne se montrent pas également enthousiastes de ces nouveautés ; surtout ils attribuent des valeurs inégales aux différents éléments qui font l'intérêt et le succès des poèmes, selon qu'ils lisent ces derniers à travers les lunettes classiques ou dans un esprit déjà hardi de préromantiques. Mais pour tous, et pour les hommes de lettres ou les simples lecteurs dont nous avons conservé le témoignage, Ossian n'est pas seulement un document historique, c'est aussi un monument littéraire d'une rare valeur et d'une haute signification, d'autant plus précieux qu'il est à peu près isolé et presque seul de son espèce.
Ce qui frappe d'abord en lui, c'est le style. Cette prose brusque, passionnée, usant de l'inversion, surchargée de figures, particulièrement de métaphores et de comparaisons, était chose unique et bien hardie en plein XVIII^ siècle. Les premiers lecteurs d'Ossian y retrouvent le « style oriental »,
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celui de la Bible (surtout à vraî dire des Psaumes, des Prophètes, et du Cantique des Cantiques), celui des quelques ouvrages orientaux plus modernes dont ils pouvaient avoir connaissance. Turgot, dès 1760 et dès l'apparition des premiers Fragments, est frappé de cette ressemblance. Elle démontre pour lui, jusqu'à l'évidence, que la cause du « style oriental» n'est ni le climat brûlant, ni le gouvernement despotique qui contraint l'écrivain à s'exprimer par images, puisque l'une et l'autre condition manquent à l'Ecosse, mais uniquement un certain état social, encore tout proche de la nature. L'homme y est encore tout sensation et tout sentiment ; il n'a point d'idées abstraites ; son langage est une émotion et une peinture : il est donc figuré et poétique. Dès 1 762, le premier article allemand sur Fingal signale ces « comparaisons hardies ». De même Gothenius en Suède en 1765. Ce déluge de comparaisons est ce qui frappe le plus tous les premiers lecteurs d'Ossian, soit qu'ils y admirent un génie puissant et original, soit qu'ils protestent et raillent comme le Journal Encyclopédique et comme Voltaire. « Ossian, dit Herder, se montre le frère de Job pour les personnifications... tout est vie et mouvement en lui. » Tous les amis et disciples de Herder unissent étroitement Ossian et la Bible. Si Tengstrôm en 1780 répond par la négative à la question hardie de l'Académie de Stockholm « si la connaissance des textes de l'antiquité classique est nécessaire aux progrès de la littérature » c'est qu'Ossian et la Bible lui suffisent. Ces deux textes, investis d'une égale autorité, sont les deux sources et modèles reconnus du préromantique Porthan, en Finlande (I). D'ailleurs il trouve aux morceaux ossianiques que traduit Kellgren en 1775 « le goût oriental». La ressemblance est si frappante que la Quarterly Review, en 1814, admet que la Mort d'Abel, de Gessner, est une des
(I) Werner Sôderhjelm, AhoTomanli\en, och dess samband med utlândska idéstrômningar, Stockholm (1915), abonde en faits curieux sur l'ossianisme en Finlande et l'influence des idées de Herder dans ce pays.