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sources du style biblique de Macpherson ; hypothèse inutile et peu admissible, car Macpherson ne savait probablement pas l'allemand, et la première traduction anglaise est de 1761 ; or, son style est tout formé dès les Fragments. Saint- Simon, ossianiste fervent, frappé comme tant d'autres de la ressemblance du style d'Ossian avec celui de la Bible, explique cette ressemblance par l'influence qu'ont pu exercer sur le Barde les culdées ou solitaires chrétiens retirés dans des grottes et avec lesquels il s'entretenait parfois. Le savant hollandais Van Goens fait remarquer à Cesarotti ce coloris oriental sans se risquer à l'expliquer. Ce style oriental est d'ailleurs aussi celui des peuples barbares ou sauvages. Kellgren, en 1775, trouve que le style d'Ossian rappelle les runes finnois ; et ce rapprochement est encore signalé dans l'Introduction à la traduction suédoise complète en 1794. Un admirateur allemand des poèmes ossianiques y voit en 1 765 « un mélange des Saintes Ecritures, d'Homère, et des discours des Iroquois ». Quelques autres constatent comme lui que ce style rappelle ce que les voyageurs nous rapportent du langage des sauvages ; et la théorie de Turgot s'en trouve confirmée. Ceux qui ne goûtent guère la Bible ni son style, et c'est surtout en France qu'on les rencontre, reprochent à Ossian son « enflure de mauvais goût » et « ces images orientales qui disent plus qu'on ne doit dire ». Ceux qui en sont nourris, surtout en Angleterre et en Allemagne, entrent de plain-pied dans le style ossianique : c'est le cas de Klopstock entre tous. C'est parce qu'Ossian rappelle la Bible qu'il est poète, dit Kellgren en 1787. L'analogie extraordinaire entre certaines expressions du païen Ossian et certaines expressions de la Bible, particulièrement du Cantique des Cantiques, a été plusieurs fois signalée et a servi d'argument contre l'authenticité. La question du « style oriental » était d'ailleurs ouverte avant l'apparition d'Ossian. Le livre de Lowth sur la poésie sacrée des Hébreux, publié en 1 753, a été très lu en Europe ; et l'étude de la Bible considérée
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comme ouvrage littéraire, et du style oriental au XVIIl^ siècle, mériterait d'être faite dans le détail.
Mais l'attention se porte surtout avec intérêt sur la personne même du Barde. A partir du volume de Fingal, cette personne, encore peu distincte dans les Fragments, se dessine avec netteté. Le vieux barde aveugle qui chante 'en s'accompagnantdesa harpe, ou dont la jeune et belle Malvina accompagne les chants, forme un tableau qui touche également des poètes aussi différents que Klopstock et André Chénier. Le type du barde était déjà indiqué brièvement dans Le Barde de Gray, antérieur de peu d'années à l'Ossian de Macpherson, et dont le succcès en Europe fut assez considérable. Celui-là était solennel et majestueux, mais courroucé : son œil terrible et sa voix prophétique le rendaient semblable à an prophète d'Israël qui menace et maudit. Ossian est mélancolique et résigné : il erre, dernier témoin des temps qui ne sont plus ; il inspire le respect, mais aussi l'affection et la pitié. On est tendrement ému en contemplant le dernier des bardes tel qu'il se peint lui-même dans Berrathon par exemple. On salue en lui le vrai poète, cjlui qui hante les déserts, qui se plaît, disait Didsrot, <' dans leur horreur secrète », et qui, loin des hommes, n'a que le ciel pour source et confident de son génie. Un tel poète est grand et sublime : c'est un génie original, tel que Klopstock, Diderot, les Warton et Herder le rêvent et le cherchent dans Moïse, dans Homère et dans Shakespeare. Sa personne sacrée communique à ses chants la noblesse austère dont elle est empreinte. M. Tombo a fait remarquer très justement qu'un des services rendus par Ossian à la littérature européenne a été de conférer plus de noblesse et plus de dignité à la poésie et au poète (1).
Sa poésie est une poésie de nature, et non d'art. Le Barde n'a point lu, l'écriture lui est inconnue, ses chants sont l'ex-
(1) Voir plus haut, p. 65-66.
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pression directe die ses émotions. En les méditant, les lecteurs découvriront avec admiration ce que c'est que la vraie poésie ; en les étudiant, les poètes devront chercher à être naturels, simples, spontanés comme lui. C'est avec lui qu'on apprendra to knoiv the Poet from the man of rhyme : ce vers de Pope est l'épigraphe de la traduction d'Ossian publiée dans la Stochholms Post en 1781. Il représente, disent Suard et le Journal des Savants en 1762-1763, la vraie poésie des peuples primitifs. De là cette force et ce goût incomparables qu'admire Diderot dans les premières chansons écos^ saises en 1 76 1 . « Ce chantre de la nature épanchait son cœur » s'écrie en 1796 le critique Andrieux. « Ossian, dit Cesarottf, est le génie de la nature sauvage ; ses poèmes ressemblent aux forêts sacrées de ses anciens Celtes : elles respirent l'horreur, mais on y sent à chaque pas la divinité qui les habite. » Pour Schiller, Ossian réunit les avantages de la poésie de nature et de la poésie de sentiment : car il appartient encore à un monde naturel, et il réfléchit cependant sur les spectacles qu'il peint. La traduction hollandaise de la Nuit d'Octobre par Bilderdijk commence par un vers caractéristique qui, bien entendu, n'est pas dans le texte : « Cinq Bardes, pauvres d'art, mais poètes de nature... » Quand Svedellus, dernier professeur de poésie à Upsal, trace le portrait du poète de nature, c'est Ossian qu'il a surtout devant les yeux, et dont son latin cicéronien fait le plus magnifique éloge (1779).Herder surtout voit dans les chants du Barde le plus parfait modèle de la poésie primitive et naturelle. Son Extrait d'une Correspondance sur Ossian et les chants des anciens peuples, écrit en 1771, publié en 1773, expose cette idée avec sa fougue habituelle. La seule époque intéressante dans l'histoire de la poésie est la plus ancienne, dira encore Bonstetten en 1 799, celle où naissent les Homère, les Ossian, les scaldes islandais. Dans les pays où l'on coimaît mieux que par Mallet la poésie des scaldes, on aime à voir dans Ossian un barde inspiré comme eux, et comme eux
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naturel et spontané. Dès 1766 Gjôrwell signale les ressemblances de la poésie ossianique avec celle des scaldes ; Adlerbeth le fait avec plus de précision en 1783. MM, Blanck et Gunhild Bergh citent de très nombreux exemples de ce rapprochement. D'autres, comme Porthan, rapprochent Ossian des poètes finnois pour la même raison. En France et jusqu'à Leconte de Lisle, le peu qu'on sait des antiquités Scandinaves sera constamment confondu avec le monde ossianique (1).
Sans doute, cette poésie n'est pas conforme aux règles de la poésie classique ; c'est du point de vue des règles qu'elle est fréquemment jugée au XVIII^ siècle, quelquefois condamnée, et plus souvent félicitée de s'en être si bien passée. Ossian incarne pour beaucoup, à qui les règles commencent à peser, les droits de l'originalité et l'affranchissement de l'imagination. En vain Blair essaie de démontrer que Fingal et Temora sont,plus même que VIliade et l'OJî/ssee.conf ormes aux règles de l'épopée telles que les entendait Aristote ; en vain il énumère complaisamment les beautés d'Ossian, beautés d'art autant que de nature. En vain Cesarotti attribue au Barde une profonde connaissance des secrets de la poétique, les avantages de l'ordre indirect par exemple sur l'ordre historique ; en vain il le montre au courant des << finesses de l'art » et des « artifices de la composition ». De quelque autorité qu'aient joui d'ailleurs leurs travaux, ces deux savants commentateurs ont fait fausse route à cet égard ; ils n'ont pas été suivis. C'est que leur siècle voulait aller d'un tout autre côté. Ils étaient classiques jusqu'aux moelles, et voulaient absolument rattacher Ossian à la tradition littéraire classique. Autour d'eux, on est préromantique ; on cherche un idéal nouveau ; on l'entrevoit confusément ; on acclame Ossian parce qu'il est indépendant de toute tradition classique, parce que c'est un primitif qui chante pour
(1) Gunnar Castrén, Norden i denfranska Litteraiuren, Helsingfors, 1910.
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des primitifs, parce qu'il ignore toute règle et que sa poésie est le plus parfait exemple de la « poésie de nature ».
C'est parce qu'il ignore les règles qu'Ossian atteint le beau, le sublime. Règles vaines, inutile esclavage! Homère ne les connaissait pas non plus, ni Shakespeare. Ossian mérite d'être placé à côté d'eux. Il se constitue avec son concours une liste de trois ou quatre noms glorieux qui revient, avec quelques variantes, sous la plume de beaucoup d'écrivains dans cette seconde moitié du siècle : Ossian, Homère et Shakespeare pour Herder en 1766 ; Ossian, Homère et Milton pour Bettinelli en 1 769 ; Shakespeare et « les deux bardes Ossian et Homère » pour Lerse en 1771, comme d'ailleurs pour tout le groupe des St armer de ces années-là, et pour le jeune Goethe ; Ossian, Homère et Rousseau pour Lenz, autre Stiirmer, en 1771 ; Ossian, Shakespeare et Rousseau pour Thorild en 1780 ; Ossian, Shakespeare, Klopstock et Goethe pour Kellgren en 1 783 ; Ossian, Homère, Dante et Milton pour le Nuovo Giornale letterario en 1788; Ossian, Homère et les scaldes islandais pour Bonstetten en 1800 ; « Ossian, Homère et Shakespeare demeureront sur les ruines du monde » s'écrie le journal russe Le Coryphée en 1802 (1). On trouverait bien d'autres indications de ce genre ; mais ce sont toujours les mêmes noms qui reparaissent, et ils sont en petit nombre.
Le parallèle Ossian-Homère était particulièrement tentant, et il a été plus souvent traité qu'aucun autre. Aveugles tous deux, tous deux vieillards errants, le chantre de VIliade et celui de Fingal offrent des ressemblances évidentes. Mais ce thème repris cent fois permet de constater admirablement la différence des goûts et la divergence des tendances. Pour les classiques purs, c'est faire un grand honneur à Ossian que de le rapprocher du père immortel de toute poésie. Mais il est des classiques de goût et, pour ainsi dire, de pro-
(1) Lirondelle, Shakespeare en Russie, Paris, 1912, p. 87.
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fession, qui osent mettre le Larde au-dessus du poète grec : ce sont les ossianistes de la première heure, le docteur Blair, professeur de « Rhétorique et Belles-Lettres » à Edimbourg, l'abbé Cesarotti, professeur de littérature à l'Université de Padoue. Blair préfère Ossian à Homère pour les vertus de ses héros et la perfection de ses poèmes ; Cesarotti ne veut pas « qu'Homère soit le pontife de la poésie, qu'il ait le privilège de l'infaillibilité, qu'il doive être adoré, et non jugé ; que ses taches soient celles du soleil », etc. Sans doute Ossian a des défauts, ce sont ceux de son temps ; mais si l'on tient compte de l'état social des deux côtés, on verra « qu 'Ossian a résolu le problème plus heureusement qu'Homère ». Je sais bien que ces hardiesses de Cesarotti se rattachent à une tendance à rabaisser Homère, partagée par Brazzolo et d'autres à cette époque; que d'ailleurs elles soulevèrent des protestations en Allemagne, d'où Mérian écrit au fougueux traducteur qu'en ce pays on continue à préférer Homère (1777). Mais il y a là un signe des temps. Sébastien Mercier, lui, ne dit pas positivement qu'il préfère Ossian à Homère, sauf pour les qualités morales de ses héros ; mais nous savons qu'il met très haut le Barde, et il a prononcé cette parole irrespectueuse : « Le divin Homère nous ennuie. » En Suède on oppose Ossian à Homère comme le valant bien ; et le parallèle Ossian-Homère donne lieu à trois dissertations académiques d'Upsal de 1792 à 1795. J'en trouve une autre sur le même sujet à Leyde en 1 799. Herder met les deux poètes au même rang ou à peu près : en 1 767 il reproche à Lessing son hellénisme trop exclusif, et encore en 1 795 il donne aux Horen sa dissertation Homère et Ossian, qui est un parallèle en règle ; dans Homère domine le monde des corps, dans Ossian le monde des esprits. Voss va plus loin : « L'Ecossais Ossian est un plus grand poète que l'Ionien Homère », dit-il en 1772. Klopstock aussi : dans l'ode Notre langue et dans une épigramme de 1774, il se demande si Ossian n'éclipse pas la gloire d'Homère, de manière à laisser
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prévoir la réponse. Il est vrai que Voss et lui ont rabattu plus tard de leur enthousiasme. Fontanes, plus timide, disait seulement en 1780 : « Le sublime Ossian, comme Homère inégal...» Notons enfin que pour Kellgren à Aboen 1774,et pour plusieurs autres, Ossian réalise aussi bien que le chantre d'Achille l'idéal grec mis en lumière par Winckelmann, de « simplicité noble », de « grandeur calme ».
Il résulte de ce genre d'admiration et de ces rapprochements que, contrairement à ce que les historiens de la littérature ont tendance à admettre, Ossian n'a nullement été pour tous le modèle ou le point de départ d'une poésie nouvelle opposée à la poésie classique, plus vague et rêveuse, plus personnelle et irrégulière. C'est bien dans ce sens que le tirent les préromantiques et c'est dans cet espiit que l'adoptent les iconoclastes , mais beaucoup d'autres, sans aller aussi loin dans l'autre sens que Blair et Cesarotti, le goûtent parce qu'ils ont gardé des goûts sagement classiques : ils retrouvent avec plaisir chez le Barde d'une époque reculée, grossière et presque sauvage « les règles du beau, toujours les mêmes, senties et suivies partout par l'esprit humain », dit Van de Kasteele. C'est l'attitude de Sulzer, de Mérian, et à certains jours celle de quelques critiques français. Bilderdijk, à la fin du siècle, ignore tout des grands poètes anglais et allemands ; il est resté complètement classique et soumis à l'influence française ; il ne fait d'exception que pour Ossian. C'est pour cette raison qu'on ne s'est pas querellé sur Ossian autant qu'on pourrait le croire, et que l'admiration a été presque unanime : chacun le tirait à soi et lui faisait parler son langage. Aussi, de l'extrême droite à l'extrême gauche des idées littéraires, de Blair à Sébastien Mercier par exemple, il a des partisans enthousiastes. Seulement si, aux alentours de 1 775, on avait réuni dans quelque banquet amical les ossianistes européens les plus notables, je doute fort que leur parfait accord eût duré au delà dii premier service.
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L'auteur de Fingal et de Temora, publié avec notes et sommaires par Macpherson, introduit et dûment prôné par Blair, abondamment commenté par Cesarotti, traduit en hexamètres allemands par Denis, en alexandrins français par Lombard, Clermont-Tonnerre et tant d'autres, en hexamètres latins par Denis et par Robert Macfarlane, en alexandrins hollandais par Van de Kasteele, muni par Cesarotti d'un Index des beautés poétiques qui ne compte pas moins de cent pages, est tout à fait un poète classique, et spécialement un poète épique. Il prend place à son rang, qui n'est pas le dernier, sur la liste des grands poètes épiques de tous les pays. Il satisfait le besoin que l'on ressentait à cette époque» d'une manière plus ou moins nette, d'un poète épique nouveau, et qui fût du Nord plutôt que du Midi, ancien sans être connu, consacré en naissant. C'est là notamment l'origine du grand succès, du succès prolongé, de Cesarotti dans la classique Italie.
Le même souci de classer les poésies ossianiques dans un genre déterminé invite d'autres critiques à les considérer surtout comme lyriques. Pour Marmontel, ce sont des odes, du moins en partie. Melchior Gnmm préfère dans Osslan l'élément lyrique à tout autre. Pour Diderot, les premiers Fragments ne sont que des « chansons écossaises ». C'est ainsi que les chants du Barde sont présentés dans la traduction française de Carthon publiée à Londres dès 1762 ; et c'est l'impression qui se dégage souvent de l'anthologie ossianique publiée en 1772 sous le nom de Poésies erses. D'ailleurs Ossian n'ofîre-t-il pas le ton et les accents sublimes de Pindare, de David et d'Isaïe? C'est du moins l'avis de Suard et celui de L'Année Littéraire. Herder surtout abonde en ce sens, mais en partant d'un point de vue tout opposé. On sait que pour lui, toute vraie poésie est lyrisme. Pour lui, la Genèse même doit dériver d'un chant lyrique plus ancien ; dans Shakespeare, ce qui l'intéresse le plus, ce sont les chansons ou morceaux lyriques intercalés dans quelques pièces.
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Les poésies d'Ossian sont donc pour lui « des chants, les chants du peuple, d'un peuple non civilisé, mais sensible ». Il écrit ces mots en 1771 ; il les portait dans sa pensée dès le jour oii, à Konigsberg, en 1764, pensant à préparer une histoire du lyrisme des divers pays, il lut les premiers fragments traduits d'Ossian en allemand ; il les a répétés toute sa vie, et c'est parce qu'il ne voulait voir dans Ossian qu'un lyrique qu'il était si indigné contre les hexamètres de Denis qui prétendaient l'habiller de la tête aux pieds en poète épique.
C'est assurément dans cet esprit qu'il fallait lire Ossian, et c'est en ce sens qu'il avait, si l'on peut dire, de l'avenir. Mais on peut aussi, avec Schiller (De la poésie de nature et de la poésie de sentiment : Poésie élégiaque, 1795) voir dans ses poèmes le meilleur exemple de l'élégie qui étend à l'humanité les infortunes particulières du poète. Schiller aime Ossian ; il cite « le remarquable poème de Carthon » ; il a raison d'être frappé de sa valeur élégiaque. Quelques-uns apercevaient dans ses poèmes l'indivision des genres, témoignage, disaientils, de l'époque très ancienne oii ils avaient été composés, antérieure à la séparation de la poésie en genres distincts. C'est l'avis du Journal des Savants qui trouve à la poésie erse une « beauté franche, fîDe de la nature, qu'aucun art ne rapportait à aucun genre » (1 762). Le docteur John Brown est plus explicite. Dans son Histoire de la naissance et des progrès de la poésie (1 764) il expose tout un système d'histoire littéraire, dont Ossian est la clef de voûte. Il considère les chants du Barde comme le seul monument subsistant du premier état jde la poésie, état antérieur à Homère, dans lequel elle n'était encore ni lyrique, ni épique, ni dramatique ; tout y était confondu comme dans le chaos primitif. Ces théoriciens, purs classiques, semblaient prévoir l'avenir en regardant le passé : car Ossian allait contribuer pour sa part à affranchir la poésie, surtout en France, du compartimentage étroit et de la superstition des genres.
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Toutes ces vues et toutes ces discussions aboutissent vers la fin du siècle à considérer Ossian, classique ou non, épique oa lyrique, peu importe, comme le poète par excellence du Nord. C'est à lui qu'on emprunte, nous l'avons vu, des sujets de poèmes ou de drames, aussi bien qu'à Mallet et à quelques autres sources septentrionales. « Le Nord a dans ton sein concentré le génie ! » s'écriait Ducis au début du siècle suivant. Beaucoup le pensaient comme lui depuis quelque temps. Nous avons vu Ossian devenir, faute d'un Homère national, le poète favori de nombreux Scandinaves, qui tantôt le rapprochent de leurs scaldes, tantôt des poètes finnois. En Allemagne, la tendance est constante, depuis 1770 surtout, à l'adopter comme barde national, à défaut d'un Germain plus incontestable. Wilhelm Schlegel, Villers, d'autres encore peut-être, ont préparé ou inspiré la fameuse théorie de M^^ de Staël qui fait d'Ossian « l'Homère du Nord ». L'auteur du livre De la Littérature paraît ne pas connaître très bien les poèmes ossianiques; elle les a sans doute parcourus avec sa vivacité coutumière, en a retenu certains caractères, les a quelque peu transformés dans son souvenir, en a ajouté beaucoup d'autres, a probablement beaucoup causé d'Ossian et parlé son système avant de l'écrire. C'est ce qui explique qu'elle tire ainsi le Barde de Morven à la ressemblance des poètes et des romanciers de l'Allemagne et de l'Angleterre modernes et protestantes, qui ont toutes ses sympathies. Les historiens de M™® de Staël, faute sans doute d'avoir lu Ossian eux-mêmes, passent sans la remarquer devant cette étonnante déformation, bien significative cependant. En tout cas, cette théorie, à laquelle aboutit tout le mouvement européen que nous venons d'étudier, affirme plus nettement qu'on ne l'avait fait jusque-là le contraste de deux mondes, l'un méditerranéen, l'autre septentrional, indépendants l'un de l'autre, ayant chacun ses modèles et son genre de beautés, de manière que l'écrivain du Nord n'a pas à s'inspirer de ceux du Midi. Cette grave révolution dans les idées litté-
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raires s'appuie sur Ossian, qui est la clef de voûte du système. Quand l'opposition du Nordau Midi, peut-être trop hasardée et difficilement conciliable avec les faits les plus avérés de l'histoire littéraire, deviendra entre les mains de Wilhelm Schlegel l'opposition de la littérature romantique à la littérature classique, Ossian, déjà suspect, se verra tout doucement éliminé : c'est la différence entre les idées des Romantiques allemands et celles de leurs prédécesseurs.
L'Ossian de M^^ de Staël était un point d'arrivée ; celui de Chateaubriand est un point de départ. Une nouvelle période commence avec lui, période qui correspond en France, à cet égard comme à tant d'autres, avec celle qui s'ouvre en Angleterre avec les Ballades Lyriques et en Allemagne avec la première école romantique. Chateaubriand, en 1800, est désabusé complètement en ce qui touche l'authenticité ; il n'en persistera pas moins à considérer Ossian comme une pure et noble source de poésie. Mais son Essai sur les Révolutions, où le Barde joue un rôle important, où la foi de l'auteur est complète, se rattache à cet égard comme à tant d'autres au mouvement des idées du XVIII^ siècle. Ossian est encore pour le jeune Chateaubriand, en 1797, le vrai et sublime poète du No»d, le fils des déserts et des montagnes, l'un des grands noms de la poésie universelle.
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