LA DIGNITÉ ET L'UTILITÉ DE LA VRAIE POÉSIE
Ces caractères nouveaux ou renouvelés d'originalité, de sincérité, de passion et d'enthousiasme, qui font du génie poétique quelque chose d'extraordinaire et de privilégié, contribueront chacun pour sa part à conférer à la vraie poésie que l'on désire et que l'on cherche, non seulement une noblesse, mais une utilité jusqu'alors inconnues. La personne même du poète sera conçue d'une manière toute nouvelle, et qui aurait bien étonné les classiques purs de la génération précédente. Le poète n'est encore trop souvent qu'un littérateur, pédant ou bel esprit, et l'art qu'il cultive est inutile entre tous. Ni les livres poudreux, ni les soupers brillants n ont pu renouveler son âme et faire vibrer son cœur. Aussi 1 estime qu'on fait de lui est-elle médiocre. Chez les anciens Grecs, au contraire, les poètes étaient des Orphée, des Amphion, fils des dieux ou rois, des Homère, objets de l'admiration, d'une reconnaissance infinie, et d'un véritable culte. Chez les Hébreux, Dieu même inspirait leur langage : c'était Moïse, c'étaient les rois David et Salomon, c'étaient les Prophètes dont un charbon brûlant avait purifié les lèvres. Voici que Mallet et les poèmes ossianiques viennent de révéler coup sur coup que les poètes ont joui dans le Nord de l'Europe d'une aussi haute estime. Les scaldes Scandinaves et les bardes calédoniens étaient entourés d'égards ; leur fonction avait quelque chose de divin ; ils disposaient à leur gré de la gloire des rois. Ces exemples contribuent beaucoup à
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modifier l'idée qu'on se fait du poète. Ce n'est pas seulement le barde fatal ou vengeur, comme le Barde de Gray, Ossian, le Scalde de Gerstenberg ; c'est le vates, écho, guide et prophète de son peuple, tel que Cicéron et Horace le plaçaient à l'aube de l'histoire, tel que Victor Hugo l'évoquera comme le vrai poète des temps nouveaux. Cette conception était bien étrangère à l'époque classique. Malherbe avait dit que « les poètes ne sont non plus utiles à l'Etat que les joueurs de quilles ». Mais Fénelon semblait lui répondre un siècle plus tard en affirmant que « la poésie est plus utile et plus sérieuse qu'on ne croit ». Ces quelques mots contiennent en germe une doctrine qui se développera ici et là à la fin du siècle. C'est peut-être en Italie que se fait jour d'abord et dans le plus grand nombre d'esprits l'idée de l'importance morale et sociale de la poésie. Vers 1 760 surtout, on exprime avec netteté ce qu'une longue préparation avait ébauché (1). On veut de plus en plus que la poésie enseigne à l'homme et au citoyen ses devoirs, et qu'elle cesse d'être l'amusement stérile de sigisbées ou d'abbés de salon déguisés en bergers d'Arcadie. Non seulement la poésie itahenne devra être morale, mais elle devra être civile : elle sera le guide qui, après avoir éveillé les consciences, les dirigera dans la voie de la liberté. On sent, après une longue décadence, le besoin d'une poésie sérieuse. C'est l'œuvre commune de Gaspare Gozzi quand, en 1758, il défend Dante contre Bettinelîi, de Parini en 1763 et depuis, de Baretti dans sa Frusta letteraria qui commence à paraître la même année, de la Société del Ca0è a Milan. Un poète de Brescia, Brognoli, exprime les mêmes idées dans son poème // Pregiudizio écrit en 1763. Bettinelîi veut une poésie moderne, politique, pleine de choses et de pensées. Même l'art souffrirait de cette préoccupation un peu trop
(1) G. Maugain,L'£t;o/u/ion intellectuelle de l'Italie de 1657 à M % environ, Paris, 1909, p. IB-Iiè. — Arturo Qr<A,U Anglomania e l'influsso inglese in Italia nel secolo XVIIl. Turin. 1 91 1 , p. 26-34.
exclusive, si l'on écoutait les théoriciens. Cette tendance se constate aussi en Espagne, mais plus rarement. Jovellanos, en 1776, conseille à ses amis de Salamanque d'en finir avec les perpétuels chants d'amour, de dire la foi, la vertu, la gloire de la patrie. Ce programme, exécuté à la lettre, donnera lieu à d'interminables et ennuyeuses amplifications sur la navigation, la suppression de la traite, etc.. Ce souci d'utilité est moins visible en France et en Angleterre, où n'avait pas à s'exprimer un tel besoin de relèvement. Là, les poètes descriptifs servent la thèse des physiocrates ; ici, une poésie de réflexion et de rêverie se teinte plutôt de préoccupations religieuses. De même en Suède, où Lidner lui donne un ton sérieux, religieux, l'occupe de la destinée de l'homme. En Suisse au contraire, la poésie prend volontiers un caractère national et patriotique. Cette conception est d'abord très étroite et sèchement morahsante. La Poétique de Breitinger (1740) relègue le lyrisme au dernier rang, car les confidences du poète n'offrent aucune utlHté, et consacre par contre cent pages à la fable ésopique,le plus utile de tous les genres. Haller, malgré le titre de son recueil {Versuch schweizerischer Gedichte, 1732) n'est guère national, politiquement parlant ; d'ailleurs il estimait peu la poésie autrement que comme passe-temps, et la trouvait inutile et même dangereuse dans une république bien pohcée,à moins qu'elle ne soit u/i7e, comme celle de Louis Racine. Mais Lavater écrit ses Schweizerlieder (1767) et dit:« La poésie est faite pour la vérité, la vertu et le patriotisme, et non ces derniers pour la poésie. » Il nomme Bodmer comme son maître et ajoute fièrement : « Je chante autre chose que l'amour et le vin ! » Aussi son livre devint-il populaire et le resta-t-il jusqu à la fin du siècle. Bûrger veut devenir populaire {volksmdssig)^ c'est-à-dire écrire pour les gens du peuple, surtout après 1773. Les hommes du Gôttinger Bund posent en principe qu'il faut être allemand pour être vrai poète ; la valeur morale et nationale se confond avec la valeur esthétique ; a priori, Klopstock
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est le plus grand des poètes, Wieland est un traître. En France, des préoccupations toutes différentes font rêver Roucher et André Chénier d'une poésie moderne, mais scientifique, philosophique ; le poète doit instruire son peuple.
Il y a mieux. Sulzer l'esthéticien regrette en 1771 que la poésie n'ait pas comme en Grèce un but et des résultats moraux et même religieux. Depuis la Renaissance, dit-il, on a perdu de vue le vrai caractère et la vraie fonction des beauxarts ; l'art n'est plus ni national, ni religieux, ni populaire. Il souhaite que l'art et la poésie aient leurs représentants dans les conseils des gouvernements, ce qui les investirait d'un caractère public, auguste, utile. Le poète devrait être « l'éducateur, le bienfaiteur, le prophète de sa nation ». Il faut qu'il soit « appelé au pied du trône, afin de recevoir une mission égale en importance à celle d'un général, d'un juge suprême... » Cette idée vient peut-être de Rousseau, qui avait souhaité dans son premier Discours que les rois ne dédaignent pas d'admettre dans leurs conseils « les hommes de lettres qui éclaireront leurs peuples ». Mais il ne parlait pas spécialement des poètes. Voss applique la théorie : il écrit au margrave de Bade (1775) pour solliciter l'emploi (à créer) de Landdichter, emploi complètement distinct dans son esprit de celui de Hojdichter. Son rôle serait notamment d'améliorer les mœurs, de soutenir l'autorité du prince, et aussi d'apporter au paysan trop méprisé des idées plus élevées et un sentiment plus vif de sa dignité. — Ce dernier point aurait peut-être engagé le poète du pays plus loin que le bon Voss ne désirait aller. — Son programme précis est d'élaborer des idylles et des lieder qui se rapporteront particulièrement aux « heureux sujets du pays de Bade ». Cet essai intéressé pour faire accepter la poésie parmi les instrumenta regni est assez significatif. Herder voit les choses de plus haat en proclamant, comme il l'a toujours fait, que la poésie est l'éducatrice du genre humain. Elle l'est, ou plutôt le fut, et pourrait l'être encore. Il regrette en 1 793, dans ses Brieje zur Bejorderung
der Humanitàt, que la poésie moderne soit si indifférente à la chose publique ; il lui oppose à cet égard celle des Hébreux et des Grecs ; il voudrait que le poète fût la voix de sa nation et de son temps. Cette conception est très importante ; mais elle ne s'exprime aussi nettement, même chez Herder, qu'à la fin du siècle, et elle reste assez isolée. Thorild.àla même époque, dit que le poète est « un prêtre de la sainte vérité et de la nature.» Ainsi s'annonce le poète-écho des Feuilles d'Automne et même le poète-flambeau des Contemplations, en attendant le poète vengeur des Châtiments et de Giamhi ed Epodi. Mais cette conception n'a jamais été admise par Goethe et Schiller, et ne se développera qu'au XIX® siècle, surtout en France et en Italie.
Tels sont en résumé les principaux traits par lesquels la notion de vraie poésie et de vrai poète se distingue, dans la seconde moitié du XVIII® siècle, de ce qu'on entendait par poésie et par poète dans les générations précédentes. En jetant un coup d'oeil d'ensemble sur les témoignages que j'ai rassemblés, il est aisé de faire certaines constatations générales. La plupart de ces témoignages, en négligeant ceux, tout à fait isolés, des précurseurs, se rapportent aux années 1755-1759 et 1770-1774 ; un autre groupe moins important se rencontre à la lin du siècle, de 1790 à 1795. La première époque, capitale dans l'histoire des idées préromantiques, est surtout franco-anglaise : c'est celle des deux volumes de Mallet (1755, 1756), des Entretiens et de la Poésie dramatique de Diderot (1757, 1758), des Conjectures de Young, de VEnquiry de Goldsmith et du premier ouvrage de Hamann, tous trois publiés en 1759. Par Diderot et par Young, qui pensent indépendamment l'un de l'autre, les idées de Shaftesbury font leur chemin. Diderot et Young influent sur Hamann ; celui-ci est le maître de Herder, qui doit aussi beaucoup à Diderot et à Young directement. Avec Herder nous entrons dans le second moment où s'accumulent les faits et les témoignages : 1770-1774 ; il est plus spécifiquement allemand. C'est l'époque où Herder à Strasbourg exerce sur Goethe l'influence que l'on sait, où il prépare ses Volhslieder, où se forme et se dissout le Gottinger Bund, où s'agite le Sturm und Drang : moins de théories originales que dans le premier moment considéré, plus d'essais d'application de la poétique nouvelle. Après 1 790, c'est surtout dans le Nord Scandinave et dans l'Est de l'Europe que l'on pro-
clame ou applique les principes nouveaux ; c'est souvent l'écho pur et simple de ce qu'ont dit la France, l'Angleterre et l'Allemagne. La Révolution française donne aussi un accent plus précis à certaines revendications littéraires. Dans ce grand concert de tant de voix si différentes, Diderot, Young et Herder sont sans conteste ceux qui donnent la note la plus nouvelle, la plus profonde et la plus sonore. Ce sont véritablement les maîtres du chœur. Comme cela s'est produit si souvent, le rôle de l'Allemagne a été ici en grande partie de repenser et de creuser des idées venues de France et d'Angleterre ; mais elle a eu le bonheur de posséder, avec un esprit aussi riche et aussi hardi que Herder, un grand nombre de jeunes poètes qui ne demandaient qu'à appliquer les idées nouvelles, et dont deux étaient des hommes de génie. Au contraire, les poètes anglais, français, italiens qui paraissaient dans la seconde moitié du siècle étaient ou médiocres ou médiocrement novateurs, jusqu'à Burns, Wordsworth, Coleridge, André Chénier et Foscolo. Entre les nations également avancées intellectuellement, il y a assez souvent simultanéité entre les idées, parce que celles-ci circulent à travers les frontières et trouvent toujours des esprits pour les accueillir et les répéter en les modifiant plus ou moins ; il ne saurait y avoir concordance entre les créations de l'art, car le génie, qui ici répond à l'appel, là fait défaut, et l'esprit souffle où il veut.
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