Scène de village
.Le vieillard catarrheux, dont la poitrine râle, Chauffe au coin de son feu ses membres tremblottants. Et l'on pressent, à voir sa face sépulcrale,
Qu'il sera mort dans peu de temps.
Au logis, pas d'enfants ni d'épouse attentive — C'est un célibataire. — Au pauvre moribond Une vieille à figure âpre et rébarbative Offre un julep nauséabond.
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11 parait si cassé, si perclus qu'on s'étonne Que la mort ait voulu si longtemps l'oublier. Sa lèvre pend, il suit de son regard atone La flamme qui danse au foyer.
Ce n'est plus la pensée et ce n'est pas le rêve Qui hante son cerveau vide et paralysé, Mais bien cette hébétude où tristement s'achève Tout esprit dans un corps usé.
A travers la fenêtre, un morne paysage : Le ciel gris de décembre et la neige qui croit, Des pommiers dénudés tordent leur noir branchage Comme des bras crispés de froid.
Des rires, au dehors, et des cris d'allégresse Résonnent dans le plant d'épais frimas couvert, Où s'ébat en tumulte une folle jeunesse,
Printemps qui joue avec l'hiver.
Les pelotes de neige, ainsi qu'une mitraille, Volent ; filles et gars s'affolent à ces jeux, Pendant qu'au vieux la mort livre une autre bataille Dans l'horreur du soir nuageux.
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<( Attention ! — touche ! — bravo ! — J'ai la main sûre, Suzon, prends garde à toi ! » Le coup n'a qu'effleuré La rieuse fillette et par l'éclaboussure Son visage rose est poudré.
Mais lui s'est agité ; sous leurs paupières flasques Ses veux ternes, pour qui tout va bientôt finir, Semblent, dans la fumée aux méandres fantasques, Poursuivre un ancien souvenir.
Sa mémoire, lueur suprême, se ranime.
Et remontant d'un trait le long fleuve du temps. Il dépouille aussitôt le vieillard cacochyme Et se revoit tel qu'à vingt ans.
En vain la mort est là qui ricane et le presse, Il se drape, charmé du rêve poursuivi, Dan - le brillant manteau qu'on nomme la jeunesse Ft qui sitôt nous est ravi.
Oui, sa pensée alors le reporte à cet âge Où dans ces gais combats il prenait large part, touchant au terme du voyage Il se croit encor au départ.
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Suzon ? quel est ce nom qui frappe son oreille ? Son cœur a tressailli. — Jadis il a connu Une fraîche Suzon, yeux bleus, bouche vermeille, Tête espiègle et cœur ingénu.
u C'est elle ! Je l'entends parler sous ma fenêtre ! » Ce n'est plus elle, non ! chasse un songe trop beau. Les amours d'autrefois ne peuvent plus renaître, Ta Suzon dort dans le tombeau.
Celle qui jase ainsi, dans son étourderie, Xe tourne point vers toi son œil ensorceleur, Vieillard, et ce n'est pas pour ta lèvre flétrie due sa belle joue est en fleur.
Sa voix claire, en ces jeux où son ardeur l'emporte, Est comme un gazouillis d'oiseaux dans la forêt, Quel rire printanier ! — Tout à coup une porte S'ouvre ; au seuil, la vieille apparaît :
« Ça dites-moi les gars, et vous les jeunes belles, Allez-vous rester là par ce froid qui nous mord ? Vite, portez plus loin vos folles ribambelles, Tout à l'heure, le vieux est mort. »
ictoire, allons ! mon rabat neuf, Et ma soutane en drap d'Elbeuf.
(J'aurai, je crois, belle apparence); Mon tricorne est-il bien brossé ?
Dépêchez-vous ! on est pressé Quand on part pour la conférence.
(') Tous les mois, MM. les Curés, à tour de rôle, réunissent les confrères de leur canton, afin de traiter en commun des points de morale, de casuistique, etc., exercices utiles à l'esprit et salutaires à l'âme, mais à la suite desquels l'estomac est admis à faire valoir ses droits.
A ces rendez-vous, notre esprit Une fois par mois s'aguerrit Contre l'erreur et l'ignorance ; Seul, peu ferré sur son latin.
Mon vieil ami de Prépotin Reste bien faible en conférence.
Mon manuscrit, où donc est-il ?
le sujet est assez subtil :
Du BONHEUR DANS LA TEMPERANCE
La matière veut quelque effort ; J'ai dû prendre un café plus fort Pour bien traiter ma conférence.
Je vais revoir mon cher doyen.
L'heureux mortel a bon moyen D'être large en cette occurence ; Qu'allons-nous avoir à dîner?
Et quels vins va-t-il nous donner Pour arroser la conférence?
Dans ta revue, ô Montauzé, Si mon style préconisé S'étalait avec assurance,
Et si, pour comble à cet honneur, L'a jour Sa Grandeur Monseigneur Daignait lire ma conférence !
Chasscns ce rêve décevant.
Qu'est la gloire, après tout? Du vent.
J'apprends, avec indifférence, Qu'on fait chanoine tel ou tel, Mais, ne touchez pas au casuel, Et Lissez-nous la conférence.
A ce festin quand j'aurai part, Victoire, un vil morceau de lard Serait pour vous un mets trop rance ; Il reste un quartier de jambon, Mon nouveau cidre est assez bon, Entrez tous trois en conférence.
Je devrais être enfin parti...
Mais, ma sonnette a retenti :
Une lettre, où je lis urgence?
« Apprenez, confrère zélé, Que le doyen a reculé Au mois prochain la conférence. »
Moi qui m'étais si bien rasé, De pied en cap adonisé Et qui partais, plein d'espérance !
Adieu, vins qu'on ne boira point, Adieu, vous rôtis cuits à point, Enfin, adieu la conférence !
Victoire ! il faut s'attendre à tout ; Apprêtez un plat de mon goût, Je dîne ici, par pénitence ; Veillez à la cuisine, au moins :
Au dessert, pour prix de vos soins, Je vous lirai ma conférence !
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iSsUA !
A M. L. DE LA SICOTIERE
Lu à la Réunion générale de la Société Historique, tenue à Mortagne
le 9 octobre 1890
à l'occasion de la Médaille offerte à son Président.
.Laboureur vigilant des champs de la pensée, Après tant de labeurs, infatigable encor ; Errant sur la moisson, par vos mains amassée, Nos regards étonnés comptent vos gerbes d'or.