UNE VIEILLE TOUR
Plus tard, pages d'un même livre,
Vos murs sacrés feront revivre
Les souvenirs de la cité,
Et la vieille tour qu'on délaisse
Sera le titre de noblesse
De notre fière antiquité.
MIDI ET DEMI
Lu à la séance publique de la Société Historique de l'Orne tenue à Domfront, le 24 octobre 1889
Domfront, ville de malheur ; Arrivé à midi, pendu à une heure, Pas seulement le temps de dîner !
(Vieux dicton.)
JRRTVÉS à midi, nous avons bien dîne ; Le coup fatal d'une heure a clairement sonné... Point de gendarmes ! donc le dicton exagère. La ville de malheur n'est qu'un vieux souvenir ; Dans le nouveau Domfront, où l'on aime à venir, L'archéologue dîne et, rassuré, digère.
> MIDI ET DEMI
Jadis on risquait gros : Do la table au gibet ! Le malheureux, hissé dans les airs, s'exhibait Aux manants accourus pour contempler sa peine. .Mourir est assez dur quand on est averti, Mais pareille surprise au moment du rôti ! Partir, abandonnant son assiette encor pleine !
L'horreur de ce destin hantait Jean de Domfront Qui, promis à la corde et flairant son affront, Avait fui prudemment la funeste contrée. Mourut-il dans son lit mollement étendu ? Non, un si grand pendard devait être pendu : A douze pieds de haut sa gorge fut serrée.
Vous auriez dû conter, ô Compère Mathieu [*), La fin de ce ribleur qui mourut en ce lieu.
(*| Le Compère Mathieu, qui a raconté les aventures de Jean de Domfront, son compatriote, ne nous a pas dit comment ce personnage est mort.
Le Compère Mathieu, « petit livre abominable et délicieux, étrange magasin i'e folie et Je sagesse, que Dulaurens mit au jour en 1766, penuant qu'il se cachait en Hollande. »
Anatole France.
MIDI ET DEMI
Jean de Domfront frisait la soixantaine ; L'ex-Révérend, toujours aussi gaillard, D'aventurier s'était fait capitaine, Coupe-jarret, rançonneur et pillard.
Or, un matin, les hasards d'une vie Errante ayant près d'ici ramené Le sacripant, il conçut une envie :
Revoir Do infront ; c'est là qu'il était né!
Vite à cheval ! Il pan et d'aventure En son chemin rencontre un cavalier :
Riche valise et solide monture ; Mais le quidam semblait peu familier.
On devinait quelque gros personnage :
« Cet étranger au solennel maintien,
Se trouve à point pour charmer mon voyage, »
Fit le soudard, « entamons l'entretien. »
— Votre cheval et le mien vont à l'amble, Commença-t-il, se découvrant le front ; Je suis soldat, nous ferons route ensemble.
— Et moi, je suis procureur de Domfront.
MIDI ET DEMI
Depuis huit jours, nommé pour cet office, J'ai bâte enfin de voir votre cité, Oit gens de loi font assaut d'artifice ; C'est un bon siège et je l'ai mérité.
Le Liox d'Or est averti par lettre Que j'entrerai dans sa cour à midi ; Un fin diner m'attend, il faut permettre Que nous trottions... s'il était refroidi !
— Quoi ! procureur ? et pour lui table prête ? Ample sacoche on sonne un bruit d'argent ? L'heureux mortel ! Tout à coup l'autre arrête, Met pied à terre et, s'adressant à Jean :
— Veuille^ tenir Bayard, ainsi l'on nomme Mon bon cheval. Il gagae le fossé.
Tout procureur sent parfois qu'il est homme. C'était le cas. Jean, à peine laissé :
— A moi Bayard, diner, lourde valise ! Et mon coquin, tout joyeux de son lot, Au compagnon, que ce trait paralyse,
Crie un « Bonjour ! » et fuit au grand galop.
MIDI ET D'iMI II J
Au Lion d'Or ; c'est la le second actl; : — Çà, qu'ai se presse, hôtelier ! point d'erreur, X'est-il pas vrai ? j'arrive à ïbeiire exacte. Vous m'attende^ ':... je suis le procureur !
Puis, à part lui : « Laisse-moi diner vite, Belle sacoche, ô mon plus cher souci, Et détalons presto pour que j'évite Ton vieux robin qui peste loin d'ici. )>
Comme un glouton, il s'attable, dévore, Et l'hôtelier, le voyant se gorger, Songeait : « Dom front, ce magistrat t'honore, S'il sait parler ainsi qu'il sait manger. »
Il mangeait tant, qu'il en oubliait l'heure, Souvent lampait un cidre rutilant ; Pour un gourmand, l'agréable demeure !
Le frais poisson ! le rôti succulent !
S'esquiver tôt eût mieux valu. La porte S'ouvre avec bruit, ô subite terreur !
Suivi de gens qui lui prêtent main forte, Quelqu'un paraît... c'était le procureur !
H4 MIDI E1' DEMI
— Le voilà don:, ce brigand ? qu'on le lit !
Ah l les bandits à V instant trembleront
Au châtiment de sa triple folie :
Quoi? voler! un procureur !.' de Dow front III
II n'était pas besoin d'une sentence ; Depuis trente ans et plus, on le guettait Pour ses méfaits ; Jean, mûr pour la potence, S'y balança, comme une heure tintait.
Tu devais bien, ô potence jalouse, Toi qui l'as pris et qui l'as étouffé, Attendre au moins qu'il eût bu son café ! — Il sera plaint... par les gens de Briouze [').
[') Pays où l'on boit beaucoup de café. Qui ne connaît, dans l'Orne, la suppèe de Briouze !
L'ORSONNIEREO
Monographie d'un vieux logis (Séance de la Société Historique, tenue à Fiers en 189;)
Wcaxd, vaincu par les ans, quelque vieux logis tombe, Ses hôtes d'autrefois, endormis dans la tombe, Tressaillent, angoissés de regrets superflus ; Un peu d'eux va mourir qui survivait encore, Leur dernier souvenir dans l'oubli s'évapore, Et. leur toit écroulé, nul ne les connaît plus.
l") Le Logis lie l'Orsonnière, de nos jours l'Hôtel ùe Fr.ir.cc. vient d'être démoli par la Ville de Fiers qui. sur cet emplacement. a fait construire la Caisse d'Epargne.
II 6 l'orsonnièrl
Garde-note royal, ô tabellion antique,
Orson, qui, tant de fois, d'un paraphe authentique
Au bas des parchemins enguirlandas ton nom,
Nos yeux ont vu naguère, 6 vénérable maître,
Ton logis abattu, les pierres disparaître
Qui seules proclamaient ce que fut ton renom.
Quatre siècles bientôt ont passé depuis l'heure Où, contemplant joyeux ta nouvelle demeure, Ta main v suspendit les panonceaux luisants. Quatre siècles ! pourtant les murs de l'Orsonnière, Fidèles, ont gardé, jusqu'à l'heure dernière, Ton nom sans eux perdu dans le lointain des ans.
Souvent, près de ces murs où vivait ta mémoire,
Songeant au jeune Fiers moins qu'à sa vieille histoire,
Je crus ouïr des voix qui plus ne s'entendront ;
N'était-ce pas ta voix de si loin revenue,
Qui murmurant toujours la formule connue,
Disait : « A tous eaux uur les présentes VERRONT? »
l'es contrats qualifiaient de maisons deuieitrabks Des chaumes sous lesquels tes voisins misérables Rêvaient le sûr abri de ton large manoir ;
L ORSONNIliRE
Oui, manoir en leur temps, niais masure en notre âge, Car aux ans destructeurs l'homme ajouta l'outrage : Pignon sur rue encor, mais combien triste et noir!
Triste de la tourelle à ses flancs arrachée, Des beaux épis dont fut sa crête empanachée, De ses meneaux brisés, mais bien triste surtout De la ville nouvelle incessamment accrue I.'étreignant sans pitié des remblais de sa rue, Comme pour enfouir ses murs toujours debout !
La façade autrefois, de noble architecture,
Accolait un fronton à sa haute toiture ;
Par un large perron, de piliers soutenu,
Un escalier de pierre, à la double montée,
Conduisait à la porte à tout instant heurtée
De tant de vieux clients, sombres dans l'inconnu !
Gardienne du logis, une épouse fidèle
Et, joie à son foyer, des enfants auprès d'elle,
L'estime de puissant Grospariny ton seigneur,
Orson, de tous ces biens qui sont dignes d'envie,
L'Orsonnière a fleuri le beau soir de ta vie.
Tu vieillis dans la paix et mourus dans l'honneur.
n8 l'orsoxnière
Ses descendants, un siècle, avaient gardé prospères Et les biens et l'honneur hérités de leurs pères, Quand soudain, au manoir assombri, tout s'est tu : Déserte était !a cour et la porte fermée. Quel malheur éteignant la vie accoutumée, Ici, comme un vautour, s'est-il donc abattu ?
Ce n'est pas un malheur, hélas ! non, c'est la honte ! On apprend (et l'histoire encore le raconte) Que vassal criminel et justement puni, Un Orson a tenté d'assassiner en traître Henri de Pellevé, son seigneur et son maître. Délustrant un beau nom à tout jamais terni.
Du manoir confisqué pour telle félonie
La splendeur sans retour semblait être bannie,
Mais nos logis non plus n'ont pas d'éternel deuil ;
Pour d'autres qui viendront la salle abandonnée
Bientôt rallumera sa large cheminée...
La porte, en effet, s'ouvre, un pas franchit le seuil.
Le nouveau possesseur apparaît ; on le nomme Bardel de Liencourt, salut à ce noble homme ! Au déclin de ses ans, il s'avance escorté
L ORSONXIERE 119
D'une compagne gente et ton bien attournée. Seize cent vin^t et cinq. 6 la benoîte année Qui chez nous apporta cette fleur de beauté.
Il se proclame (et Vire en parle en ses annales)
Capitaine Ju Roy pour les chasses royales ;
La dite Vicomte lui filait des jours d'or ;
Mais Fiers un jour sourit à l'épouse chérie,
Lors, adieu Vire ! adieu la capitainerie !
Corneille avait raison : « Un bel œil est bien fart. »
Mai* la dame disait, attardée en la salle :
« De ces fenêtres tombe une lueur bien pâle,
Elargissons leur cadre où s'entrave le jour ;
Ces meneaux sont de mode ancienne et peu savante
Et le pauvre logis frémissait d'épouvante,
Car le sieur de Bardel approuvait à son tour.
L'antique manoir dut corriger la tristesse
De son style trop vieux pour cette jeune hôtesse.
Inutiles efforts de la caducité !
Ces rajeunissements furent des meurtrissures,
Il garda cependant, près des humbles masures,
Son grand air de confort et d'hospitalité.
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L'ii soir, les habitants rentrant dans leurs chaumières L'aperçurent empli de bruits et de lumières ; Un grand repas fêtait le logis restauré. L'Orsonnière, en la salle où gaiment l'on festoie, Fière de cet honneur hébergeait avec joie Le haut Seigneur de Fiers et son docte curé.
L'un, noble Pellevé, l'autre., Thomas Anfrie, N'ayant pu refuser une telle frairie.
L'hôtesse au milieu d'eux était rose d'orgueil. Plus d'une dame encore aussi belle qu'honnête, Les notables du bourg avaient part à la fête Et les Couespel trinquaient avec les Nantricuil.
Un coup d'aile du temps et les de Br.rdel passent. Plus tard, dans le logis leurs fils vieillis trépassent ; Et le temps fuit toujours, l'un entre, l'autre sort. Alors Profichet, maître et sieur de l'Orsonnière, Eclaire du reflet de sa probité fière Notre jeune commerce à son premier essor.
Enfin le pignon balance Une enseigne : Hôtel de France, Loge a pied, loge a cheval.
Bon cidre, hôtelier honnête ;
L OKSONNÎF.R!
Aux jours de foire et de fête, Cohue à briser la tète De son tapage infernal.
— Des verres, verse\ de suite !
— Un pot de cidre au plus vite !
Tout gosier est assoiffé.
Les marchands se réunissent ; De grosses voix retentissent Et les marchés se finissent Avec un sou de café.
Dans la cour, que de charrettes. Que de génisses replètes Bœufs, gens, chevaux, tout mêlés.
L'on commande, l'on querelle :
— Qu'on attelle! — Qu'on dételle!
De tous côtés on appelle
Les serviteurs affolés.
Partis les compagnons des anciennes ripailles ; Les buveurs ont vidé les dernières futailles, Le silence descend dans la cour qui s'endort. Du toit hospitalier, abri de tant de têtes Contre tant de soleils, contre tant de tempêtes, Peu de nous dans un an se souviendront encor.