‹ Le promenoirChapitre 51 sur 58 · I. ESTAMINET · texte numérisé non relu

I. ESTAMINET

Ses parents disent qu'à son âge, Au lieu de courir les chemins, Une fille, quand elle est sage, Doit faire œuvre de ses deux mains.

D'un simple ruban bleu coiffée,

Elle se penche élégamment

Sur un léger tissu de fée

Que sa main brode en ce moment.

Mais elle n'est point attristée D'être immobile à la façon De la tirelire argentée, Espoir suprême du garçon.

Au comptoir sonne la monnaie Qu'y vient jeter chaque client ; Elle, de son côté, les paye D'un mot aimable et souriant.

Sa main fine écrit au grand-livre Le nom des buveurs à crédit ; Dans les notes qu'elle délivre Aucune erreur, sans contredit.

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Aussi, grâce à sa vigilance, Au doux charme de sa beauté, L'enseigne au dehors se balance Au vent de la prospérité !

Comme elle connaît la pratique, l'our que chacun scit satisfait, Elle parle aux uns politique, A d'autres c'est du temps qu'il fait.

Voyez donc comme elle est experte A commander, quand il le faut :

0 Garçon, une chartreuse verte ! Trois bocks 1 deux cafés, servez chaud ! »

Elle sait, car elle est futée, Flatter celui-ci, celui-là :

« La belle pipe culottée !

Quel beau talent vous avez là ! »

Eile écoute, sans trop comprendre.

Ses yeux naïfs rendus songeurs, Les mots lestes que font entendre Messieurs les commis vovageurs.

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Au billard c'est elle qui tranche Les conflits les plus délicats :

(i Oui, la rouge touche la blanche ; On remet au point dans ce cas. »

Chez les cultivateurs, on vante Son esprit vraiment sans égal ; Elle s'intéresse à la vente De leurs grains et de leur bestial.

Quand un marché reste en souffrance, Elle intervient de sa voix d'or :

« Coupez en deux la différence Et buvez deux cafés encor. »

Les pipes crachent leur fumée Acre vers le plafond noirci ; Elle, à sa place accoutumée, Reste sous le gaz obscurci.

Dans la vapeur qui l'environne Plus d'un regard va la chercher; Jeune déesse elle a pour trône Un bleu nuage de Boucher !

Souvenir de mon ami, M. le cornu- G. de Cor.tades

'iMANCHE, et voici l'heure où j'avais l'habitude De suivre un vieux chemin qui mène à son manoir Et serpente dans l'ombre et dans la solitude. Des arbres y filtraient les clartés d'or du soir.

D'un pied plus diligent, j'abrégeais son attente, Quand l'heure convenue avait sonné là-bas ; Et lui venait, aux jours où le ciel bleu nous tente, Elégamment alerte, au devant de mes pas.

Son chien couleur de feu s'élançait, douce bête Dont j'aimais caresser le poil long et soyeux ; Fêtant ma bienvenue, il eût cru malhonnête De ne la point clamer en aboiements joyeux.

Puis son maître, figure un peu mélancolique, D'un mot affectueux, dont je sentais le prix, M'abordait. Sous un air de froideur britannique Il cachait un grand cœur de qui j'étais compris.

Sitôt que par sa main ma main était pressée, Dans ses yeux d'un bleu pâle aux profondes lueurs Brillait un gai reflet montrant que sa pensée Venait joindre la mienne en des rêves meilleurs.

L'entretien commençait sur quelque livre tare, Découvert par hasard et longtemps désiré, Sur quelque parchemin d'écriture bizarre. Dont le sens indécis restait impénétré.

Mon esprit se plaisait aux brillantes images Qu'il savait évoquer d'un passé très lointain ; Nous oubliions, à voir les flots des anciens âges. Le flot nous emportant au rivage incertain.

Tout à coup dans le parc surgissaient les tourelles Qui semblaient so suspendre aux angles du logis ; Dans le soir qui tombait s'estompaient leurs toits grêles, Plus sombres sur les ciels par le couchant rougis.

Nous contournions les murs, préférant cette entrée Que l'art normand flanqua de pavillons carrés Où conduisent des pins de taille immesurée, Veilleurs du vieux portail près de lui demeures.

L'huis discret, sous l'abri d'un auvent tutélaire, Guettait notre retour, laissant voir à dessein La cour Louis treize, où l'eau d'une source claire, Lente, tombe en tintant au granit du bassin.

Soit qu'avril rayonnant mît des nids dans les branches, Soit que décembre gris fit de son souffle froid Courber les peupliers le long des routes blanches, Je franchissais heureux la porte au cintre étroit.

Mais le printemps parait de ses riches toilettes

Les murs qui plus anciens n'en fleurissaient que mieux

La glycine appendait ses grappes violettes

Au dessus du perron foulé par tant d'aïeux.

J'aimais de cette cour l'harmonieux silence

Et les hortensias, groupes bleus et rosis.

Les anthémis en fleur, le lierre qui s'élance

Et qui grimpe à l'assaut des grands toits ardoisés.

D'abord dans le logis une aile préférée Nous recevait où tous ne furent point admis ; Quelques-uns en ont su la familière entrée, Quelques-uns seulement qu'il nommait ses amis.

Les murs avaient partout, pour superbes tentures, Des livres précieux et beaux de vétusté, Et dans un demi-jour les ors de leurs reliures Faisaient de toutes parts jaillir de la clarté.

Je crois les voir encor les blanches boiseries Et la table légère au gracieux contour, Son front qui s'y penchait chargé de rêveries Et les papiers épars dans le labeur du jour.

C'était là qu'il trouvait contre les lentes heures Un studieux loisir dans le calme certain Et ce fut aussi là qu'il connut les meilleures Que tu lui mesuras, trop avare Destin !

Far !.i fenêtre ouverte au beau soleil qui brille Entraient des chants d'oiseaux dans le lierre cachés lit le bruit doux-sonnant de cette eau qui babille Avec les bleus iris autour d'elle penchés.

Quand l'hiver étouffait toutes ces mélodies. Sous les bruits sourds venus des bois épouvantés, La vaste cheminée aux brasiers d'incendies Aux hôtes du manoir faisait de chauds étés.

Alors il me lisait l'histoire reculée Des ancêtres couchés dans notre antique sol, Ou chevauchait parfois la fantaisie ailée Loin du monde réel l'emportant à plein vol.

Son style et sa personne étaient de haute race Et marquaient le souci dans leur noble fierté De ne point imprimer la plus légère trace Aux sentiers odieux de la banalité.

Esprit fin et léger, penseur profond et grave, Epris de solitude et quelquefois de bruit, Rare et fidèle ami, gentilhomme au cœur brave Que le monde appelait, que l'étude a séduit,

Tel nous l'avons connu. — Que de fois Saint-Maurice A vu se dérouler des cortèges joyeux, Fêtes dont il voulait, en un changeant caprice, Egayer un instant son parc silencieux !

Vous vous en souvenez, ô belles Bagnolaises, Des jeux près de l'étang, sous les arbres troublés, Vous qui réjouissiez jusqu'aux sombres mélèzes Par vos robes à fleurs et vos rires perlés.

Pour moi je préférais l'amitié qui s'épanche Eu tranquilles propos sous le bois familier, Et les réunions intimes du dimanche Dans la paix du manoir toujours hospitalier.

Les entretiens charmants et les bonnes soirées ! Quand ses libres pensers prenaient un tel essor Sous le plafond ancien aux poutres décorées Et de pourpre et d'azur, avec des rehauts d'or ;

Ou lorsque d'une fine et piquante argutie Il taquinait l'abbé qui, ferme comme un roc, Sous le fort bouclier de son orthodoxie, Se riait de nos traits et repoussait leur choc,

Hélas! qui nous eût dit que si proche était l'heure Où, vaincu par un mal que le ciel a permis, 11 lui faudrait quitter cette chère demeure Pour le funèbre enclos des aïeux endormis !

Téméraire est l'effort de la raison humaine

A vouloir pénétrer les arrêts du Destin ;

La Foi dit qu'un cercueil est la nef qui nous mène

Au port mvstérieux, dans un monde lointain.

Ce consolant espoir soutenait sa pensée ; Il partit résigné quand sitôt vint son tour... Oh ! les derniers adieux faits d'une main glacée ! Oh ! les cruels exils qui n'ont pas de retour ! !

Je songe tristement, quand viennent les dimanches, Au sentier délaissé qui mène à son manoir ; Je n'y chemine plus sous le couvert des branches Où scintillent brisés les rayons d'or du soir !

La Vieillesse de Desgrieux

PERSONNAGES

I e chevalier Desgrieux, 60 arcs.

M"15 Desgrieux, ;o ans.

L'abbé Tiberge, 63 ans.

Fanchon, 16 ans.

Un matin, j'eus la fantaisie de relire le chef-d'œuvre de l'abbé Prévost, car j'avais assisté la veille à une représentation de Manon, à l'Opéra-Comique, et j'étais encore sous le charme de la musique de Massenet.

Ma lecture achevée, je me demandai : ce Desgrieux, qu'est-il devenu après la mort de celle qui fut si sincèrement aimante, quoique si ingénument corrompue ?

Alors, me revint à la mémoire cette pensée d'Arsène Houssaye : « Celui qui a été mordu par l'ardente passion ne s'habituera jamais aux joies sereines et sérieuses de la solitude. »

Oui, le chevalier a dû traîner une existence bien triste et bien décolorée. Sans doute, me disais-je, il s'est marié sur le tard, mariage de raison que lui aura fait contracter le bon abbé Tiberge (* , mais rien n'aura pu effacer de son cœur l'image de l'adorée. Je me figurais Desgrieux vieilli et mari à peine résigné d'une compagne douée de toutes les qualités solides qui manquaient à l'autre, mais n'eu ayant, hélas, ni les grâces juvéniles ni l'enivrante beauté.

Tiberge habitait avec eux une maison blanche et fleurie, jadis rêvée par le chevalier pour y passer sa vie avec Manon.

M. et M,ne Desgrieux et l'abbé formaient un groupe que j'apercevais en une vision très nette, et cette vision je m'amusai à la fixer de suite dans les pages suivantes.

("| J'ai éprouvé un regret de ne pas retrouver dans le charmant libretto de MM. H. Meilhac et Pli. Gille la sympathique figure de l'abbé Tiberge.

■s 5SW

Une terrasse devant une salle à manger, près d'un grand chemin. — Fond de montagne. — Un soir de printemps.

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