SCÈNE PREMIERE Le Chevalier, Madame Desgrieux, Tîbercï
Ils sout attablés sur la terrasse où l'on vient de servir le café. — Desgrieux, légèrement gouneux, appuie sa jambe sur un pet:: tabouret.
LE CHEVALIER, à Mme Desgrieux
.a chère, versez donc à notre ami Tiberge ! |A Tiberge i Accepte, ce n'est point un breuvage d'auberge Et tu remercieras, le trouvant de tou goût, Madame Desgrieux qui sait veiller à tout !
TIBERGE
Vous avez préparé cette liqueur choisie ? Mille grâces, Madame, elle vaut l'ambroisie.
MADAME desgrieux, au chevalier J'allais vous en offrir, mais je crains, chevalier, Que votre goutte...
LE CHEVALIER, tendant sa tasse
Hélas! laissez-moi l'oublier.
MADAME DESGRIEUX
La belle soirée !
TIBERGE
Oui, j'aspire avec ivresse Les parfums printaniers dont le vent nous caresse : Avril m'a ranimé de son souffle attiédi, Je me sens, en effet, comme ragaillardi Et ma vingtième année un instant recommence A ce gai renouveau de la nature immense.
LE chevalier, avec un soupir Ah ! la vingtième année, elle est loin, mes amis.
TIBERGE
Ne la regrettons pas, Dieu nous ayant permis De nous rejoindre, après la jeunesse ravie, Pour reposer ici le soir de notre vie.
MADAME DESGRIEUX, à l'abbé
Il vous a plu de lier,
Voilà plus de quinze années,
Mes destinées A celles du chevalier.
Il passait pour homme austère Ht grave était son maintien ;
Son caractère Paraissait fait pour le mien.
LE CHEVALIER, à part
Je passais pour un homme austère !
TIBERGE, à pan
Elle a pu le juger austère, Quel aveuglement fut le sien !
MADAME DESGRIEUX
Grâce à votre amitié sage, J'épousai sage mari ;
Puis, en ménage, Le bonheur nous a souri.
LE CHEVALIER
Oui, facilement j'abandonne Les bruyants plaisirs de la Cour
Pour la quiétude que donne A l'âme ce calme séjour.
Ici, tous les cœurs sont fidèles ; Du colombier plein de bruits d'ailes Viennent des murmures charmants Et, dans les soirs mélancoliques, On entend, aux champs pacifiques, De longs et doux mugissements.
MADAME DESGRIEUX
Tout m'intéresse ici ; je prends soiii du ménage
Et j'ai plaisir à surveiller Les travaux de la ferme et ceux du jardinage.
Peut-être allez-vous me railler, Il ne se passe pas un seul jour où je n'aille M'assurer si Martine a soigné la volaille.
(Le chevalier devient distrait et songeur.)
Certes, ce n'est pas moi qui ferai le railleur,
Car le chemin choisi par vous est le meilleur.
Le ciel, bien rarement, ici-bas nous envoie
Ou quelque catastrophe ou quelque immense joie
Et le bonheur se peut aisément composer
De mille riens... pourvu qu'on les sache priser.
MADAME DESGRIEUX
Quelle aimable philosophie, Cher abbé !
Montrant Desgrieux absorbé dans ses pensées'
De la sienne il faut qu'on se défie, Car à quoi peut-il bien songer ?
Voyez donc, pour lui rien n'existe...
Dans quel rêve absorbant et triste Vient-il soudain de se plonger ?
LE CHEVALIEX, à part
Ah ! je m'abusais, tout à l'heure, Et la paix de cette demeure — N'est pas un baume à mes regrets cuisants.
TIBERGE, se levant et passant du côté du chevalier Parle nous, chevalier. (Tout bas; Oublie ! madame desgrieux, à Tiberge
Dites-moi, dès ses jeunes ans Montrait-il semblables penchants A la mélancolie ?
LE CHEVALIER, bas à Tiberge
Vous parlez du passé? Tiberge, mon ami, Ce passé n'est mort qu'à demi.
TTBERGE, bas au chevalier
Je sais, mais que jamais ta femme ne connaisse Cet amour insensé qui troubla ta jeunesse.
(Haut) Pour chasser les pensers qui hantent ton cerveau. Tiens, voici la gazette, on y lit du nouveau.
A M ,e Desgrieux, en lui ofïrant le bras) A l'instant, au dîner, vous disiez, il me semble, Clu'il nous faudrait aller jusqu'à la ferme ensemble
MADAME DESGRIEUX, montrant le chevalier Je ne sais si je dois... quoi ! le laisser ainsi ?
TIBERGE
Dans peu d'instants, nous reviendrons ici.
MADAME DESGRIEUX, au chevalier
Peut-être soufTrez-vous ?
LE CHEVALIER, avec une nuance d'impatience Je ne suis pas malade, iD'un ton plus aimable) Et vous me trouverez, au retour, moins maussade.