‹ Le promenoirChapitre 53 sur 58 · SCÈNE II Lil CHEVALIER, seul · texte numérisé non relu

SCÈNE II Lil CHEVALIER, seul

Entre cet ami généreux Et cette femme dévouée, D'où vient (pensée inavouée) Que je suis si loin d'être heureux !

Ce doux printemps de la nature Fait songer à celui du cœur ; O Manon, chère créature, O souvenir, des ans toujours vainqueur ! Près de moi, dans cette nuit pure Sourit ton visage enchanteur...

Ce doux printemps de la nature Fait songer à celui du cœur.

Reconnaîtrais-tu, bien-aimée, Notre beau rêve de jadis, La maison de fleurs embaumée ?

Ah ! c'eût été pour nous le paradis ! Avec toi, mon âme charmée L'eût trouvé même en un taudis...

Reconnaitrais-tu, bien-aimée, Notre beau rêve de jadis ?

(Il prend la gazette. 1

Mais Tiberge a raison, oublions. La gazette,

lAprès y avoir jeté un coup d'oeil) Quelle nouvelle?... Rien, effroyable disette! J'aime mieux contempler ces grands monts où sans brui: S'abaisse lentement le rideau de la nuit ; Leurs hauts sommets demain se verront, comme en rêve, Baignés par les clartés d'un beau jour qui se lève, Mais notre pauvre cœur s'éclaire un seul moment O soleil de l'amour, à ton rayonnement Et triste au soir des ans, où tout se décolore. De ses jeunes amours rappelle en vain l'aurore. Manon, mon désespoir et ma félicité, Oui, j'aurais dû mourir lorsque tu m'as quitte, A l'heure déchirante où j'enterrai moi-même Ce que j'aimais... que dis-je, hélas ! tout ce que j'aime ! Car j'ai conservé là mes premières amours Et, Desgrieux vivant, Manon vivra toujours I Je crois la voir encor descendre du vieux coche Sur le pavé d'Amiens ; je me trouvais tout proche, Promenant, écolier flâneur, mes dix-huit ans, Et lorsque j'aperçus ses yeux fins, languissants, Son port divin, son teint, fraîche fleur de jeunesse, Sa piquante beauté, sa grâce enchanteresse, J'éprouvai tout à coup un éblouissement, Je crus sentir au cœur le premier battement.

F.A VIEILLESSE DE DKSGRIl UX

Tel que vers une rose un prompt essaim d'abeilles Mon désir s'envolait vers ses lèvres vermeilles. Mon âme alors, Manon, fut à toi sans retour; Dans ton regard aussi je vis briller l'amour. Et je ne t'aurais pas contre tous défendue ! Quoi ! tu pouvais m'aimer et je t'aurais perdue ! Non ! obstacles, périls ne m'épouvantaient pas, Je me serais jeté du ciel même en tes bras ! Oh ! le charmant voyage et les tendres paroles, Les serments éperdus et les caresses folles ! Devant les saints autels nous voulions être unis, Mais, sans y réfléchir, à peine à Saint-Denis...

Alors, tout rayonnait sous la céleste voûte Et l'éclat de ses yeux ensoleillait la route 1 Manon, si je pouvais te revoir un instant, Si j'entendais ta voix, que je mourrais content. Mais quel rêve insensé s'acharne à me poursuivre. Aucun pouvoir, hélas ! ne peut faire revivre Ce passé qui me trouble et m'apparait si beau. Pauvre fille, si loin et seule en son tombeau 1

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