SCÈNE III
Le Chevalier, Fanchon
FANCHON, chantant derrière la haie qui borde la route
Tu cours à travers le village, Arrête un peu, beau racoleur, Xos gars sont pris à l'étalage De tes paroles d'enjôleur !
Mais ils ne t' écouteraient guère, Si je m'en mêlais à mon tour, Car tu racoles pour la guerre, Fancbon racole pour l'amour.
(Le chevalier écoute attentivement
et d'un air étonné.)
Tu fais briller en ta sacoche Pour les éblouir, un trésor; Le regard que je leur décoche A plus de flammes que ton or.
Sur leur cœur ma voix douce opère Plus sûrement que ton tambour ; Quand lu racoles pour la guerre Fancbon racole pour l'amour.
(Le chevalier se lève péniblement et, s'appuyant sur son bâton, s'approche de la haie pour mieux entendre.)
Tu sais accomplir ta besogne Et servir le roi vaillamment :
Je fais la mienne sans vergogne Et CC soir je guette un amant.
Ta moustache et ta mine alticre M'ont séduite en ce carrefour :
Assc^ racoler pour la guerre Je te racole pour l'amour.
LE CHEVALIER
Ah ! ces couplets, je sais où je les entendis.
Compagnes de Manon, vous les chantiez jadis
Sur la route du Havre, alors qu'infortunées
Vous marchiez à l'exil l'une à l'autre enchaînées.
Elle, sourde aux refrains où vous cherchiez l'oubli.
De ses deux mains voilait son visage pâli.
Quoi ! jetée au milieu de ces femmes perdues !
Que de soupirs poussés, de larmes répandues !
O fous ! nous désoler quand nous pouvions nous voir,
Se plaindre, ayant l'amour, !a jeunesse et l'espoir!