‹ Le Prometheus de GoetheChapitre 2 sur 6 · MERCURE · texte numérisé non relu

MERCURE

Misérable, à tes dieux, cela, aux infinis?

Des dieux? Je ne suis pas un dieu,

et pourtant sens en moi autant qu'un dieu.

Infini? — Tout-puissant? —

Quelle est votre puissance?

Pouvez-vous, du large espace

du ciel et de la terre

faire une boule que torde mon poing?

Pouvez-vous me séparer,

moi, de moi-même?

Pouvez-vous m'étirer,

m'élargir en la dimension d'un monde?

MERCURE Le Destin!

Reconnais-tu sa puissance?

Moi aussi ! —

Va-t-en ! Je ne sers pas des esclaves.

Et Prometheus, le renvoyant, retourne, lui, vers ses statues, formes créées de ses mains et jaillies de sa pensée.

Combien justes ces imprécations prométhéennes ! Car la puissance d'un dieu qui ne peut donner 1 être au non-être, ni renverser ce qui vit et a pris forme, où donc et en quoi se manifeste-t-elle? L'ordre de l'univers ne s'est-il pas établi par évolution, et aussi successives révolutions, et la somme d'énergie ne se maintient-elle pas la même, depuis que le monde existe, ce qui est'depuis toujours? Où trouver dans ce tout complet et fermé le rôle et le siège pour un dieu ? Ou bien ce seront, comme dans le fragment que nous étudions ici, des dieux contemplatifs et impuissants. Ressentez-vous le souffle du panthéisme?

Scène suivante. Epimetheus reproche à Prometheus son entêtée obstination : car les dieux lui ont offert les demeures de l'Olympe, d'où il pourra à son gré régir le monde. Mais Prometheus a reconnu sous ces

offres la lâcheté qui recule, et il préfère forger un monde, lui, que de protéger ceux de là-haut.

EPIMETHEUS Et quel domaine possèdes-tu donc?

PROMETHEUS Le cercle, que mon activité remplit.

Cette réponse est un des leitmotiv du fragment. Sous sa laconique enveloppe extérieure, il exprime une revendication que nous, les jeunes, aujourd'hui, nous formulons de même : qu'il soit à chacun donné de développer ses facîdte's librement, largement, et que soit rompu et brisé en morceaux le stupide moule officiel dans lequel on fourre toutes les individualités, sans consulter, au préalable, leur talent ni leurs tendances. C'est la régnante MÉDIOCRATIE que nous combattons, pour les droits de la personnalité forte et grande. Tant que ces droits ne seront pas obtenus, nous resterons en guerre contre l'immonde stupidité de ceux qui dirigent. Aussi, l'époque prométhéenne de Gœthe, — de ce génie qui, en lui, résumait le monde des choses idéales espérées par l'artiste et le penseur, — cette époque, qu'elle renaisse, agrandie, dans son éblouissante floraison d'idées.

Autre scène. Plus longue, plus achevée aussi : Minerva et Prometheus. L'antique Science et la Volonté révoltée, active et créatrice : voilà le sens profond du Symbole. Car tout ce drame est symbolique, comme doit l'être toute grande œuvre d'art qui ne s'élève pas sur cette chose passagère : le phénomène, mais vit dans la pure contemplation de Vidée, dégagée des phénomènes soumis à la causalité, — de l'Idée libre aussi des douleurs de la passion individuelle (i).

Tu l'oses, ma déesse?

Tu oses venir cliez l'ennemi de ton père?

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