MINERVA
Et moi, éternellement je suis présente à toi.
L'âme de Prometheus, inspirée de leternelle Sagesse, et plus tard, agissant selon l'éternelle Sagesse, n'a-t-elle pas le droit de régner sur les objets qu'elle a créés, et de quel argument les dieux exigeraient-ils sa soumission ? Prometheus les a aidés et servis d'abord, quand il croyait encore leur loi « originelle et désintéressée apiences » ; mais n'ont-ils pas encore et toujours « durée, puissance, sapience, amour? » objecte timidement Minerva.
Tout cela, il ne l'ont
pourtant pas seuls.
Je dure autant qu'eux.
Nous sommes tous éternels !
Mon commencement, je ne m'en souviens pas,
à finir rien ne m'appelle,
et je ne vois pas la fin.
Donc je suis éternel, car je suis. —
Et la sapience! {Conduisant Minerva devant les statues.)
Regarde ces fronts-là !
N'a pas mon doigt
modelé leurs traits?
Et toi, Pandora,
Urne sacrée de tous les dons
qui rendent joyeux
sous le vaste ciel,
sur la terre infinie, —
synthèse des éprouvés sentiments de délices,
— de tout ce qui sous la fraîcheur des ombrages
me versa jamais l'apaisement,
de tout ce que le réchauffant amour du soleil
[me versa de printanières délices, et de la mer la vague tiède attacha de tendresse en caressant ma poitrine, et de tout ce que, pur éclat du ciel, je connus, — et repos berçant de 1 ame, — tout, tout, — c'est toi, ma Pandora !
Et Minerva, émue de l'énorme tendresse de père de celui qui s'est créé lui-même, et de tant de merveilles a peuplé « le cercle que son activité remplit », conduit Prometheus à la Source de la Vie, — le Symbole encore ; les statues vivront, et le chef-d'œuvre, Pandora, deviendra animée, vivante... « Vivre, se sentir libre, vivre ! — Leur joie sera leur merci à toi. »
Voilà ce qui existe du premier acte.
Le deuxième acte, — le plus heurté et irrégulièrement conduit, autan que le plus riche en situations variées, oppositions de sentiments et essais singuliers et puissants d'une expression scénique qui s'agite et remue, des Idées, amène d'abord un dialogue entre Mercure et Jupiter : la trahison de Minerva, la Vie soufflée sur le monde inanimé des créatures de Prometheus... Mais Jupiter attend, calme : ces pygmées nouveaux n'augmententils pas le nombre de ses sujets? S'ils lui obéissent, c'est bien; malheur à eux, s'ils résistent et se révoltent. Et Mercure va s'élancer, rapide, vers eux, pour révéler la puissance des olympiens. Mais Jupiter, l'arrêtant :
Pas encore I dans les délices à peine nés de leur jeunesse,
Se croit leur âme égale aux dieux.
Ils ne t'écouteront pas, avant que de toi
ils aient besoin. Abandonne-les à leur vie.
MERCURE Sage autant que bienveillant !
C'est la seule des scènes du fragment où parlent les dieux méprisés. Leur rôle n'est pas autrement esquissé qu'en ce projet d'attente, et leurs actions se dérobent sous le voile de l'inachèvement. Je n'essaierai pas de compléter, d'après cette rapide ébauche de scène, le caractère du maître, Zeus; elle
esquisse ou fait pressentir l'impuissance hésitante, le doute, la crainte de ce qui vit joyeux et s'agite.
Immédiatement, tranchant et coloré constraste, cette scène :
Vallée au pied de V Olympe.
Regarde, Zcus,
regarde vers mon monde : il vitl
Je l'ai formé à mon image,
une race qui me ressemble,
pour souffrir, pleurer, pour jouir et sentir la joie,
et pour te mépriser,
comme je te méprise, moi !
(On voit la race humaine répandue dans toute la vallée. Les hommes sont montés sur les arbres pour en détacher les fruits, ils se baignent dans l'onde, il courent au plus vite dans la prairie; des jeunes filles cueillent des fleurs et tressent des couronnes.)
Vous avez reconnu, avec une légère modification dans la disposition, les vers qui terminent le grand monologue du troisième acte. La libre création de Prometheus, son monde à lui, — la suite logique du « cercle que son activité remplit », — les hommes, créés à son image, voilà le second leitmotiv du drame; le mépris des dieux impuissants, un autre aussi, rencontré déjà plusieurs fois.
Les deux scènes qui suivent sont, à mon avis, restées en arrière de l'effet visé. Elles appartiennent à la simple photographie de fort vulgaires et quotidiennes actions humaines, et rien ne se prête si médiocrement à l'art que la quelconquerie. Mais le poète a voulu nous montrer, vivantes dans leur immédiate réalisation, les acquisitions, les progrès de la race. Prometheus apprend à un homme comment on abat les arbres, puis le dépouillement des branches et la construction simple d'une hutte; en même temps, la notion de la propriété personnelle :