‹ Le Propagateur du magnétisme animal. Tome secondChapitre 16 sur 33 · DU JEUNE DOCTEUR · texte numérisé non relu

DU JEUNE DOCTEUR

Le seigneur Zapala que toute l’Europe a connu , ne dans le château de Ferney, et devenu licencié de l’Université de Salamanque, s’étant donné la licence de présenter ses très humbles questions à la junta des docteurs, je pense qu’à plus forte raison je puis et je dois soumettre les miennes aux très vénérables docteurs-régens des Facultés de médecine, qui veillent au salut du genre humain, per totam ter ram.

La première chose à faire, docteurs-régens, c’est de vous apprendre qui je suis, et je vais vous le dire au plus juste.

Après avoir fait semblant assez long-temps d’écouter des hommes comme vous, qui m’enseignaient publiquement je ne sais quoi, en grande robe et en latin, dans une ville où tout le monde ne parlait que français et ne portait que des habits courts ; après avoir moi-même essayé quatre ou cinq fois de parler aussi latin en public, et en grande robe, sur le même je ne sais quoi après avoir payé en beaux deniers comptans (remarquez sur tout ceci, vénérables

docteurs-régens) les frais d’inscription, examen,

thèse, réception, gratification et autres selon l’usage,

j’ai été jugé digne d’être associé à vos immortelles facultés : cligniis intrare. En un mot, une douzaine de vos illustres confrères m’a concédé la totalité cette puissance divine purgandi , saignandi, cliste, sandi etoccidendi impunèper totamterrant- puissan qui vous a fait autrefois tant de jaloux, et qui maintenant tant de révoltés. j

Oh! messieurs les docteurs-régens, quoi qu’il men puisse arriver, grâces immortelles vous soient îen dues pour ce rare bienfait ! je ne regrette point du tout mon argent5 mais je voudrais bien le regagner; eh ! comment le puis-je, si je n’obtiens la confiance des hommes ! Eh! comment l’obtiendrais-je, si je ne sais ni ce que je dis, ni ce que je fais? Je vous l’avoue du fond du coeur, très vénérables régens; je ne m’attendais pas à trouver ma condition si dure, et les hommes si dérouillés et si alertes sur l’intérêt de leur santé ; j’ai bien peur que vous ne m’ayez trop

promis. .

Ce n’est pas, intrépides docteurs, que j’aie la

faiblesse, depuis que j’ai endossé votre courageuse robe, de craindre les malades : que le Ciel m’en préserve! Non, c’est une maxime gravée dans mon

ame

Manet altœ mente repostum.

que c’est aux malades à trembler devant le mëde-

cin, et non pas au médecin à trembler devant le malade.

Je me suis bien dit, et je me répète tous les matins, que les malades sont de bien bonnes gens, ne pensant point à mal, ayant la crainte et l’amour des médecins plus que celui de Dieu même, ou plutôt voyant un dieu dans leur médecin : je sais qu’on peut leur dire impunément des sottises, leur faire avaler des poisons, et les enterrer tout vivans sans qu’ils osent souffler

Mais ceux que je crains, vénérables docteurs, sont cette nation de demi-malades, quart de malades, et surtout ce peuple de gens sains et bien portans, gens sans foi, sans loi, sans honneur, et conservant encore avec insolence leur tête et leur raison en face même d’un docteur de la Faculté \ d’un docteur qui réunit en sa personne la moitié du pouvoir des rois : j’entends le pouvoir de vie et de mort.

Souffrez donc, ô docteurs-régens, que je répande aujourd’hui mes alarmes dans votre sein paternel, et que j’y puise à grands sceaux des conseils utiles.

O heureux et trois fois heureux le temps où les hommes ne savaient ni A ni B , où le sang ne circulait pas, où l’inoculation était un péché, et la médecine un oracle : ce temps n’est plus, vénérables docteurs, vous l’avez vu , et moi je ne le verrai janiais, vous avez sucé la moelle ; il ne nous reste plus à ronger qu’un os bien décharné.

Vous le savez trop, un étranger arrivé du fond de la Germanie, est venu sapper par les fondemens toute croyance et toute médecine : le misçrable ! on peut lui appliquer les paroles que l’Ecriture dit de l’impie : Dixit in corde suo non est Deus , et Mesmer (car tel est son nom ) a dit dans son cœur pervers : Non est medicus , il ny a point de médecins.

Mais c’est peu de le dire : le scélérat l’a presque persuadé, une foule d’esprits est déjà infectée de son abominable hérésie; que dis-je hérésie , de son exécrable athéisme.

Maintenant, messieurs les docteurs-régens, mcicle ctnimo ; il faut s’évertuer, étouffer ce monstre naissant et le combattre pugnis et calcibus , unguibus etrostro , des pieds et des mains, de bec et d’ongles.

J’y suis obligé par devoir, et résolu par inclination; mais le courage ne suffit point, il faut des armes et des forces, et je viens en qualité de soldat de la milice médicale, vous demander armes et foi’ces.

Confiez-vous en moi, respectables collègues; la nature m’a favorisé de ses dons jusqu’au prodige; elle m’a donné un front d’airain et un poitrine de fer; jugez avec cette avance combien il sera facile de me rendre invulnérable à toutes les raisons.

Cependant, précaution est mère de sûreté , et je vais à bon compte exposer à mes maîtres mes projets, ou plutôt mes questions sur mes projets d’attaque et de défense.

QUESTION

Sur la manière de prouver l’existence de la médecine.

Je me suis d’abord fort occupé, docteurs excellens, de la méthode à suivre pour confondre les athées en médecine , les gens assez abandonnés de Dieu pour nier l’existence de la science de guérir : et je vais vous dire tout ce qui m’a passé par la tête : vous arrêterez mes idées.

J’avais d’abord conçu le projet de prouver l’existence de la médecine, comme l’illustre M. de Maupertuis a prouvé l’existence de Dieu, par une équation algébrique savoir : = X. Mais j’ai réfléchi

depuis que nos ennemis pouvant m’opposer une autre équation, comme c -y- 5 = Z, il faudrait nous faire juger par l’Académie des sciences qui n’en aurait jamais le loisir.

Au défaut de la méthode de Maupertuis j’aurais bien pu, à mon avis, adopter celle du révérend docteur Clarke, et prouver l’existence de la médecine, a priori , d’un manière aussi satisfaisante qu’il a prouvé, a priori , l’existence d’un Dieu; j’aurais dit comme lui: i’idéed’unmédecin renferme l’idée d’un être nécessaire, l’idée d’un être nécessaire renferme l’idée d’existence, donc il existe des médecins, donc il existe une médecine.

Mais, je vous l’avoue, j’aurais peur que mes adversaires, au lieu de l’être nécessaire , ne s’obstinas-

sent à voir dans le médecin l’idée de l’être superflu et même dangereux j je laisserai donc toute cette métaphysique : on commence tout et L’on ne finit rien avec elle : je ferai beaucoup mieux de m en tenir à la preuve de l’existence de la médecine, a posteriori, et je ne manquerai pas d’inviter MM. les apothicaires à me dévoiler leurs raisons. Je me flatte docteurs-régens, que nos ennemis ne soutiendront pas en face cette espèce de preuve.

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