QUESTIONS ET CONVERSATIONS
Sur VImagination.
Tant que j’ai raisonné seul avec moi-même, j’ai triomphé de tous nos ennemis avec cet argument de l’imagination; mais je dois vous raconter l’aventure sensible qui m’arriva dernièrement. Je sortais de chez moi, j’avais déjà entendu un coup de tonnerre à ma gauche, et même j’avais vu voler des corbeaux : ces mauvais présages se réalisèrent; je rencontrai lace à face un de nos plus mortels ennemis, un fils de Réliai, un élève de ce coquin d’Allemand.
Encore tout chaud de mon argument de l’imagination, et me rappelant aussi fort heureusement la vigoureuse apostrophe que fit Cicéron à Catilina, qui avait conjuré contre la république romaine, je l’appliquai très judicieusement à ce conjurateur,cet ennemi.de la médecine, laquelle vaut mieux que toutes les républiques ensemble : car, pour le dire en passant, j’ai ouï assurer à des politiques très profonds, que de toutes les libertés, celle d’aller à la garde-robe (liberté qui dépend si bien de nous, comme chacun sait), est encore préférable à la liberté de toutes les républiques.
Je criai donc à ce traître d’une voix de tonnerre : Jusqu’à quand, hommes à baguettes , homme à baquet, abuserez-vous de la patience des médecins et de la sottise fies malades? Prétendez-vous encore long-
temps jouer sur Ici face de là terre votre infâme corrièclie , troubler dans leurs anciennes fonctions le soleil et les planètes, et remplir toute la nature de vos prestiges ?
Cette apostrophe (lu grand genre, accompagnée d’un jonc de longueur que j’agitais avec une grâce véhémente, étonnamon homme; et ce fut la frayeur, sans doute, qui le fit sourire doucement, en me demandant de lui expliquer plus précisément ce que je lui voulais.
Quand je vis qu’il me répondait avec modération, je pris un ton encore plus haut, et je lui dis : Vous osez demander ce que nous vous voulons , comme si vous pouviez Vignorer, charlatans que vous êtes ? Nous voulons que vous cessiez de rappeler les temps honteux des porteurs de baguettes , depuis Pharaon jus. qu’à Bleton ; les temps non moins honteux des astrologues, devins , devineresses, bohémiens , bohémiennes; les temps encore plus dangereux que honteux du fanatisme, des convulsionnaires . Nous voulons que vous cessiez de suspendre le cours de la bonne médecine, delà médecine purgeante, saignante etclistérisantej et quà la place de ces remèdes si réels , vous n ayez plus T audace de substituer de pures imaginations, pour qui vous inventez de beaux noms : ce que nous voulons enfin, c’est que vous ne soyez plus, et que nous soyons dans les siècles des siècles .
Ap rès un discours de cette force, eussiez vous cru, docteurs-régens, que ce mécréant eût eu bouche à parler? Cependant il l’osa : et même
avec un certain ton d’ironie secrète, qui augmenta sensiblement la rougeur de mes joues et la chaleur de mon front, il me répondit à peu près en ces termes : cc A ce que je puis comprendre, votre « querelle, qui est une vraie querelle d’Allemand, « pourrait se réduire à un seul point : c’est que nous (( prétendons guérir les malades comme vous, et cc m i eu x que vous. Je vois aussi que vous nous recc prochez beaucoup d’essayer de les guérir par « la pure imagination; mais quand tout cela serait cc vrai, ce n est jamais le remède qu’il faut repro- <x cher*, mais son effet. Pourvu que nous guérissions, cc quimporte comment? Vous et vos confrères précc tendez nous confondre en nous citant les guérisons cc merveilleuses, opérées par la seule force de l’imacc gination ; mais ne voyez-vous pas qu’en cela même cc vous faites votre satire et notre éloge? N’est-ce cc pas convenir au moins que nous avons su saicc sir heureusement l’un des moyens les plus efficc caces d’agir sur l’économie animale ? Moyen que cc vous connaissiez parfaitement, puisque vous ne ce cessez d en parler, et que pourtant vous n’employez cc jamais.
cc Quoi ! Messieurs, il ne vous en coûterait souvent ce pour guérir ou soulager vos sembahles, vos frères, cc que de leur inspirer certaines idées, et vous ai- <x mez mieux les ruiner en leur faisant avaler vos poicc sons; vous mettez à contribution les deux mondes cc pour déchirer leurs entrailles, incendier leur sang, cc renverser leur estomac , agiter enfin dans toutes
« ses parties la plus frêle des machines avec des cc drogues que vous leur faites acheter au prix de cc For et des diamans, et c’est vous qui nous appelez çc charlatans , imposteurs! Mais, au nom du ciel, cc que signifient donc ces mots-là? expliquez-nous cc leur sens, afin que dans les injures que vous voulez cc nous dire, nous cessions une fois d’entendre dans cc vosbouches toutes cellesque nous vous prodiguons cc dans nos cœurs. »
J’allais l’interrompre chaudement, lorsqu’il dit lui-même avec une chaleur qui me refroidit un peu : cc Mais, je me trompe, Monsieur, et je fais réparation cc à vos meilleurs médecins. » Alors j’écoutai attentivement sa rétractation, et il continua ainsi : cc Oui, cc Mon s eu i\ je leur fais réparation, car ils ont tous cc fait la médecine d’imagination par préférence à cc l’autre médecine : c’est la première qu’ils ont recc gardée comme réelle, et c’est la seconde qu’ils ont cc méprisée comme imaginaire. Rappelez-vous lespicc Iules de mie de pain de monsieur du Moulin; rapcc pelez-vous toutes les ordonnances du docteur cc Tronchin et de quelques autres, qui m’ont paru si cc sages, que parce qu’ils ont mieux aimé remonter cc la machine humaine par ses propres ressorts, et cc même par celui de l’imagination, qu’avec les inscc trumens meurtriers de votre médecine.
cc Cependant, Monsieur, de quel droit, je vous cc prie, regardez-vous notre Magnétisme comme cc une cause chimérique? De quel droit attribuezcc vous tousses effets à la seule imagination? »
quel droit, juste ciel, lui répondis je à l'instant? jda/s vous qui me faites cetté question, vous ne savez donc pas lire, puisque vous ri! avez point Iules écrits où nous démontrons que de tout temps on a produit par ' iniagination les palpitations, les convulsions, le. soin ■ nie il, la léthargie, la douleur,la cessation de la douleur; enfin, tous les plus merveilleux effets de votre prétendu Magnétisme ; et quand on est bien assuré rfune cau se p 0ur un certain effet , en doit-on chercher une seconde? Répondez-moi.
<c Répondez-moi vous-même, je vous prie, )> me dit-il avec une audacieuse confiance, cc cette manière « de raisonner est-elle bonne, qui conclut du parti- (( culier au gênerai? De ce qu’un médecin estunigno- « rant et un enteté, pourra-t on conclure que tous (c les médecins soient entêtes et ignorans? »
Jugez, équitables docteurs, si la meilleure des logiques, c’est-à-dire la logique de l’intérêt, me permettait de souffrir cette conséquence : aussi je la repoussai avec un cri d indignation.
cc Et pourquoi donc, répliqua le magnétiste, de « ce qu’un malade de Mesmer ou de ses élèves a été cc un visionnaire, voulez-vous conclure que tous cc sont aussi des visionnaires? Et remarquez bien, cc ajouta -t-il tout de suite, la différence extrême qui cc se trouve dans cette comparaison à l’avantage du ce Magnétisme ; car de l’ignorance d’un homme dans a une science telle que la médecine, on peut soucc vent conclure l’ignorance de tous les autres, cc parce qu il est, en effet, très difficile aux hommes
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tt de bien posséder la science la plus simple, à plus « forte raison la plus compliquée; mais, de ce qu un « homme a une fausse sensation, on ne doit jamais « conclure que dans le même cas les sensations de tt tous les autres sont fausses; car l’homme est un « être organisé de manière qu’il sait très bien ce « qu’il sent. »
Toutes ces subtilités de métaphysique me brouillèrent la tête , docteurs plus subtils que moi; si bien que je laissai mon homme continuer sans interruption (faute capitale que je ne commets jamais dans la dispute.) 11 continua donc, et dit : « Cette manière de « raisonner n’est-elle pas détestable, qui conclut d’un
« fait à d’autresfaits entièrement dilférens? Je suppose
« (ce qui est très probable) que quelques jeunes mé- « decins, frappés par la seule action de l’imagination, « éprouvent tout à coup des convulsions, des pal- « pitations auprès d’une jeune et jolie malade; faute dra-t-il conclure des faits de cet ordre-là, que les « médecins blanchis sous le harnais , vieux, împo- « tens, éprouvent infailliblement cette action de te l’imagination et ces sortes de convulsions quand et ils approchent d’une malade tant soit peu piquante? tt Quand vous leur verrez avancer la main pour lui « tâter le pouls ou pour découvrir des obstructions tt dans la rate, dans le foie, le bas-ventre ; quand ils tt fixeront leurs yeux sur les siens; quand ils obsertt veront attentivement son visage, vous écrierez- « vous:Voilàjusfementlesconvulsions d’unmédecin
l< c ^ e Vlll gt-cinq ans : c’est ainsi que ses mains palpent « et que ses yeux regardent. »
O vénérables docteurs-régens , qui dès long-temps avez franchi cet âge orageux des convulsions ! votre cœui, et que sais-je encore ?.... Tout vous dit que la conséquence des sensations de la jeunesse à celles (.e la vieillesse est une bien mauvaise conséquence; aussi ne pus-je jamaisesquiver une véritéde cette évidence, Mon ennemi se prévalant de mon embarras , me dit aussitôt : cc Quelle est donc votre justice, mes- « sieurslesmédecins? Quoi! après avoir attribué à cc la seule imagination les convulsions d’une jeune cc malade au baquet, vous voulez conclure que tous cc les effets qu’éprouvent tôt ou tard auprès de ce cc baquet, de vieux militaires, de vieux magistrats, cc de vieux abbés, et même des révérends pères cc augustins, sont aussi des effets de l’imagination, cc et du genre des convulsions d’une jeune fille? cc Oh ! celui-la est un peu fort! Vous expliquez tout cc ce qui arrive d’heureux à vos malades par leur cc docilité et votre science; et tout ce qui arrive cc d’heureux aux nôtres, vous l’expliquez par leur cc folie ou par notre imposture : ainsi, vous avez deux cc logiques; l une pour vous, et l’autre contre nous; cc et par un enchantement bien commode, ce qui est cc un bouclier pour vous défendre, devient aussitôt cc une epée pour nous attaquer. Eh! messieurs, cc traitez-nous au moins comme vos malades, et tuezcc nous avec franchise. »
J’allais repousser vigoureusement cette sortie du Mesmerien, et le faire rentrer dans son Magnétisme avec perte, mais l’enrage ne m’en laissa pas le temps, et poussant sa pointe, il continua tout d’une haleine : cc Comment trouvez-vous, )) me dit-il en me regardant en face , « une manière de raisonner qui (( peut servir à prouver le faux comme le vrai ; or, « c est la votre, Messieurs. » Comment , m’écriai-je en fureur 5 c’est-là notre manière de raisonner? a Oui cc messieurs, reprit-il, à l’aide de votre argument de ce l’imagination, on prouvera qu’un clystère neciysc< térise point et qu’une médf 3 cine ne purge point : cc ne vous souvient-il pas du petit conte que fait cc Montagne de cet homme imaginaire, à qui la seule cc approche de la canule à l’extrémité du boyau apcc pelé reclam , faisait le même effet qu’un lavement cc donné avec toutes les conditions requises : ail— cc leurs, vous lirez que la seule idée d’avoir avalé ce une médecine a quelquefois pu rgé plus violemcc ment que toutes vos prétendues médecines : il cc n’est point enfin d’opération médicale qu’on ne put cc expliquerparl’imaginationjettous lesphénomènes cc physiques et moraux qui éclatent dans l’homme, cc peuvent presque tous être ramenés à cette cause : cc or, je soutiens que ce qui explique tout n’explique cc rien; je soutiens que lorsqu’il s’agit de démêler cc si certains effets ont différentes causes, c’est cc une manière de raisonner détestable, de n’arcc gumenterque d’après les ressemblances de cesef-
<( fets, en évitant de considérer toutes leurs diffecc rences. »
Quand je vis, estimables docteurs, que cette machine de l’imagination n’allait à rien moins qu’a détruire la médecine elle-même, il m’arriva la même chose qiPà Arlequin lorsqu’il prend un pistolet pour tuer Scapin : à force de considérer son pistolet il se met à trembler de toute sa force par la frayeur qu'il ne se tue lui-même.
Pour moi, je frissonnai des pieds à la tête; et l’imagination ne me parut plus qu’une arme à feu très capable d’estropier même ceux qui la tirent, en la chargeant trop fortement.
Cependant je dissimulai, et raffermissant ma voix, je dis à ce réprouvé : mais , vous qui parlez de différences, pourriez-vous m’assignerquelques différences plausibles entre les effets du Magnétisme et ceux de la pure imagination? ce Les plus grandes, répondit-il « aussitôt sans hésiter. »
Ce n’est point ici l’occasion de vous rien dissimuler, sages confrères; notre fortune est pareille : s’il Y a du bien, ne faut-il pas vous en réjouir avec moi ? et s’il y a du mal, ne devez-vous pas m’aidera le guérir ? Je vais donc vous raconter mot à mot toutes les différences que ce Mesmerien maudit m’assigna entre le Magnétisme et l’imagination. Au reste, ne vous alarmez point / car voici ce que je me suis dit pour me rassurer : si cet homme raisonne mal, nous le confondrons, et s’il raisonne bien, nous le
calomnierons : de quelque côté qu’il se tourne il est perdu.
Ecoutez-le donc sans trouble, docteurs-régens; c est lui qui parle : « Si pour confondre votre argu- <x ment de l’imagination , je vous proposais de faire
éprouver l’action du Magnétisme à quelq u’un qui « ne serait pas prévenu, je prévois que vous trouvea riez encore vingt subterfuges pour vous sauver de « 1 évidence : vous avez trouvé deux mots, hasard « et nature , qui sont deux portes bien larges et tou « jours ouvertes pour vous laisser esquiver les/aits cc les plus pressans : en voyant une personne sert* « sible au Magnétisme dont elle éprouverait l’action, « meme a son insçu , vous ne manqueriez pas <( de soutenir que c’est un pur effet de la nature, « du hasard et de l’imagination. Le hasard, diriez- « vous, a voulu que dans le moment meme cette « personne se figurât qu’elle était magnétisée 5 et la « nature lui a donné une telle constitution, que la « seule imagination d’étre magnétisée excite en elle « des sensations très vives.
« Si pour vaincre voire entêtement, j’offrais de « vous montrer des cures opérées après deux ou « trois mois de Magnétisme , et des cures telles que « l’imagination seule n’en opéra jamais , vous m’ob- « jecteriez certainement que ces effets sont trop « éloignés de leur cause prétendue -, qu’entre le Ma- « gnetisme et ces cures il a pu se glisser vingt causes « différentes, comme la cessation des remèdes, la « distraction, l’exercice, etc. Cette seule réponse
« jetterait notre dispute dans un océan, où vous <c plongeriez à votre aise quand je croirais poir ce voir vous saisir. Je ne vois donc de méthode un <( peu efficace, que de vous montrer des différences (c sensibles entre les effets avérés de l’imagination « et ceux qui paraissent suivre immédiatement l’accc tion du Magnétisme. Or, ces différences me « frappent de tous côtés : si je considère ces efcc fets simplement en eux-mêmes, j’en trouve de cc très grandes ; etquand je les considère dans toutes cc leurs circonstances, j’en trouve de plus grandes c< encore. »
A ces mots, je m’agitai, je secouai la tête, je ricanai, j’avançai la lèvre la plus dédaigneuse, et je donnai à tout mon visage l’air d’un démenti : mais sans paraître me regarder, il continua ainsi.
Toute réflexion faite, je crois qu’il est à propos, docteurs très méthodiques, de vous exposer les mauvais raisonnemens du Mesmerien avec un peu plus d’ordre ? afin que vous les confondiez vousmêmes plus méthodiquement : ou, si vous ne daignez pas les confondre (car il faut quelquefois savoir se respecter), du moins vous serez en état d’envisager les sophismes de nos ennemis avec plus de clarté et d’étendue , et par-là vous pourrez les mépriser davantage, ce qui est toujours un grand bien.
Au reste, je laisserai pour ce moment parler cet hérétique tout à son aise et sans y mêler mes réflexions} mais je vous supplie de me rendre la justice
iÆ^ti&éJî’ÆTlâ Aj&UêW
de croire, qu’en vous transcrivant ses impertinens discours, il n’y a point de ligne où je ne lui aie distribué dans mon coeur vingt démentis, et tout autant de soufflets : fasse Je ciel que mes vœux prospèrent; Apres cet avertissement nécessaire, je vais lâcher la bride à mon homme.