DE M. DUPOTET
Qui prouve que , dans l’état de sommeil , le goût des somnambules change .
Je fus visiter M lle P..., somnambule , que je trouvai à déjeuner. Tout en causant avec ses parens, je ne pus m’empêcher de la regarder, et bien que mon regard n’eût d’autre motif que l’intérêt que je lui porte , cependant elle s’endormit. Je m’approchai et l’interrogeai sur ce qui avait produit son sommeil. Après qu’elle m’eut satisfait, je lui demandai si elle voulait choisir un des deux schalls qui étaient devant elle , l’assurant que celui qu’elle préférerait serait pour elle. Elle rit d’abord beaucoup de ma proposition , se leva ensuite, examina les deux schalls, les considéra attentivement, distingua leur couleur, et en choisit un en disant : qu’il lui plaisait beaucoup ; rejeta l’autre , qui , selon son goût, était un schaU de vieille et qui ne lui convenait nullement. Je la réveillai alors , tandis qu’elle tenait encore le premier ,
et nous lui apprîmes le choix qu’elle venait défaire. Elle fut d’abord très surprise de ne plus être à la même place; puis, son étonnement passé, elle examina de nouveau les deux schalls et fit un choix contraire à celui qu’elle avait fait dans son autre état Elle nous dit qu’il était impossible qu’elle eut préféré celui que nous lui indiquions, qu’il était contre son goût, et qu’elle l’avait en aversion.
Il est bon qu’on sache qu’avant mon arrivée, elle avait déjà choisi le scliall de vieille (elle l’appelait ainsi, parce qu’il avait des couleurs foncées); mais perdant, pendantle sommeil magnétique, le souvenir d’une partie des choses qui lui étaient arrivées pendant son état de veille, elle ne se rappelait pas la préférence qu’elle avait accordée à l’un de ses deux schalls.
Ainsi, cette expérience fait voir clairement qu’en modifiant les perceptions, on change le jugement.
J’aurai occasion de citer plus tard des faits qui viendront à l’appui de cette proposition; et nous démontrerons également que les affections varient comme le jugement; nous allons maintenant en citer un exemple.
11 y a environ deux mois que je fus prié de magnétiser, une jeune dame malade, que les médecins ordinaires et les médecins magnétiseurs avaient traitée sans succès ; un de ces derniers lui avait même donné des maux de tête qu’elle n’avait pas avant de
la magnétiser. Après avoir assuré que rien de sein blable ne se reproduirait a la suite de mon traitement, je commençai à la magnétiser, et au bout de quelques minutes, elle était dans l’état somnambulique le plus complet* état que les médecins-magnétiseurs qui l’avaient traitée avant moi avaient vainement cherché à obtenir. Je l’interrogeai sur sa maladie et les moyens qu’il fallait employer pour la combattre. Elle reconnut l’un et l’autre; mais elle assura qu’elle ne prendrait jamais les remèdes qu’elle s’ordonnait; qu’il serait impossible de vaincre son aversion , que je prenais une peine inutile; qu’il fallait se contenter de la magnétiser, et se résoudre à ce que le traitement fut beaucoup plus long.
Je voulus ensuite lui faire examiner la personne qui l’accompagnait et qu’elle aimait beaucoup dans l’état de veille; elle n’avait même consenti à se laisser magnétiser que dans l’espoir de lui être utile ; mais quelle fut notre surprise quand nous lui entendîmes dire qu’elle ne voulait pas s’en occuper, et que nous vîmes que toutes nos instances ne servaient qu’à l’affermir dans son refus!
Notre désappointement fut complet, nous nous regardions l’un l’autre, sans oser nous faire de questions. Bref, réveillée, elle demanda si elle avait parlé, ce qu’elle avait dit, et si elle avait trouvé quelque chose pour guérir sou ami ; nous crûmes devoir lui répondre que oui, et alors elle manifesta sa joie, et dit qu’elle était bien heureuse. Et nous autres , fort étonnés, nous nous demandions d’où pouvait
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provenir ce nouveau changement. Pour m’assurer que ce qui venait de se passer n’était pas le résultat d’un caprice momentané, je l’ai fait endormir par la personne qui me l’avait amenée, et l’ai endormie moi-même une seconde fois; mais ni l’un ni l’autre, dans aucun de ses sommeils, n’avons pu obtenir la moindre révélation sur tout ce qui concernait la santé de la personne qu’elle aimait le plus dans son état de veille ; elle ne voyait même cette personne qu’avec répugnance. Nous étions cependant convaincus que sa lucidité était très développée ; elle nous en avait donné des preuves positives, mais seulement pour toutes choses étrangères à ce qui faisait l’objet de nos désirs.