‹ Le protectorat français du Cambodge [microform]Chapitre 6 sur 32 · GOUVERNEMENT CENTRAL INDIGÈNE · texte numérisé non relu

GOUVERNEMENT CENTRAL INDIGÈNE

Le Roi. — Les Ministres. — Les Fonctionnaires du Palais

Nous n'entreprendrons pas ici l'étude des origines de l'administration centrale indigène, dont l'organisation repose surtout sur d'antiques traditions et des coutumes, auxquelles la masse du peuple reste toujours attachée. Cette question des origines, qui sortirait du cadre que nous nous sommes tracé, a d'ailleurs été traitée magistralement par MM. Moura et Aymonnier.

Nous nous bornerons à exposer les rouages politiques et administratifs tels qu'ils fonctionnaient au moment de notre arrivée, et nous étudierons ensuite les modifications qui y furent apportées par suite de l'établissement de notre protectorat.

Le Cambodge est un pays soumis, comme tous les pays d'Extrême-Orient, au régime de la royauté absolue.

Le Roi, dont la puissance est sans limites, du moins en principe, est le maître souverain des êtres et des choses; c'est la clef de voûte de l'organisme administratif; en lui seul réside le pouvoir législatif, exécutif et judiciaire; seul, il aie pouvoir d'élaborer des lois qu'il fait codifier par ses ministres; seul, il fixe les impôts, nomme à toutes les dignités et à tous les emplois ; enfin seul, il possède! c'est le grand usufruitier de toutes les ressources du royaume. A lui seul encore, est dévolu le droit de faire ou de déclarer la guerre, de lever des armées qu'il conduit et commande ou fait commander par délégation,, par tel prince ou mandarin dont le choix n'est soumis qu'à son bon vouloir; et, en vertu de ce principe que ce qu'il a créé il peut le dédétruire, aucune dignité, aucune fonction n'est héréditaire.

Il n'y a pas de noblesse au Cambodge et tous les grands mandarins ne détiennent leurs dignités qu'à titre précaire et nullement transmissible; la volonté du Roi peut à tout moment les replonger dans le néant, au figuré comme au propre. ^

Maître de la vie, de la terre et des eaux!... C'est son titre; voilà pour le principe.

En réalité cette omnipotence absolue du Roi est limitée d'abord par sa conscience et aussi surtout, par la nécessité de conserver les coutumes et les traditions dont la royauté n'est elle-même que le symbole.

L'opinion publique n'est pas non plus sans influence sur les décisions du Souverain, car si elles blessaient par trop le sens inné de la justice, et le respect des traditions auxquelles le peuple est très attaché, il se pourrait que le

souverain indigne payât de sa vie son indignité et son mépris de la justice.

Les Bonzes seuls, considérés comme des êtres ù part et sacrés, sont au-dessus des volontés et des caprices du Roi, et comme la royauté elle-même tire de son investiture par les prêtres de Budda son caractère sacré, il en résulte que le Roi se montre toujours très respectueux de la religion bouddique la seule officielle au Cambodge.

Les Bonzes, il faut le dire, se montrent dignes de ce respect par la rigidité de leurs principes, l'austérité et la pureté de leurs mœurs.

Voilà donc ce qu'était le pouvoir royal avant la conquête ; nous verrons ce que la Convention de 1884 lui laissa des prérogatives attachées ù la couronne.

Outre la Maison royale proprement dite, dont le Roi était le chef, trois autres maisons princières, remontant à une haute antiquité, sont attribuées à trois grands dignitaires qui ont droit à des titres et à des honneurs quasi royaux ; ces trois maisons plus celle du Roi se partagent les 57 provinces du Cambodge dans les proportions suivantes : 42 pour la Maison du Roi, 7, 5 et 3 pour les trois autres maisons princières, qui ont à leur tête le deuxième Roi, le prince du sang héritier présomptif, et la Reine-mère ou telle autre reine ou princesse désignée par le Roi.

Le titre de « second roi » est purement nominal, le pouvoir étant uniquement concentré dans les mains du premier ; le deuxième « Obbarach » ne détient son titre et ses honneurs que du bon vouloir du roi qui peut les lui retirer quand bon lui semble.

Les principales prérogatives attachées à ces titres sont : rexemption de toute dîme ou impôt, radministration des provinces de leur apanage, dont ils nomment les gouverneurs avec Tapprobation du Roi, qui reste toujours le grand chef de famille.

A noter que les 7, 5 et 3 provinces attribuées aux trois maisons princières, sont situées dans la périphérie du royaume et nullement contiguês, tandis qu'au contraire les 42 provinces de la Maison du Roi forment un tout homogène et central. Si Ton considère que cette organisation remonte à la plus haute antiquité, on ne peut nier que les premiers rois Khmers avaient trouvé le meilleur moyen d'empêcher toute coalition des grands feudataires du royaume contre le pouvoir royal.

A la suite des maisons princières qui gravitent autour de la maison royale, nous trouvons les ministres de la maison du Roi au nombre de cinq; ces grands officiers de la couronne sont en réalité de vrais ministres d'Etat qui forment le conseil de Senapati ; ce sont : un premier nainistre sans attributions spéciales appelé Oknha-Akha- Moha-Sena; — le ministre de la justice, Oknha-Youméreach ; — le ministre de la marine ou des transports par eau, Oknha-Préa Kralahom; —le ministre de la guerre ou des transports par terre, Oknha-Chakreï, et enfin le ministre de la maison du Roi, sorte de surintendant du palais, Oknha-Thoméa-Nikar-Veân.

Le titre d'Oknha d'ailleurs commun aux ministres et aux gouverneurs, implique Tidée de milliers d'honneurs attachés à la fonction ; ainsi les ministres sont oknha à

10 mille honneurs et les gouverneurs de provinces qui administrent sous la haute autorité des ministres, ne sont oknha qu'à 9, 8 et même 7 mille honneurs ; au-dessous de ce nombre, il n'y a plus d'oknha, ce titre étant remplacé par celui de Prea-Rombéa à 6, 5, 4. etc.. mille honneurs expression qui répond sans doute à l'appellation autrefois usitée de Chef des 10 mille, 5 mille, etc..

La dignité de mandarin est attribuée aux ministres aussi bien qu'à un grand nombre d'autres fonctionnaires du palais ou des provinces.

Ils sont recrutés généralement parmi les deux ou trois cents pages dont s'entoure le Roi et qui sont presque tous fils de mandarins ou de fonctionnaires.

Les mandarins qui sont les yeux, les oreilles et les bras du Roi, transmettent ses ordres, veillent à leur exécution, perçoivent l'impôt, jugent les procès et répriment les délits et les crimes; ils sont exempts des corvées et impôts personnels mais non de la dîme et de l'impôt sur le revenu, enfin ils relèvent des tribunaux ordinaires.

Tels sont, sommairement esquissés, les principaux rouages du pouvoir central qui fonctionnaient au moment de notre arrivée; ils ont été profondément modifiés par la convention de 1884 dont nous allons passer en revue les principales dispositions; cependant cette convention qui vise surtout le pouvoir royal, fut précédée en 1877, d'une ordonnance royale rendue par Norodom sur les instances et conseils du Résident de France, qui lui fit comprendre la nécessité de réprimer certains abus que notre droit de

contrôle, vaguement défini par le traité de protectorat de 1863, était impuissant à contenir.

Cette ordonnance royale du 15 janvier 1877, serait à citer en entier, nous n'en retiendrons cependant que les passages qui ont trait à ce premier chapitre.

Elle comprend cinq parties : 1*^ La famille royale; 2° Le Gouvernement; 3° TAdministration; 4'' les Impôls; 6" la Justice, et elle débute ainsi :

« Nous, Somdach-Préa-Norodom, roi du Cambodge, « donnons avis aux princes, mandarins grands et petits (( de la capitale et des provinces, et enfin à tous nos sujets « que, après avoir consulte nos mandarine, nous avons « révisé les anciens usages dont les uns étaient bons et « les autres mauvais; nous modifions aujourd'hui les lois « comme suit, afin qu'elles soient équitables et bonnes « pour tous »,

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