CHAPITRE TROISIÈME
La Polémique.
Dans une monographie sur la Réforme à Haguenau, les controverses proprement dites, comme les autres incidents de la lutte religieuse, ne nous intéressent qu'autant qu'elles touchent la ville même. C'est dire que ce chapitre ne présentera qu'un intérêt fort restreint.
• En dehors de l'une ou l'autre Préface de Setzer^ trop exagérée pour être prise au sérieux, destinée à servir de réclame pour quelques-unes de ses publications théologiques, nous ne connaissons que deux Lettres datées de Haguenau en faveur de la Réforme. Encore est -il douteux qu'elles aient été réellement composées ici. Elles sont signées par le poète Petrus Francise! et accompagnent la Defensio Luther anorum^
l) RôHtiCH, GeschichU^ I, 414. Hagenoia înfeliz civitas clam et invito labore aliquos christianos sustioet.
baumes de Marie Madeleine. Même les païens allumaient dans leurs fétcs des flambeaux et des feux de joie ; l'Eglise a purifié des usages qu'elle ne pouvait abolir autrement, en les appliquant au culte du vrai Dieu, et c'est ainsi qu'à la Chandeleur tout chrétien porte un cierge béni, pour honorer Celui qui est la lumière. Si l'homme était parfait, il n'adorerait Dieu qu'en esprit. Mais il est dominé par les sens, sa piété doit être relevée par des signes extérieurs, comme les images, les cierges, etc. Il ressemble à la vigne, qui, privée de soutiens, verrait ses raisins pourrir sur le sol avant de mûrir.
Sans doute des abus peuvent se mêler à ces démonstrations extérieures. Il existe encore bien des gens qui se rappellent ce qui se passait autrefois à la Saint- Adelphe, qui est le jour de la dédicace de la cathédrale. On veillait toute la nuit. Dans les premiers temps cela se faisait avec dévotion et à la grande gloire de Dieu. Mais à la fin des abus arrivèrent. On alla jusqu'à placer à la chapelle Sainte-Catherine un tonneau de vin, et l'on versait à boire à qui voulait ; on piquait et tiraillait ensuite l'image du saint. 11 fallut supprimer ces veilles. C'est ainsi que des usages mauvais se sont introduits çà et là dans les processions, dans les fêtes patronales, etc. Il est juste de faire retomber le mal, non sur l'Eglise qui a institué ces solennités dans des vues droites et pures, mais sur la malice des hommes^
On condamne les ordres monastiques sous prétexte que l'Evangile n'en parle point. Mais l'Evangile parle des vertus auxquelles s'engagent les religieux. Il est impossible de tenir ces engagements, disait un moine l'an dernier. Il n'avait pas le droit de juger les autres d'après lui-même. Dieu ne tente personne au-dessus de ses forces. Dans certains Chapitres, comme à Saint- Etienne, Andiau, etc., les chanoinesses ne se lient par aucun vœu de chasteté ou de pauvreté ; elles ne promettent que l'obéissance, peuvent par conséquent rentrer dans le monde, se marier, sans difficulté. Les autres-
A HAGUENAU 6q
<:oinmunautés auraient besoin d'une discipline plus sévère. Les plus coupables sont ces parents qui poussent leurs enfants dans un couvent ou dans un chapitre, uniqueïnent pour s'en débarrasser '). Il faudrait aussi prolonger de quelques années la durée des épreuves imposées aux postulants, soumettre lés communautés à des inspections plus rigides en y associant parfois quelque pieux laïc, abolir ces banquets trop mondains qui se donnent à l'occasion d'une première messe ou de quelque autre fête, où plus d'un commence un yesusdcjizlein pour finir avec Belzebuth.
Les moines font vœu de pauvreté. Pourquoi sont-ils si souvent riches } C'est là la grande pierre d'achoppement. Chacun le sait, la jalousie des gens du monde contre le clergé tant séculier que régulier, provient surtout de sa richesse et de sa puissance, ainsi que de l'emploi qui s'en fait. Qui voudrait approuver les grosses contributions qui, à Rome et ailleurs, se lèvent sur les monastères et les évéchés, ces sommes d'argent consacrées à Pentretien de soldats .'* Tel homme qui serait à peine capable d'être sacristain, cumule six paroisses, -tandis que des gens habiles qui ont dépensé leur patrimoine à étudier, ne peuvent obtenir de prébende. Cela ne se voit pas seulement à Rome. Nos pays allemands ne trempent pas moins dans ce commerce de bénéfices^ Mais ces abus ne nous autorisent pas à tout renverser.
Gebwiller passe rapidement sur le carême justifié •par le jeûne de Notre Seigneur, renvoie aux théologiens pour la confession et lextrême-onction et conclut en -exhortant ses lecteurs à la concorde, à laquelle Dieu les convie par toutes sortes de prodiges et de calamités (pestes, danses de saint Gui, oppression des chrétiens par les Turcs), dont les hommes ne tiennent pas assez compte.
O Die ire kind in semlich Klôster oder Sttft stossen, allein das sie Àx abkumeo.
le soumit à la pieuse et savante Relinde. Notre humaniste s'arrête avec une complaisance facile à comprendre, sur cet exemple si conforme à ses goûts. Plusieurs pages émues sont consacrées à Relinde, à Herrade de Landsperg, qui firent fleurir dans leur communauté la science et la piété, pour la plus grande gloire de Dieu et rédification des hommes. Il cite même, à l'appui de ses dires, quelques passages de ce Hortus deUciarutn^ si vivement regretté de tous ceux qui l'ont connu. < S'il ne revient au Seigneur par la pénitence, le clergé doit s'attendre à des malheurs plus terribles encore; à la réalisation de toutes les épreuves que sainte Hildegarde annonce dans le livre de ses divines Révélations ».
Gebwiller avait terminé son opuscule par une longue citation de sainte Hildegarde. Mais ce texte, dont il admettait l'authenticité de confiance, lui parut si décisif, qu'il y revint bientôt, pour le publier en entier, dans un travail spécial, préparé pendant une nouvelle recrudescence de la peste '). Les tribulations de l'Eglise y sont représentées comme la conséquence et la punition des désordres introduits dans le clergé. Son triomphe est assuré, si les prêtres et les religieux des deux sexes se soumettent à une sincère pénitence.
Notre professeur reste ainsi fidèle à son point de départ. A ses yeux le seul côté vulnérable de l'Eglise c'est le relâchement de la discipline ecclésiastique. C'est par là que le luthéranisme agissait sur les masses qui, incapables d'apprécier des discussions théologiques dans lesquelles les novateurs ne s'entendaient pas eux-mêmes, applaudissaient bruyamment à la critique d'abus qu'elles retrouvaient ou croyaient retrouver autour d'elles. On comprend la satisfaction que dut éprouver Gebwiller, lorsqu'il vit Erasme soutenir la même thèse «), et l'em-
U De prsesenti Clericorum tribulatione , futurorumque temperum eventn, dtvac Hildegardis Prophetiarum seu divinarum revelatioaum libellus haud pœoitendu^. Ha^enoac. Seltz. 1529.
2) Contra FseudO'Evangelicos.
pressement qu'il dut mettre à communiquer (1530) au public illettré les idées de cet auxiliaire inattendu.
Qui ne connaît Erasme, sinon le plus savant, au moins le plus élégant et le plus goûté des écrivains du XVI" siècle ? Depuis plusieurs années les dissidences religieuses mettaient l'Allemagne en feu, sans qu'il eût pris couleur. Pour quel parti se prononcera-t-il ? Cette question tenait en suspens tout l'univers lettré. Les novateurs comptaient sur lui. N'était-il pas un ancien moine, longtemps en révolte contre ses vœux monastiques ? N'était-il pas resté l'adversaire irréconciliable de ses confrères d'autrefois ? N'avait il pas, antérieurement à Luther, parsemé ses écrits de propositions malsonnantes pour les oreilles pieuses ^ Mais cela ne leur suffisait pas. Ils voulaient l'avoir publiquement pour eux. Afin de le forcer à se déclarer, ils n'hésitèrent point à le compromettre, éditant coup sur coup brochures et pamphlets, publiés la plupart sous son nom. Ainsi mis en demeure, il parla. Mais ses provocateurs n'eurent pas lieu de s'applaudir de leurs procédés indélicats.
Longtemps le chef avoué des humanistes de la nouvelle école, Erasme était un esprit frondeur et indéj)endant. Il réclamait une liberté complète sur les questions controversées dans les écoles ; il ne se piquait point d'une grande exactitude, même dans celles qui étaient mieux définies. Mais de cette intempérance de pensée et de langage au rejet formel de toute règle de foi, de l'autorité de l'Eglise, il y avait loin; et cette distance, il refusa de la franchir, il ne la franchit jamais. Il ne craint pas de dire avec Gebwiller qu'il n'y a qu'un grief réellement fondé dans les attaques des novateurs. Si l'Eglise, par une réforme sérieuse, relevait la discipline ecclésiastique, la paix se rétablirait sans •difficulté ; directement, parce qu'on enlevait aux adversaires la plus puissante de leurs armes ; indirectement, parce qu'on apaisait la colère divine, qui n'avait dé-
remarquable, moins pour son importance, que par la viv^acitc avec laquelle il dépeint ce côté des mœurs contemporaines. «Je n'ai jamais été dans leurs églises, mais j'ai vu des gens sortir de leurs prêches ; ils marchaient comme s'ils étaient possédés du mauvais esprit; tant ils avaient l'air furibonds et les traits contractés . . . C'est ainsi que des soldats doivent s'éloigner du général qui vient de les haranguer avant de les lancer dans la bataille ou la bagarre. Qui a vu quelqu'un, à ces prêches, verser des larmes sur ses péchés, se frapper la poitrine, pousser des soupirs ^ Tous leurs sermons, qui ont en vue le soulèvement du peuple, plutôt que la gloire de Dieu, se passent presque uniquement à décrier la vie des prêtres >.
Encore une fois, l'écrivain qui nous a laissé ce portrait des partisans du nouvel évangile, ce n'est pas un catholique fervent, ce n'est pas même un catholique toujours correct. Erasme, l'humaniste qui se désintéressa aussi longtemps qu'il le put, de ces controverses théologiques, qui, tout en refusant de suivre la plupart de ses amis dans leur révolte contre l'Eglise, n'en resta pas moins lié avec eux, n'en continua pas moins à habiter Bâle devenue l'une des places d'armes des novateurs ; qui, enfin, dans la lettre même que nous avons sous les yeux, effarouche plus d'une fois la conscience plus délicate de son pieux traducteur. Mais telle était aux yeux de Gebwiller l'autorité d'Erasme, telle était l'importance que même ces dissentiments de détail donnaient au témoignage du docteur bàlois sur le fond du débat, que le recteur de notre école n'hésita pas à en publier une traduction fidèle, se contentant de rappeler au lecteur son rôle secondaire, déclinant la responsabilité de quelques-unes des propositions émises par l'auteur.
Cette traduction est dédiée au comte des Deux- Ponts, Reinhart, auquel Gebwiller avait destiné d'autres publications du même genre. Mais elles dormaient dans ses cartons sans avoir vu le jour, faute d'imprimeur, atis
82 LE PROTEST ANTISNfE
leur plus simple expression, cette irritation est tombée avec les susceptibilités qui la provoquaient et la justifiaient ï).
Gebwiller — pour revenir à lui — parut encore sur la brèche, quand il fit réimprimer à Haguenau, chez Kobian, un poème héroïque, composé par Erasme, sur le martyre de Thomas Morus et de Jean Fischer, évêque de Rochester. Comme ces deux hommes éminents avaient été frappés par Henri VIII, à cause de leur dévouement à la foi catholique, ce poème rentrait tout naturellement dans le cadre littéraire que le directeur de notre école latine avait donné à sa polémique religieuse.