‹ Le Protestantisme comparé au Catholicisme dans ses rapports avec la civilisation Européene (volume 2)Chapitre 10 sur 55 · CHAPITRE LYII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LYII

LA SOCIÉTÉ POLITIQUE Al SEIZIÈME SIÈCLE.

Nous avons déjà vu quelle a été la conduite de la religion chrétienne par rapporta la société, c'est-a-dire que se souciant fort peu (pie telles ou telles formes politiques lussent établies dans un pays, elle s'est toujours adressée à l'homme, s'efforçanl d'éclairer son intelligence et de purifier son cœur; bien certaine que ces objets une fois atteints, la société suivrait naturellement une direction assurée. Cria devrait suffire pour la laver du reproche qu'on lui adresse d'être ennemie de la liberte des peuples.

COMPARA U CATHOLICISMl . 131

Il est certain que le Protestantisme n'a révélé an monde aucun dogme qui ajoute à la dignité de l'homme, ni créé de nouveaux motifs « I * * considération el de respect on des liens plus étroits de fraternité; la réforme oe peul donc prétendre

que son impulsion ail l'ait avancer en rien J"s nations modernes ; par conséquent elle ne peut alléguer, sous ce rapport, aucun titre qui la rende digne de la gratitude des peuples.

.Mais comme il arrive souvent qu'on laisse de enté le fond des Choses pour faire grand cas des apparences, et comme on a prétendu «pie le Protestantisme s'arrange mieux que le Catholicisme de ees institutions où Ton a coutume de voir des garanties pour un plus haut degré de liberté , nous sommes oblile taire un parallèle : nous ne pourrions d'ailleurs l'éviter sans nous montrer peu au fait de l'esprit de ce siècle et sans autoriser le soupçon que le Catholicisme ne saurait sortir à son avantage d'une pareille comparaison.

En premier lieu , j'observerai que ceux qui regardent le Protestantisme comme inséparable des libertés publiques, ne sont point d'accord en cela avec M. Guizot, qu'on ne peut certainement pas accuser de manquer de sympathie pour la réforme. « En Allemagne, dit ce célèbre publiciste , loin de demander la liberté politique, elle a accepté , je ne voudrais pas dire la servitude politique, mais l'absence de la liberte. ■■ ( llist. gin. 'le ta oioü. en Eur., leç. t2.)

Je cite M. Guizol , parce que en Espagne nous sommes tellement accoutumés à traduire , parce que on a tellement voulu nous persuader que, nous Espagnols, nous n'avons rien de mieux à foire que de croire sur parole ce qui nous est dit de l'étranger , qu'il faut , chez nous, dans les questions graves , avoir recours à me autorité étrangère; f-ans quoi le trop audacieux écrivain courrait le risque d'être traité d'ignorant , d'arriéré. D'ailleurs, pour certains publicistes, l'autorité de M. Guizol sera décisive; nombre de productions, en effet, qui ches nousonl vn le jour avec la prétention d'être la philosophie de l'histoire . nous .lisent du premier mol , que les

ouvrages de l'écrivain français ont servi de texte à leurs auteurs.

<v)u"\ a-t-il de yraj ou île faux , d'exact ou d'inexact dans

celle assertion qui fait du Protestantisme l'appui naturel de la liberté? Que nous disent sur ce point l'histoire et la philosophie? Le Protestantisme a-t-il l'ait avancer les peuples en contribuant à rétablissement et au développement des fornn s libres ?

Pour placerla question sur son véritable terrain et la traiter d'une manière complète, il faut fixer les yeux sur la situation de l'Europe, à la lin du quinzième siècle et au commencement du seizième. Il est indubitable que l'individu et la société avancent alors rapidement vers leur perfection; nous en avons assez d'indications dans la merveilleuse extension de l'intelligence à cette époque, dans les perfectionnements nombreux qui s'opèrent, dans le désir de nouvelles améliorations, dans l'organisation plus parfaite qui s'introduit partout. Cette organisation laisse sans doute encore bien des choses à désirer , mais cependant elle est telle qu'on ne peut plus la comparer à celle des temps antérieurs.

Lorsqu'on observe attentivement la société de cette épo* que, soit d'après ce que révèlent les écrits, soit d'après les événements qui se réalisent, on y remarque une certaine inquiétude , une anxiété , une fermentation , qui , tout en indiquant l'existence de grands besoins non encore satisfaits, montrent qu'il y a une connaissance assez claire de cm besoins. Au lieu de découvrir, dans l'esprit de l'homme de ce temps, le mépris, l'oubli de ses droits et de sa dignité , ou la pusillanimité et le découragement à la vue des obstacles , on le trouve plein de prévoyance et de Bnesse, dominé par des pensées élevées, grandioses, transporté de nobles sentiments, animé d'un cœur intrépide et brûlant.

Le mouvement de la société européenne à cette époque esi fort grand; trois circonstances très-remarquables y * * - n 1 1 i — buenl : l'introduction de la masse totale des hommes dans l'ordre civil, par une suite nécessaire de l'abolition de l'esclavage et de l'agonie de la féodalité ; le cara» tere même de la civilisation , où tout marche ensemble et «le Iront ; enfin L'existence d'un moyen qui accroît sans cesse le développement et la rapidité ; ce moyen , c'est l'imprimerie. Pour nous servir d'une expression physico-mathématique qui nous offre foi t à

COMPABS Al CATHOUGISME. I,""

propos son analogie , nous dirons que la quantité du mouvement doit être alors fort considérable, puisqu'elle esl le produit de la niasse par la rapidité, el que la masse aussi bien <|ue la rapidité son! alors fort considérables.

Ce puissant mouvement qui procède d'un bien, qui est un bien en soi et qui marche à un bien, est cependant accompagné d'inconvénients el de périls; il inspire de flatteuses espérâmes , mais il ne laisse point d'inspirer aussi des appréhensions et des craintes. L'Europe est un vieux peuple; mais <»u peut dire qu'il est alors rajeuni : ses inclinations, ses besoins, le poussent à de grandes entreprises , et il s'y précipite avec l'ardeur d'un jeune homme fougueux , inexpérimenté , qui sent dans sa poitrine un grand cœur et dans sa vive tête l'étincelle du génie.

l)ans cette situation, un grand problème à résoudre se présente : Trouver les moyens les plus propres à diriger la société , sans arrêter son mouvement , et à la conduire, par un chemin exempt de précipices . an terme où doit résider l'objet de ses désirs : intelligence, moralité, felicité. 11 suffit de jeter un ¡égard sur ce problème pour s'effrayer de son immense étendue , tant sont nombreux les objets .qu'il embrasse, les rapports auxquels il touche, les obstacles et les difficultés qu'il doit surmonter. Kn considérant le problème attentivement, et en le comparant avec la faiblesse de l'homme, l'esprit est pies de perdre courage et de s'abattre.

Cependant le problème existe, non comme un objet de spéculation scientifique, mais connue une véritable nécessité, une nécessité argenté, pressante. En pareil cas, les sociétés sont comme les individus : elles s'ingénient , essaient, tentent,

font effort pour sortir d'embarras le mieux possible.

L'étal civil îles hommes s'améliore chaque jour; mais pour conserver ces améliorations el les porter à leur perfection , il faut un moyen; c'est là le problème des formes politiquee* Quelles doivent être ces tonnes î et , avant tout , de quels éléments peut-on disposer? quelle est la force respective de ces

éléments , leur tendance , l.-nrs rapports , leurs affinités? comment doit-on les combiner?

Monarchie, Arittocrafie , Démocratie: ces trois pouvoirs se

présentent à la fois pour se disputer la direction et le commandement de la société : à coup sûr ils ne sont point absolument égaux, ni pour la force, ni pour les moyens d'action, ni pour l'intelligence dans l'application ; mais tous sont respectables ; tous ont la prétention d'arriver à une prépondérance plus ou moins décisive : et aucun ne manque de probabilités pour y parvenir. Ce concours simultané de prétentions, cette rivalité de trois pouvoirs si différents par leur nature et leur but , forme un des caracteres les plus distinctifs de cette épocpie ; c'est comme la clef qui explique en grande partie les principaux événements; et, malgré la variété d'aspects que ce caractère même nous présente, on peut le signaler comme un fait général chez tous les peuples de l'Europe qui sont entrés dans le chemin de la civilisation.

Avant même de pousser plus loin l'examen de celle matière, l'indication seule d'un pareil fait suggère la réflexion qu'il doit être très-faux que le Catholicisme ait des tendances contraires à la véritable liberté des peuples ; car on voit que la civilisation européenne , qui , pendant tant de siècles, avait été sous l'influence et la tutelle de cette religion, n'offrait pas alors un seul principe de gouvernement qui dominât dune manière exclusive.

Parcourez à cette époque L'Europe entière, vous ne trouverez pas un seul pays où le menu; fait ne se présente : en Espagne, en France, en Angleterre, en Allemagne, sous le nom de cortés, d'états-généraux, de parlements ou de dictes : partout c'est la même chose , avec, les seules modifications qui doivent nécessairement résulter des circonstances propres à chaque peuple. Ce qu'il y a ici de fort remarquable, c'est que, s'il existe une exception, elle est en faveur tic la liberté; et , chose étrange, on la trouve précisément en Italie, c'est-à-dire là où l'influence des papes s'est lait sentir 4e plus près.

En effet, personne n'ignore les noms des républiques de Gênes, de Pise, de Sienne, de Florence, de Venise; personne n'ignore que l'Italie est les pays où les formes populaires semblent à cette époque trouver le plus d'éléments , et où elles sont en exercice; tandis (¡ne, dans d'autres con-

COMPABÍ u CATBOLICISirB. I5E

trées, ellos abandonnent déjà le terrain. Je no veux pas dire que les républiques italiennes Fussent un modèle digne d'être imité |>;ir les autres peuples de l'Europe : je sais très-bien que ces formes de gouvernement avaient dos inconvénients fort ires : mais, puisqu'on parle tant d'esprti et de tendant s puisqu'on prétend reprocher à l'Eglise catholique son affinité avec le despotisme, et aux papes leur goût d'oppression, il

est b le rappeler ces laits, qui peuvent répandre quelques

doutes sur de magistrales assertions, présentées comme autant de dogmes philosophico-historiques. Si l'Italie conserva son indépendance malgré les efforts que firent 1rs empereurs d'Allemagne pour la lui enlever, elle le dut on grande partie à la fermeté et à l'énergie des papes.

Alin de comprendre a fond les rapports du Catholicisme avec les institutions politiques, afin de vérifier jusqu'à quel point il a eu de l'affinité pour telles ou tollos formes, et se former une idée précise de ^influence que le Protestantisme, sous ce rapport . a exercée sur la civilisation européenne , il faut examiner soigneusement et en particulier chacun des éléments qui se disputent la prépondérance ; en les examinant ensuite dans leurs rapports, nous trouverons, autant que la chose est possible, ce qu'esi, dans la réalité, cet informe assemblage.

Chacun décos imis éléments peut être considéré de deux façons • d'après les idees qu'on s'en formait à l'époque dont nous parlons, ou d'après les intérêts que ces éléments représentent et le rôle qu'ils jouent dans la société. Il faut appuyer fortement sur cette distinction, sans quoi, on s'exposerait à commettre des ei reurs capitales. En effet, les idées qu'on avait sur tel on tel principe de gouvernement, ne marchaient pas de front avec les intérêts représentés par ce même élément et avec le role qu'il jouait dans la société ; et, bien qu'il soit clair que ces deux cutis différents (levaient avoir l'un avec l'autre «les rapports fort étroits, et qu'ils ne pouvaient se soustraire à une réelle et réciproque influence, néanmoins il est trèscertain qu'ils diffèrent considérablement, et que cette différence . sourie de considérations très-diverses , montre la chose sous des points de vue qui ne bc ressemblent pas.

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