‹ Le Protestantisme comparé au Catholicisme dans ses rapports avec la civilisation Européene (volume 2)Chapitre 9 sur 55 · CHAPITRE LYI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LYI

COMM1.M lsl-11. ÇKBMlS DB BBStSTCB Al ['(Il VOlll CIVIL?

Il Bail de ce que j'ai «lit dans les chapitres précédents» qu'il est permis de résister par la force à un pouvoir illé^itime. La Religion catholique no prescrit point l'obéissance envers les gouvernements de simple fait, car, dans l'ordre moral, le simple l'ait n'est rien. Cependant, lorsque le pouvoir «'st légitime en soi , mais tyrannique dans son asercice, est-il vrai que notre Religion défende, dans tous les cas, la résistance par la force physique, de sorte que ne point résister soit un devoir prescrit par ses dogmes? L'insurrection ne pourra-l-rllc être jamais permise, dans aucune hypothèse , pour aucun motif? Malgré que j'aie déjà éliminé bien des questions, il est encore nécessaire de distinguer de nouveau , pour fixer exactement le point jusqu'où va le dogme, et où oommencenl les opinions.

En premier lieu , il est certain qu'un particulier n'a pas le droit de tuer le tyran, de sa propre autorité. Le concile de Constance, session i>, a condamné comme hérétique la proportion suivante : « Un vassal ou sujet quelconque peut et doit , licitement et méritoiremenl , tuer quel tyran que ce soit ; il peut même se servir, à cet effet, d'embûches secretes, de caresses trompeuses oo d'adulations , nonobstant tout serment ou pacte quelconque fail avec le tyran, et sans attendre la lentence ou l'ordre d'aucun juge. »

'< Qnilibel tyraanus potest et débet licite et meritorie occidi per quemeumque vassallum suum \el subditum,'etiam per- clauculares insidias, el subtiles blandí lias vel adulationes , non obstante qnocumque prsestito juramento, seu confaeder ratione factis cum eo, non expectata Bententia \el mandato jodicis cujuscnmque. »

Cette décision du concile de Constance condamne-t-eile

tonte espèce d'insiii rect ion î .Non. Elle parle du meurtre d'un

tyran par an particulier quefaonfue} or, toutes les resistan-

lift LE PROTESTANTISME

ces no sont point soutenues par un simple particulier, et il ne s'agit pas, dans toute insurrection , de tuer le tyran. Cette doctrine ne fait uniquement que fermer la porte à l'assassinat et prévenir une foule de maux qui inonderaient la société , dès qu'il serait établi que tout particulier quelconque peut , de sa propre autorité, donner la mort au chef suprême. Qui osera accuser ce principe d'être favorable à la tyrannie? La liberté des peuples ne doit pas être basée sur le droit horrible de l'assassinat ; la défense des droits de la société ne doit point être confiée au poignard d'un frénétique. Les attributions du pouvoir public s'étendent si loin et sont si diverses , que, nécessairement et souvent, quelques individus doivent se trouver blessés parleur exercice. L'homme, enclin à l'exagération et à la vengeance, grossit facilement les dommages qu'il souffre; passant du particulier au général, il penche à regarder comme des scélérats ceux qui lui nuisent ou le contrarient en quelque chose. An moindre choc qu'il reçoit du gouvernement , il crie que la tyrannie est insupportable ; l'ai te d'arbitraire, réel ou imaginaire, que l'on a commis contre lui, devient dans sa bouche une des iniquités infinies qui se commettent, ou le commencement de celles qui vont avoir lieu. Accordez donc à un particulier quelconque le droit de tuerie tyran; dites au peuple que, pour consommer lit dément et meritoirement un pareil acte, il n'est besoin ni de sentence, ni d'ordonnance du juge ; dès lors ce crâne horrible est commis à chaque instant. Les rois les plus sages , les plus justes, les plus cléments, périront vu times du fer parricide, ou de la coupe empoisonnée : vous n'aurez donné aucune garantie à la liberté des peuples, et vous aurez exposé à des chances formidables les plus chers intérêts de la société. L'Église catholique, par cette déclaration solennelle, a rendu à l'humanité un immense service. La mort violente de celui qui exerce le suprême pouvoir n'arrive pas d'ordinaire vans amener l'ellusion du sang el de grands bouleversements ; elle provoque des mesures de précaution soupçonneuse qui dégénèrent aisément en tyrannie : il en résulte qu'un crime , motive par la naine excessive de la tyrannie, contribue à 1Ylablir plus arbitraire et plus cruelle. Les peuples modernes

comparí AD CATHOLICISME. ii'J

doivent être reconnaissants à l'Eglise catholique d'avoir posé ce principe tutélaire et sacré; pour ne point l'apprécier à sa justo valeur, pour regretter les scènes sanglantes de l'Empire romain ou de la monarchie barbare, il faudrait n'avoir que des sentiments bien lias ou des instincts bien féroces.

On a vu, nous voyons encore, de grandes nations livrées à de eradles angoisses par l'oubli de cette maxime catholique : lliistoire des trois derniers siècles et l'expérience de celui-ci nous montrent (¡ne cet auguste enseignement de l'Eglise l'ut donné aux peuples dans la prévision des dangers qui les menaçaient. Ici point de flatterie pour les rois, car ils ne sont pas les seuls à profiter de cette doctrine : la proposition est générale ; elle comprend donc les autres personnes qui , sous un titre quelconque , exercent le suprême pouvoir, quelle que soit la forme du gouvernement , depuis l'autocrate russe jusqu'au président delà république la plus démocratique.

Dm chose digne de remarque, c'est que les Constitutions modernes, sorties du sein des révolutions , ont rendu, sans y penser, un solennel hommage à la maxime catholique; elles ont decían-' la personne du monarque inviolable et sacrée. Que signifie cela, si ce n'est qu'il est nécessaire de placer cette personne sous une impénétrable sauvegarde? Vous reprochez à l'Eglise catholique d'avoir mis une sorte de bouclier sur la personne des rois, et vous-mêmes vous déclarez cette personne inviolable ; le sacre des rois était pour vous un sujet de risée , et vous déclarez le roi sacré. Il fallait qu'aux dogmes et à la discipline de l'Eglise fussent mêlés , avec une éternelle vérité , des principes bien hauts de politique, puisque vous vous êtes vus forcés d'imiter l'Eglise; seulement Vous aves présenté comme l'ouvrage de la volonté des hommes , ce qu'elle montrait comme l'œuvre de la volonté de Dieu.

Mais si le pouvoir suprême fait un scandaleux abus de ses facultés , s"il les ('-tend au (lela des ¡nsles limites, s'il foule

aux pieds íes lois fondamentales, s'il persécute la religion, s'il corrompt la morale , s'il outrage la dignité publique,

s'il attente à l'honneur des citoyens, s'il exige des contributions illégales et disproportionnées, s'il viole le droit de propriété, -il aliene le patrimoine de la nation, démembre

les provincos , répandant sur los pouples l'ignominie. et la mort , le Catholicisme , dans ces cas , prescrit-il aussi l'obéissance ? défend-il de résister ? oblige-t-il les sujets de rester tranquilles, dociles comme l'agneau dans les grilles de la bête féroce? Ne pourra-t-il exister ni chez les particuliers ni dans les corps principaux , ni dans les classes les plus distinguées des citoyens, ni dans la masse totale de la nation, nulle part enfin , le droit de s'opposer, de résister, après que tous les moyens de douceur, de représentation, de conseil, de prière auront été épuisés? Dans des circonstances si désastreuses, l'Eglise catholique laisse-t-elle les peuples sans espérance et les tyrans sans frein ?

Des théologiens très-graves opinent que , dans de pareilles extrémités, la résistance est permise; mais les dogmes de l'Eglise ne descendent point à ces détails. L'Eglise s'est abstenue de condamner aucune des doctrines opposées ; dans des circonstances si pressantes, ne point résister, n'est pas une prescription dogmatique. Jamais l'Eglise n'a enseigné une pareille doctrine; voudrait-on soutenir le contraire, qu'on nous montre alors une décision de concile ou de Souverain- Pontife qui en fasse foi. Saint Thomas d'Aquin , le cardinal Bellarmin , Suarez , et d'autres théologiens insignes connaissaient à fond les dogmes de l'Eglise ; el cependant consulte/. leurs ouvrages, loin d'y trouver cet enseignement, vous y rencontrerez renseignement contraire. Or , l'Eglise ne lès a point condamnés; elle ne les a point confondus avec ces écrivains séditieux qui pullulèrent chez les protestants, ni avec les révolutionnaires modernes, éternels perturbateurs de l'ordre social. Bossuet et d'autres auteurs de réputation ne pensent pas comme saint Thomas, Bellarmin, Suarez; «est ce qui rend l'opinion contraire respectable, mais cela ne la convertit point en dogme. Sur certains points de la plus haute importance, les opinions de l'illustre évéque de Ai eaux souffrent contradiction, et l'on s;iit que précisément sur ce cas d'un excès de tyrannie, on reconnaissait au Pape, à une antre époque , des facultés que Bossuet lui refuse.

L'abbé de Lamennais, dans sa résistance impuissante et obstinée contre le Saint-Siège, a rappelé ces doctrines de

saint Thomas el de quelques théologiens , prétendant qne condamner ses propres ouvrages, c'était condamner des écoles jusqu'à ce jour respectées et tenues pour irréprochables (Affai- '■■ Rome). L'abbé Gerbet, dans son excellente réfutation des erreurs de M. de Lamennais, après avoir observé tort ¡udicieusemenl qu'en réprouvant lesdoctrines modernes, le Souverain-Pontife avait voulu couper court au renouvellement des erreurs dé Widef, t'ait remarquer qu'à L'époque de la condamnation de cet hérésiarque, 1rs doctrines de saint Thomas et des antres théologiens étaient bien connues, et que néanmoins personne ne crut alors qu'elles fussent comprises dans cette condamnation. L'excellenl auteur de la réfutation apease que cela nuisait pour ôter à M. de Lamennais le bouclier sous lequel il prétendait se défendre et couvrir son apostasie; c'est pourquoi il a omis de faire le parallèle entre les deux doctrines. En effet, il suffit «le celle réflexion pour convaincre tout homme judicieux que les adoctrines de saint Thomas ne ressemblent en rien à celles de M. de Lamennais; néanmoins, il peut n'être pas inutile d'offrir en peu de mots une compaii des deux enseignements; par le temps qui court, et en ees matières, il est fort à propos de savoir, non-seulement que ces doctrines diffèrent , mais de plus en quoi elles différent.

La théorie de Bf< de Lamennais peut se résumer dans les tenues suivants : Egalité de nature entre tous les hommes , et COmme conséquences nécessaires : i" égalité (Je droits, y compris les droits politiques; 2° injustice de toute organisation sociale et politique qui n'établit point cette égalité complète ce qui a lieu en Europe et dans tout l'univers; 3° convenance et légitimité de l'insurrection pour détruire les gouvernements et changer l'organisation sociale ; Í abolition de tout gouvernement , pour Ici nie du progrès du genre humain.

Les doctrines de saint Thomas sur les mêmes points se ré* duisiiii ;i ceci : Egalité de mature entre les kommei, c'est-à-dire égalité d'essence; mais, à côté, inégalités dans les dons physiques, intellectuels et moraux; égalité de tous les hommes, devant Dieu, c*est-à-dire égalité d'origine en tant qu'us sont ions créés de Dieu ; égalité de lin en tant qu'ils sont tous créés pour jouir de Dieu: égalité de moyens, en tant qu'ils sont

t -2-2 LE PROTESTANTISME

tous rachetés par Jésus-Christ , et qu'ils peuvent recevoir toutes les grâces de Jésus-Christ; mais, à côté, les inégalités qu'il plait au Seigneur d'établir dans les dons de la grâce et delà gloire. Í" Egalité de droits sociaux et politiques. Cette égalité est impossible, selon le saint Docteur. Il établit bien plutôt l'utilité et la légitimité de certaines hiérarchies; le respect dû à celles qui sont établies par les lois; la nécessité que les uns commandent, que d'autres obéissent ; l'obligation de vivre soumis au gouvernement établi dans le pays , quelle qu'en soit la forme ; la préférence pour le gouvernement monarchique. 2" Injustice de toute organisation sociale et politique qui rí établit point V égalité complète. Pour saint Thomas , c'est une erreur opposée à la raison et à la foi : il y a plus , s'il est vrai de dire que l'inégalité fondée sur la nature même de l'homme et de la société est un elfet et un châtiment du péché originel , en ce que cette inégalité a d'injuste et de nuisible , néanmoins, aux yeux du saint Docteur , cette inégalité n'aurait pas laissé d'exister même dans l'état d'innocence. 3° Convenance et légitimité de /' insurrection pour détruire les gouvernements et changer l 'organisation sociale. Opinion erronée et funeste. On doit être soumis aux gouvernements légitimes; il convient de supporter patiemment même ceux qui abusent de leur pouvoir: on est obligé d'épuiser tous les moyens de prière, de conseil, de représentation , avant que d'avoir recours à d'autres moyens ; on ne peut employer la force que dans des cas tout à fait extrêmes, très-rares, et encore ne le peut-on qu'avec beaucoup de restrictions , comme nous le verrons ailleurs. 4° Abolition de tout gouvernement pour terme du progrès du genre humain. Proposition absurde, songe irréalisable. Nécessité d'un gouvernement dans toute réunion ; arguments fondés sur la nature de l'homme ; analogies tirées du corps humain , de l'ordre même de l'univers. Existence d'un gouvernement jusque dans l'état d'innocence

Voilà les doctrines : compare/ cl jugez. 11 m'est impossible de rapporter les textes du saint Docteur : ils rempliraient le volume. .Néanmoins, si quelque lecteur est bien aise de les consulter par lui-même, qu'il lise, outre les passages insérés dans ce volume, l'opuscule tout entier: De ¡legimine Prm.

COMPARÉ Al CATHOLICISME. 123

eipum , les Commentaires sur l'Epitre aux Romains, el les endroits delà Somme où le saint Docteur traite de L'âme, de la création de l'homme, de l'étal d'innocence, des anges ci de leur hiérarchie, du péché originel et de ses effets, el surfont

le précieux Traité des luis el relui do la Justice , où il discute l'origine du droit de propriété et du droit de punir. Après cela , on sera convaincu delavérité <'t de l'exactitude de tout ce queje viens de dire; on verra combien M. de Lamennais a eu tort, pour défendre ses erreurs de vouloir rendre complices de son apostasie des écrivains illustres, des saints que nous vénérons sur nos autels.

Dans les matières graves et délicates la contusion amenant l'erreur, les ennemis de la vérité ont intérêt à répandre les ténèbres, à établir des propositions générales, vagues, susceplibles de millo sens; ils cherchent avec anxiété un texte favorable à quelqu'une des nombreuses interprétations possible^ et disent fièrement : « Voyez combien vous êtes injustes et ignorants de nous condamner; ce que nous disons, les docteurs les plus célèbres et les plus accrédités l'on dit il y a des siècles. »

L'abbé de Lamennais devait singulièrement compter sur la crédulité du lecteur pour prétendre lui faire croire qu'il ne s'était point trouve a Home une bonne âme capable d'avertir le pape qu'en condamnant les doctrines de l'apôtre de la Révolution , il condamnait aussi l'ange des ('coles et d'autres insignes théologiens. Probablement, M. de Lamennais n'a lu ces auteurs qu'à la hâte et par fragments; or, bien des gens . a Rome, ont consumé une longue vie à les apprendre.

On connaît les fongueuses déclamations de Luther, deZwingle, de Knox, deJurie.net d'autres coryphées du Protestantisme pour soulever les peuples contre leurs princes ; on connaît les grossières et violentes invectives que ces sectaires se permettent contre les princes , afin d'enflammer la multitude. De semblables égarements ne sont vus qu'avec horreur par l.s catholiques. De même, ils considèrent avec effroi la doctrine anarchique «le Rousseau, établissant que « les clauses du Contrat social sont tellement déterminées par la nature de Tarte, que la moindre modification les rendrait vaines et de nul effet... en sorte que chacun rentre alors dans ses premiéis

m LE PROTESTANTISME

droits et reprenne sa liberté naturelle. » (Contrat Soe., L. I, Ch. VI.) La doctrine des théologiens que nous avons cités ne renferme point ce germe fécond d'insurrections et de désastres; mais, d'un autre côté, on ne les trouve point tímidos et pusillanimes lorsqu'arrivc la dernière extrémité. Ils prêchent la résignation, la patience, la longanimité; mais vient un point où ils s'arrêtent et disent : Cest assez. S'ils ne conseillent pas l'insurrection, ils ne la défendent pas non plus ; en vain voudrait-on exiger d'eux d'enseigner, comme vérité dogmatique, l'obligation de ne pas résister dans des cas aussi extrêmes. Ils ne peuvent enseigner aux peuples comme dogme ce qu'ils ne reconnaissent pas pour tel. Ce n'est point leur faute si la tempête éclate, si les vagues mugissantes se soulèvent ; nulle autre main ne peut les apaiser que celle du Seigueur, qui fait de l'aquilon son coursier et se joue avec la tempête.

Pendant plusieurs siècles on a professé et pratiqué en Europe une doctrine, objet de vives critiques de ¡a paît «h1 CMI (lui n'ont jamais pu la comprendre : l'intervention de l'autorité pontificale, dans les différends entre les peuples et les souverains. Cette doctrine n'était autre chose que le ciel descendant, comme arbitre et juge, pour mettre un terme aux discordes de la terre.

La puissance temporelledes papes a servi admirablement de thème aux ennemis de l'Eglise, pour faire du bruit et déclamer contre Rome; mais cette puissance n'en est pas moins un fait historique et un phénomène social qui a rempli d'admiration les hommes les plus remarquables des temps modernes, y compris quelques protestants.

L'Ecriture sainte fait un devoir aux esclaves d'obéir à leurs maîtres, même fâcheux ou injustes : tout ce qu'on peni induire de la pour l'ordre civil , c'est qu'un prince, par cela seul qu'il est mauvais, ne perd point l'autorité sur ses sujeta, ce qui a condamné d'avance l'erreur de ceux qui ont fait dépendre le droit décommander de la sainteté de celui qui le possède. Ce principe est anarchtque, incompatible avec l'existence de toute société; sil est une fois établi, la puissance reste incertaine, flottante; chaque perturbateur vient déclarer déchus de l'autorité tous ceux qu'il lui plaît de regarder comme

comparí au catholicisme. I2S

coupables. Mais la question que nous agitons est iout autre. et l'opinion des théologiens mentionnés par nous n'a rien à démêler avec cette erreur. Ces théologiens, <l<' leur côté, disent aussi qu'il faut obéir aux princes, même injustes ou fâcheux ; ils condamnent aussi l'insurrection <|jii n'a d'antre prétexte ipn' 1rs vices des personnes exerçant le suprême pouvoir; ils n'admettent pas qu'un abus quelconque d'autorité suftjse pour légitimer la résistance; mais ils ne croient point contredire le texte sacré en admettant que, dans des cas extrêmes , il est permis d'opposer un rempart aux excès du tyran.

« Si 1rs gouvernements ne perdent point le pouvoir par le l'ait seul qu'ils sont mauvais, comment concevoir. ■ ,ns dirat-on , qu'il soit permis de leur résister?» assurément, cela ne sera point permis lorsqu'ils ne font que commander dans le cercle «le leurs facultés; mais lorsqu'ils en sortent, leurs ordres, comme dit saint Thomas, sont plutôt des violences que des lois, x Nul ne peni juger le pouvoir suprême ; » cela est frai, mais au-dessus de ce pouvoir sont les principes de raison , de morale . de justice , de religion ; le pouvoir, quoique suprême, ne laisse pas d'être obligé d'accomplir ce qu'il a promis, d'observer ce qu'il a juré. Les sociétés ne se forment point en vertu du contrat idéal de Rousseau; mais il existe, en certains cas, de véritables pactes entre les princes et les peuples, desquels ni les uns ni les autres ne peuvent s'écarter.

Dans la célèbre Proclamaêion catholique à sa pieuse Majesté PhMppe-l§-Grand , roi des Espagne*, empereur des Indes , par les Conseillers <t le Conseil des Cení de la ville de Barcelone, eu 1640, époque si profondément religieuse que les Conseillers allèguenl comme un liant litre de gloire le culte des Cútalo h < pour la foi i Uholique, la dévotion des Catalans pour la i i</r Notre-Dame et le très-saint Sacrement; à cette époque, si souvent taxée de fanatisme et de dégradation par l'orgueil et l'ignorance, nos Conseillers disaient au roi : « Outre l'obligation civile ; les usages , les constitutions et actes de la cour de Catalogne) obligent en conscience, et les violer serait un péché mortel : car il n'est point permis au prince de contrevenir an contrat : on fait librement le contrat , mais on ne peut le révoquer s;ms injustice. I.ors même que le contrat ne sérail

point soumis à la loi civile , il est soumis à la loi de raison. Et, bien que le prince soit le maître des lois, il ne Test point des contrats qu'il passe avec ses vassaux; car , dans cet acte , il est personne individuelle, et le vassal acquiert un droit égal au sien : le pacte, en effet, doit se faire entre égaux. Ainsi , de même que le vassal ne peut licitement manquer à la fidélité envers son seigneur, de même celui-ci est tenu à ce qu'il a promis par un pacte solennel; c'est même du côté du prince qu'on doit le moins présumer la rupture du pacte. Si la parole royale doit avoir force de loi , celle qui est donnée dans un contrat solennel exige encore plus de solidité. » (Proclamation catholique, § 27.)

Les courtisans poussaient le monarque à user de la force pour faire rentrer les Catalans dans l'ordre ; l'armée de Castille se préparait à pénétrer dans la Principauté. Dans cette extrémité, après avoir épuisé les moyens de représentation et de prière , les conseillers s'expriment ainsi :

« Finalement, des hommes qui ont voué une inextinguible haine aux Catalans , ont travaille; avec tant de succès , par leurs continuelles persuasions, que l'on a détourné la rectitude et l'équité de Votre Majesté des moyens de paix et de tranquillité proposés par nous, et qui devaient être admis, ne fut-ce qu'à titre d'expérience ; et pour mettre le comble à la malice, on propose encore à Votre Majesté, comme une obligation forcée , de poursuivre l'oppression de la Principauté au moyen d'une armée, qui porterait partout le sac et le pillage, selon le caprice du soldat. Ce qui mettrait ce pays dans le cas de pouvoir dire (si n'était l'amour et la fidélité qu'il a eus, qu'il a et aura toujours pour Votre Majesté ) qu'un tel manquement à la foi jurée le laisse libre , chose à laquelle la province ne veut seulement point penser et qu'elle prie Dieu de ne pas permettre. El cependant la Principauté sait par expérience que ces soldats n'ont de respect ni de pitié pour rien, ni pour personne, femmes mariées ou vierges innocentes , temples , ou Dieu lui-même , images des saints ou vases sacres de nos églises; il n'est pas jusqu'au saint Sacrement de l'autel qui n'ait été deux lois mis aux llammes cette année par ces soldats. Aussi la Principauté est-

r.OMI'MU. M CATHOLICISME. 127

elle partout sous les armes, afin ds défendre . dont une extré- ¡mtisi pressante et sons espoir dereméde, lu fortune, lu vie, l'honneur, la liberté, lapatrie, les lois, et par-dessus tout, les saints temples , Us images sacrées et le très-saint Sacrement <lr l'autel, loue soit-iià jamais ! En pareil cas, les sacrés théotofjiesu ne se contentent pas d'établir que la défense est licite; Us disent encore que , pour prévenir le mal , Vusage des armes est permis à tous , depuis le laïque jusqu'au religieux; que les biens séculiers et ecclésiastiques peuvent et doivent contribuer à la dé- : que les peuples euraliis peuvent , puisque la cause touche le monde, s'unir, se con fédérer, et former des juntes, afin de marcher avec prudence au-devant de ces maux.» (§ 3':..;

Tel était le langage qu'on parlait aux rois dans un temps où la religion dominait tout. Les conseillers , selon l'usage du temps, avaient eu soin de citer en marge les sources où ils avaient puisé, et nous ne sachions pas que leurs doctrines aient jamais été condamnées comme hérétiques. On ne pourrait ,

sans i insigne mauvaise loi , confondre ces doctrines avec

celles de plusieurs protestants et révolutionnaires modernes: il suflit de jeter un coup d'œil sur ces écrits pour y reconnaître à l'instant combien les principes et les intentions diffèrent,

Eu soutenant qu'en aucun cas, et quelque extrémité que l'on suppose, lors même qu'il s'agirait de ce qu'il y a de plus précieux et de plus sacré , il n'est permis de résister à la puissance civile, on croit fortifier le trône des rois, car c'est presque toujours des mis «pic l'on parle ; mais il faut faire attention que cette doctrine s'étend à tous les autres pouvoirs suprêmes , sous toutes les formes de gouvernement. Puisque lis textes de l'Ecriture, qui recommandent l'obéissance aux pouvoirs , ne se rapportent pas uniquement aux rois, mais . m général aux puissances supérieures, suis exception ni distino tion , il s'ensuit qu'on ne pou n'ait non pins , en aucun cas, résisid an président d'une république. Dira-t-on que les facultés du président sont déterminées; mais celles da roi ne le sont-elles pas aussi î .N'y a-t-il pas dans les gouvernements

absolus dM lois qui fixent les limites de ces facultes? Kl n'estce point la distinction (pion entend sans cesse dans la bou-

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die dos défenseurs de la monarchie, pour repousser la mauvaise foi de leurs adversaires , qui voudraient confondre la monarchie avec le despotisme? « Mais, répliquera- 1- on , le président d'une république n'est que pour un temps. » Et s il était à perpétuité? D'ailleurs, les facultés ne sont ni agrandies, ni amoindries , parcela seul qu'elles ont plus ou moins de durée. Si un conseil , un homme , une famille sont revêtus de tel ou tel droit , en vertu de telle ou telle loi , avec telle ou telle restriction, mais par certains contrats et avec certains serments , ce conseil, cet homme, cette famille, sont obligés a ce qu'ils ont stipulé et juré, quelle que soit l'étendue de leurs facultés , quelle qu'en soit la durée , à temps ou perpétuelle. Ce sont là des principes de droit naturel, si certains et si simples, qu'il ne saurait y avoir de difficultés.

Les théologiens, même les plus attachés au Souverain-Pontife, enseignent une doctrine qu'il faut mentionner, à cause de l'analogie qu'elle présente avec le point en discussion. On sait que le pape, reconnu infaillible lorsqu'il parle ex cathedra, ne l'est cependant pas comme simple particulier , et que, en eelte qualité , il pourrait tomber dans l'hérésie. Dans ce cas, les théologiens sont d'avis que le pape perdrait sa dignité ; les uns soutenant qu'il faudrait te destituer , les autres que la destitution résulte du seul fait qu'il s'est écarté de ia loi. Choisissez entre ces deux opinions celle que vous voudrez, voici un cas où la résistance deviendra permise , et pourquoi ? parce que le pape se sera scandaleusement éloigné de l'objet de son institution , aura foulé aux pieds la base des lois de l'Kglise, qui est le dogme , et par conséquent aura Frappé de caducité les promesses et les serments d'obéissance qui lui ont été prêtés. Spedalieri, en énonçant cet argument, observe que les rois ne sont certainement pas d'une meilleure condition que les papes, (pie la puissance leur a été accordée aux uns et autres in œdificationem non in destructionem ; ajoutant que , si les Souverains-Pontifes autorisent cette doctrine par rapport à eux, les souverains temporels ne peuvent s'en offenser par rapport à eux-mêmes.

C'esl une chose étrange que le zHe monarchique avec lequel les protestants et les philosophes incrédules font un crime à la

COMPAKÍ U CATHOLICISME. Iî§

Religion catholique d'avoir permis de soutenir dans son sein qu'en certains cas 1rs sujets peuvent rire demies du serment de fidélité : tandis que d'autres philosophes de la même école lui reprochen! d'avoir prêté appui au despotisme par sa dé* lestalilr doctrine delà non-résistance, conduce s'exprime le docteur Beattie. Les puissances directe, indirecte, déclaratoire des papes ont admirablement servi d'épouvantaîl pour effrayer les rois ; les principes dangereux des ouvrages de théologie étaient un excellent prétexte pour faire entendre des cris d'alarme , pour présenter le Catholicisme comme une fourmilière de maximes séditieuses. L'heure des révolutions sonna, les circonstances changèrent , de nouvelles nécessites SUrgîl .'lit ; ou V

accommoda son langage. Les catholiques, naguère séditieux et régicides, lurent déclares alors fauteurs de despotisme, plats adulateurs de la puissance civile. Naguère, les Jésuites , d'accord avec Y infernale politique de la cour romaine, minaient partout les troues pour élever sur leurs ruines la monarchie universelle du pape ; mais le fil de l'horrible trame fut découvert; et ce fut un grand bonheur, car le monde, sans cela, était sur le point d'éprouver un épouvantable cataclysme. Or, tandis que les Jésuites sont encore expulsés, qu'ils expient encore leurs crimes dans l'exil, la Révolution française, prélude de tant d'autres, vient a éclater, la l'ace des choses change aussitôt. Les protestants, les incrédules, tes défenseurs de Vanâenni discipline, les zélés adversaires des abus de la cour romaine , comprenant à fond la nouvelle situation, s'y conforment à

l'instant : des ce moment les Jésuites, les Catholiques, le Pape , ne sont plus ni des séditieux , ni des tyrannicides, mais des soutiens machiavéliques de la tyrannie , des ennemis des droits et de la liberte des peuples; et de même qu'on avait découvert entre les Jésuites et !<■ Pape wui- ligue pour fonder la théocratie oniverseWe, on découvre alors, grâce aux ¡n-

reStigationS des plus hauts philosophes et des chrétiens sévé-

vrruptibles , le jinete infâme des Papes avec les liais pour opprimer, avilir, dégrader la miserable humanité.

Voules-vooa !<• mot de l'énigme? Le voici brièvement. Lorsque l.s rois sont puissants, lorsqu'ils régnent tranquilles sur leurs trônes, busque la Providence tient enchaînées lestem-

pétes , et que le monarque , levant vers le ciel un front orgueilleux , commande aux peuples d'un air altier , l'Eglise catholique ne le flatte point. « Tu es poussière, lui dit-elle, et tu retourneras eu poussière; la puissance ne fa point été donnée pour détruire, mais pour édifier; tes facultés sont vastes , mais elles ne sont pas sans limites; Dieu est ton juge, comme celui du dernier de tes sujets. » Alors on accuse l'Eglise d'insolence ; et si quelque théologien se hasarde à fouiller l'origine du pouvoir civil , à marquer avec une généreuse liberté les devoirs auxquels ce pouvoir doit être soumis , à écrire, en un mot, sur le droit public avec prudence, mais sans servilismo , les catholiques sont des séditieux.

La tempête éclate, les trônes sont renversés, la révolution commande, verse à torrents le sang des peuples, tranche des tètes augustes, le tout au nom de la liberté ; l'Eglise dit : « Ce n'est point là la liberté , ce n'est qu'une suite de crimes; jamais la fraternité et l'égalité enseignées par moi , n'ont été vos orgies et vos guillotines. » A ce moment l'Eglise devient une vile adulatrice, ses paroles, ses actions ont indubitablement révélé que le Souverain-Pontife est l'ancre la plus sûre du despotisme, on a prouvé que la Cour romaine s'est souillée par un pacte infâme (g).

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