DE LA MONARCHIE AL SEIZIÈME SIÈCLE
L'idée de Monarchie est toujours restée dans le sein de la société européenne , au temps même où l'on en lit le moins d'application; et il est à remarquer que, lors même qu'on lui ôtait son énergie, et qu'on l'anéantissait daus la pratique, on lui conservait sa force dans la théorie. On ne peut dire que nos aieux eussent des notions bien fixes sur la nature de l'objet qui est représenté par coup idée ; on ne saurait s'en étonner, puisque les variations continuelles, les modifications qu'ils y voyaient sans cesse, devaient les empêcher de s'en former une connaissance bien arrêter el exacte. Cependant, si nous jetons un regard sur les codes à l'endroit où ils traitaient de la monarchie, et si nous consultons les écrits qui ont été conservés sur cette matière , nous verrons que les idées étaient encore mieux déterminées sur ce point qu'on ne le pourrait croiiv.
En étudiant attentivement le cours de la pensée à cette époque, on observe que les hommes, en général, y étaient forf dépourvus de l'esprit analytique, et que leur savoir consistait plutôt en érudition qu'en philosophie : de sorte qu'à peine savent-ils énoncer une idée sans s'appuyer d'une multitude d'autorités. Ce goût pour l'érudition , qui se révèle au premier coup d'œil dans leurs pages, vrai tissu de citations, et qui devait être bien naturel puisque nous le voyons si général et si durable, eut des résultats fort avantageux; le moindre de ces résultats ne fut pas celui de rattacher la société moderne à l'ancienne, en conservant un grand nombre de monuments qui , sans ce goûl public, seseraient perdus, et en exhumant de la poussière d'autres débris de l'antiquité prêts à périr. .Mais, par contre-coup, il en résulte plusieurs maux, entre autres une sorte d'étouffement de la pensée. Celle-ci ne peut plus se livrer à ses inspirations propres, lors même que ces inspirations sur certains points eussent pu être plus heureuses que celles des anciens.
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Quoi qu'il en soit , le lait est tel; en l'examinant par rapport à la matière qui nous occupe, nous remarquerons que la monarchie se présentait dans les idées de ce temps , comme un M'ul tableau où figuraient à la fois les. rois du peuple juif et les empereurs romains , dont la physionomie avait été retouchée par la main «lu Christianisme. C'est-à-dire que les principes sur la monarchie étaient composés des enseignements de l'Ecriture sainte et des (Iodes romains. Cherchez partout l'idée d'empereur, de roi, do prince, vous trouverez toujours une même chose, soil que vous demandiez l'origine du pouvoir, «m son ('tendue, ou son exercice , ou son objet. Cependant (polies idees avait-on sur la monarchierQue signifiait ce mot? Pris dans sa généralité , et en faisant abstraction des modifications diverses qu'introduisait dans sa signification la variété des circonstances, il exprimait le commandement sujni'-me de la $ociété placé entre le» mains d'an seal homme qui devait Vexercer conformément à la raison et à Injustice. C'était là l'idée capitale, la seule qui fût fixe, comme une espèce de pôle autour duquel tournaient toutes les autres questions.
Le monarque avait-il la faculté de faire des lois à lui seul, sans consulter les assemblées générales qui , sous différents noms, représentaient les classes diverses du royaume? Dès que nous abordons cette question nous sommes déjà sur un terrain nouveau, nous sommes descendus de la théorie à la pratique, nous avons rapproché l'idée de son objet d'application* I>es lors, il faut l'avouer, tout vacille , tout s'obscurcit ; mille faits incohérents , étranges, contradictoires, passent BOUS le> \eiix; et les | larcliemins sur lesquels sont écrits les droits, les libertes , les lois des peuples, donnent lieu à cent interprétations différentes, qui multiplient les doutes et compliquent les difficultés.
On voit tout d'abord (pieles rapports du monarque avec
961 MljetS, OÙ, p«»ur mieux dire, la maniere dont le gouvernement devait s'exercer , n'étaient point une (luise bien déterminée : on y sentait encore le desordre duquel sortait la société . et cette ¡insularité inévitable dans \\uc agrégation de corps hétérogènes , dans une combinaison d'éléments rivaux
ou même hostiles ; c'est-a-dire que nous \o\ous un embryon .
par conséquent il est impossible de découvrir encore des formes régulières et bien accusées.
Trouvait-on dans cette idée de monarchie quelque chose du despotisme, quelque chose qui assujettit l'homme à la simple volonté d'un autre homme, eu mettant de côté les ois éternelles de la raison et de la justice? Non , dès que nous touchons ce point , nous découvrons de nouveau un horizon clair et limpide où les objets se présentent avec netteté , sans ombre qui les offusque ou les obscurcisse. La réponse de tous les écrivains est décisive; le commandement doit être conforme à la raison et à la justice. Le reste n'est que tyrannie , de sorte que le principe proclamé par M. Gnizot, dans son Discours sur la démocratie moderne et dans son Histoire de la civilisation en Europe, savoir que la seule volonté ne constitue point le droit; que les lois, pour être des lois, doivent être d'accord avec celles delà raison éternelle, unique source de tout pouvoir légitime, que ce principe , dis-je, qu'on pourrait croire nouvellement appliqué à la société, est déjà aussi vieux, aussi ancien que le monde; reconnu par les anciens philosophes, développé , inculqué, appliqué par le Christianisme, on le trouve à toutes les pages des juristes et des théologiens.
Mais nous savons ce «pie valait ce principe dans les an< iennes monarchies, et ce qu'il vaut même de nos jours dans les pays où le Christianisme n'est point encore établi. Qui se charge , dans ces pays, de rappeler continuellement aux rois l'obligation d'être jusfc il Observez, au contraire, ce qui se passe (liez les chrétiens : les mots de raison et de justice sortent à chaque instant de la bouche du sujet, parce qu'il sait bien <|iie nul n'a le droit de le traiter sané raison ni justice , et il le sait parce qu'on lui a communiqué avec le Christianisme un sentiment profond de sa propre dignité, paree qu'on l'a habitué, avec le Christianisme , à regarder la raison et la justice , non comme de vains mots , mais comme des c lractères éternels graves dans le cœur «le l'homme de la main ■ le Dieu, perpétuel avertissement qui rappelle à l'homme que s'il est une créature débile , sujette a l'erreur et à la faiblesse . il porte cependant en lui l'image delà vérité éternelle, de la justice immuable.
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Si quelqu'un mettait eo doute ce que je viefca de dire, il suffirail , pour confondre son assertion, de lui rappeler les textes nombreux que j'ai rites au commencement même de ce volume, e( dans lesquels les plus excellents écrivains catholiques témoignent de leur manière de penser sur l'origine et les facultés du pouvoir civil.
Voilà quant au\ idees ; pour ce qui est des laits, on y remarque beaucoup de variété selon les temps et les pays. Durant la fluctuation des peuples barbares el aussi longtemps que prévaut le régime féodal, la monarchie resto fort au-dessous de l'idée qui lui sert de type; niais dans le oouranl du seizième siècle les choses changent d'aspect. En Allemagne, en France , en Angleterre , en Espagne , régnent de puissants monarques qui remplissent le monde du bruit de leur nom ; en leur présence l'Aristocratie et la Démocratie s'inclinent humblement ; ou si parfois elles osent lever la tête, ellos succombent puur rester encore plus abaissées. Sans doute le troue ut si point encore arrivé à ce comble de force et de prestige qu'il aura dans le siècle suivant, mais sa destinée est irrévocablement lixee; le pouvoir et la gloire l'attendent; l'Aristocratie el la Démocratie peuvent travailler pour entrer en part dans cet avenir, niais ce serait à elles peine perdue de prétendre se l'approprier. Les sociétés européennes ont besoin d'un centre fixe el puissant, et la monarchie satisfait complètement a ce besoin impérieux; les peuples le comprennent et h- sentent , ;nissi les voit-on se précipiter à la hâte vers le principe sauveur el e mettre sous la sauvegarde du trône.
La question n'est donc point de savoir si le trône doit exister ou non, on s'il doit avoir la prépondérance sur l'Aristocratie et la Démocratie; bes deux problèmes sont déjà résolus. Au commencement du seizième siècle son existence et ta prépondérance sont déjà des faits nécessaires. La question à résoudre, c'est de savoir si le trône doit prévaloir d'une manière tellement décisive, que les deux éléments de l'Aristocratie et de la Démocratie soient anéantis dans l'ordre politique; si la combinaison qui a jusque-là existé, doit encore
durer , ou bien si les deux éléments rivaux venant à disparaître , le pouvoir monarchiq loi! seul dominer.
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L'Eglise disait résistance à la puissance royale , lorsque celle-ci prétendait porter la main sur les chose» sacrées, mais son zèle ne L'entraînait jamais à ravaler aux yeux des peuples une autorité qui leur était si nécessaire. Tout au contraire, outre le fondement chaque jour plus solide qu'elle donnait au pouvoir des rois par ses doctrines favorables à toute autorité legitime, elle s'efforçait encore de les revêtir d'un caractère sacré par les augustes cérémonies qu'elle déployait à leur couronnement.
On a quelquefois accusé l'Eglise de tendances anarehiques pour avoir énergiquement lutté contre les prétentions des souverains; d'autres, au contraire, lui ont reproché d'être favorable au despotisme, parce qu'elle prêchait aux peuples le devoir d'obéir aux puissances légitimes. Si je ne me trompe, ces accusations si opposées prouvent que l'Eglise n'a été si adulatrice ni anarchiste; elle a tenu la balance droite, elle a dit la vérité aux rois comme aux peuples.
Laissons l'esprit de secte chercher de tous côtés des faits historiques pour montrer que les papes prétendirent détruire la monarchie civile en la confisquant à leur profit. .Mais n'oublions pas, comme l'a dit le protestant Mullcr, que le Père • lis iideles, durant les siècles barbares, a été un tuteur donne de Dieu aux nations européennes, et ne nous étonnons pas si quelques «différends se sont parfois élevés entre lui et ses pupilles.
Pour connaître l'intention qui préside à ces reproches contre la cour de Rome relativement à la monarchie, il suflit de réfléchir sur la question suivante : Tous les publicistas regardent comme un immense bienfait la création d'une autorité
centrale très-forte , et néanmoins circonscrite dans de justes
limites pour qu'elle n'abuse point de sa force ; ils élèvent jusqu'aux nues tout ce qui a contribué directement ou indirectement, chez, tous les peuples de l'Europe, à établir cette autorité; comment donc, lorsqu'il s'agit de la conduite des papes, attribue-t-on à un prétendu goût pour le despotisme l'appui qu'ils prêtent à l'autorité royale , tandis qu'on qualifie d'usurpation anarchique leurs efforts [tour restreindre SUT certains points les facultés des souverains? La réponse n'est pas difficile (:).
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