DE LA DÉMOCRATIE
Durant les siècles qui précédèrent le seizième , la situation de l'Europe fut telle, qu'il parait difficile d'y trouver pour la démocratie une' place bien distinguée dans les théories politiques. Etouffée par tous les pouvoirs qui se trouvaient établis, privée encore <lcs ressources qui, avec le temps, lui acquirent de l'ascendant , il était naturel qu'elle apparût à peine aux regards de ceux qui réfléchissaient sur le gouvernement. En réalité elle était très-faible; il ne sérail dune point étonnant que , par un effet de L'influence «le la réalité sur les idées . la théorie ne vit dans le peuple qu'une portion abjecte de la société, indigne d'honneurs et «le bien-être, uniquement apte ;i obéir, à travailler, à servir.
Cependant, il est à remarquer que les idées prenaient des
lors une direction nouvelle; l'on peut môme assurer qu'elles étaient infiniment plus élevées, plus généreuses qve les faits. El C*est là une des preuves les plus convaincantes du développement intellectuel que le Christianisme avait opéré dans l'homme; un des témoignages les plus irrécusables en laveur de ce sentimenl profond de raison et de justice qu'il avait depuse dans le coaur de la société. Or, ces éléments ne pouvaient être étouliés par les faits les plus contraires et les plus violents, car ils se trouvaient appuyés sur les dogmes mêmes delà Religion, laquelle restait toujours ferme, en dépit des bouleversements, tel qu'un axe immobile reste debout au milieu des débris d'une machine en ruine.
En lisant les écrivains de cette époque, nous y trouvons établi, comme chose indubitable, le droit du peuple à ce qu'on lui administre la justice: on ne devra le blesser par aucune espèce de vexation; on répartira équitablement les charges; on n'obligera personne à faire autre chose que ce qui sera conforme à la raison et convenable au bien de la société : c'està-dire que res écrivains reconnaissent et établissent tous les principes sur lesquels doivent être basées les lois et les coutumes qui produiront un jour la liberté civile. Et cela est si vrai, qu'à mesure que les circonstances le permirent, ces principes se développèrent avec une extension et une rapidité extraordinaires; on en lit aussitôt de vastes et nombreuses applications, et la liberté civile poussa de si profondes racines clic/, les peuples de l'Europe moderne, qu'elle n'a plus dispara de leur sein, et qu'on l'a vue s'y conserver sous les formes du gouvernement absolu comme sous les formes du gouvernement mixte.
Pour achever d démontrer que les idées favorables au peuple étaient lilles du Christianisme, j'apporterai une raison qui me parait décisive. La philosophie qui régnait dans Les écoles à l'époque dont nous parlons, était celle d'Aristote. L'autorité d'Aristote ("tait d'un grand poids; on l'appelait par antonomase It Pkiio$ophe, un bon commentaire de ses ouvragée semblait être le plus haut point où l'on put arriver dans ces matières. El néanmoins, en ce qui concernait les rapports tle la société, les doctrines du publiciste de Stagyre n'étaient
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point adoptées ; les écrivains chrétiens envisageaient l'humanité d'un regard plus haut et plus généreux. Le dégradant enseignement d'Aristote sur les hommes nés pour la servitude, destinés à celte fin par la nature même , antérieurement à toute législation, les horribles doctrines sur l'infanticide les théories qui, d'uu seul coup, rendaient inhabiles au titre de citoyen tous ceux qui professaient les arts mécaniques ; en un mot, ces monstrueux systèmes que les philosophes de l'antiquité apprenaient, sans y songer, de la société qui les entourait, tout cela fut rejeté par les philosophes chrétiens. L'homme qui venait de lire la Politique d'Aristote, prenait en main la Bible ou les ouvrages d'un Père ; l'autorité d'Aristote était grande , mais celle de l'Eglise était plus grande encore; il fallait donc dès lors interpréter pieusement les paroles du philosophe païen, ou l'abandonner : dans l'un et l'autre cas, les droits de l'humanité étaient sauvés, ei c'était un effet de l'empire prépondérant de la foi catholique.
Une des causes qui contribuent le plus à arrêter le développement de l'élément populaire, en condamnant le plus grand nombre des habitants d'un pays à ne jamais sortir d'un état d'abjection et de servitude , est le régime des castes ; dans ce régime, les honneurs, les richesses, le commandement, se trouvent enchaînés, substitués de père en fils; une barrière sépare les hommes les uns des autres, et finit par faire considérer les plus puissants comme appartenant à une espèce plus relevée : l'Eglise s'est toujours opposée à l'introduction d'un si funeste système; et il fallait ne pas savoir ce que signifie le mot de caste pour en faire l'appiication au Clergé. Sur ce point, M. Guizot a rendu pleine justice à la cause de la vérité. Voici comment il s'exprime dans la Leçon 5e de son Histoire générale de la civilisation en Europe :
« Quant au mode déformation et de transmission du pouvoir dans l'Eglise , il y a un mot, dit-il , dont on s'est souvent Servi eu parlant du clergé chrétien , et que ¡"ai besoin d'é- < arter, c'est celui de caste. On a souvent appelé le corps des magistrats ecclésiastique.-, une caste. Cette expression n'est |>;¡- juste : l'idée d'hérédité est inhérente à l'idée de caste. Parcourez le monde; prenez tous les pays dans lesquels le
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régime «ios castes s'est produit, dans l'Imio , on Egypte, vous vene/ partout la caste essentiellement héréditaire ; c'est la transmission de la mémo situation, du même pouvoir de père
• ■il lils. Là où il n'y a pas d'hérédité, il n'y a pas de caste, il y a Corporation ; L'esprit de COrpS a ses inconvénients , mais est
très-différent de l'esprit de caste. < ha ne peut appliquer le mot de caste à l'Eglise chrétienté. Le célibat des prêtres a emperché que le clergé chrétien ne devint une caste.
■a Vous entrevoyez déjà les conséquences de cette différence. Au système de caste, au t'ait de l'hérédité, est attaché inévitablement le privilège ; cela découle de la définition même de la caste Quand les mêmes tondions, les mêmes pouvoirs deviennent héréditaires dans le sein des mêmes familles, il est clair que le privilège s'y attache, que personne ne peut les acquérir indépendamment de son origine. C'est , en effet, ce qui est arrivé ; là où le gouvernement religieux est tombe aux mains d'une caste, ii est devenu matière de privilège; personne n'y est entré que ceux qui appartenaient aux familles de la caste. Rien de semblable ne s'est rencontré dans l'Eglise chrétienne ; et non-seulement rien de semblable ne s'y
• •M rencontré, mais l'Eglise a constamment maintenu le principe de l'égale admissibilité de tous les hommes, quelle (pie fût leur origine , a toutes ses charges, à toutes ses dignités. La carrière ecclésiastioam , particulièrement du cinquième. au douzième siècle , etail ouverte à tous. L'Eglise se recrutait dans tOUS les rangs , dans les inférieurs comme dans les supérieurs, plus souvent même dans les inférieurs. Tout tombait autour d'elle sous le régime du privilège ; elle maintenait seule le principe de l'égalité , 'le la concurrence ; elle appelait seule toutes 1rs supériorités legitimes à la possession du pouvoir.
Cesl la première grande conséquence qui ait découlé naturel' kernent de ce qu'elle était un corps et non pas une caste, a
(le magnifique passage du publicisle français venge complètement l'Eglise catholique du reproche d'exclusivisme dont ou
a prétendu la flétrir; il m'offre aussi l'occasion de faire quelques reflexiona sur la bienfaisante influence du Catholicisme pour le développement de la civilisation en Saveur des classes populaires*.
H8 LE PROTESTAMISME
On sait combien de déclamations contre le célibat religieux sont parties de la bouche des prétendus défenseurs des droits de l'humanité; mais n est-il pas étrange qu'on n'ait pas compris, comme l'observe justement M. Guizot, que le célibat a précisément empêché le clergé chrétien de devenir une caste. Voyons, en effet, ce qui serait arrivé dans le cas contraire. Aux temps où nous nous reportons, l'ascendant du pouvoir religieux était illimité, et les biens de l'Eglise fort considérables ; c'est-à-dire que celle-ci avait dans ses mains tout ce qui est nécessaire pour qu'une caste puisse établir sa prépondérance et sa stabilité. Que lui manquait-il donc? La succession héréditaire, rien de plus; cette succession se serait établie par le mariage des ecclésiastiques.
Ce queje viens d'affirmer n'est pas une vaine conjecture, c'est un fait positif que je puis rendre évident, l'histoire à la main. La législation ecclésiastique nous apprend, par des dispositions remarquables, que toute la vigueur de l'autorité pontificale fut nécessaire pour empêcher cette succession de s'introduire. La force même des choses tendait visiblement a cette fin ; et si l'Eglise s'affranchit d'une pareille calamité, ce fut grâce à l'horreur qu'elle eut toujours de cette funeste coutume. Lisez le titre xvn du livre Ier des Decrétales de Grégoire, IX. ; les dispositions pontificales qui y sont contenues convaincront tout le monde que le mal dont je parle offrait des symptômes alarmants. Les termes dont se sert le pape sont les plus sévères que l'on puisse trouver : « Ad enormitaicm islam eraclicandum , » « observato Apostolici rescripti decreto f/uod successionem in Ecclesia Dei hereditariam detestatur. » « Ad extirpando» successiones à sanctis Dei Ecrlesiis studio (i)lius sollicitudinis debemus intendere. « Quia igitur in Ecclcsia successiones, et in praelaturis et dignitatibus ecclesiasticis statutis canonicis damnantur ; » ces expressions et d'autres du même genre montrent clairement que le danger olfrait déjà quelque gravité, et elles justifient la prudence du Saint-Siège i se réserver exclusivement le droit de donner des dispenses sur ce point.
Sans la continuelle vigilance de l'autorité' pontificale, l'abus aurait fait chaque jour des progrès , car on y était poussé
COMPARÉ AJO CAfHOLUaSME. 1-iO
par les sentiments les plus puissants de la nalure. Quatre siècles s'étaient écoulés depuis que les dispositions dont nous venons de parler avaient elé prises, et nous voyons encore,
en 1533 . le pape Clément Vil obligé de restreindre un canon d'Alexandre III. pour obvier a de graves .scandales dont le pieux pontife se lamente avec douleur.
Maintenant, suppose/, que l'Eglise ne se fût point opposée
de tontes ses Iones à un semblable abus, et que la coutume s'en lut généralisée; rappelen-vons d'ailleurs qu'en ces siècles de la plus crasse ignorance, ou les privilégiés étaient tout, le peuple avait à peine l'existence ci\ile, voyez s'il ne se serait pas formé une caste ecclésiastique à côté delataste nobiliaire, et si toutes les deux, unies par des liens de famille et d'intérêt commun, n'auraient point opposé un invincible óblele au développement ultérieur île la classe populaire, plongeant la société européenne clans l'avilissement où gisent les SOCÍété8, de l'Asie.
Tel aurait été le beau fruit du mariage des eeclésiaslique> , si la prétendue Réforme se fut réalisé quelques siècles plus tôt. En survenant au commencement du XVI' siècle, elle trouva la civilisation européenne déjà en grande partie formée ; elle se \it en présence d'un adulte à qui il ne fut pas facile de faire oublier ses idées et changer ses habitudes. Ce qui a eu lieu nous indiquera ce qui aurait pu avoir lieu. En Angleterre une étroite alliance se forma entre l'aristocratie laïque et le ce protestant ; et, chose remarquable, on a vu, l'on voit encore
dansée pays quelque chose qui ressemble à des castes, ave<' les modifications que devait naturellement amener ce grand
développement d'un certain genre île civilisation et de liberté auquel est parvenue la Grande-Bretagne.
Si dans le moyen âge le clergé-, en affermissant sa perpétuité au un yen de la succession héréditaire, se l'ut constitué en classe exclusive , u aurait-on pas vu naturellement s'établir
aussi l'alliance aristocratique dont nous parlons? et des ¡ois . qui aurait brisé cette alliance y l.es ennemis de I I ...li-e interprètent toute sa discipline et même quelques-uns de dogmes, en lui supposant des arrière-pensées, et ainsi ils considèrent laloidn célibat comme le résultai d'un dessein
intéressé. Il était cependant facile de remarquer que si l'Eglise n'eût eu que des vues mondaines, elle aurait bien pu se proposer pour modèle tous ces prêtres des autres religions qui ont formé une classe séparée , prépondérante , exclusive , poui laquelle la sévérité du devoir n'était point un mur d'airain contre les jouissances de la nature.
On objectera que l'Europe n'est point l'Asie , ce qui est certain ; mais l'Europe de nos jours et même celle du XVIe siècle n'est pas davantage l'Europe du moyen âge : dans ces siècles où personne ne savait lire ni écrire , à l'exception des ecclésiastiques , où toute la lumière était concentrée entre les mains du clergé, si celui-ci eût voulu plonger le monde dans les ténèbres, il n'aurait eu qu'à éteindre la torche avec laquelle il l'éclairait.
11 est aussi très-certain que le célibat a donné au clergé une force morale, un ascendant qu'il n'aurait pu atteindre par d'autres moyens ; mais cela prouve uniquement que l'Eglise a préféré le pouvoir moral au pouvoir physique , et que l'esprit de ses institutions est d'agir en exerçant directement une inilucncesur l'intelligence et le cœur. Or, n'est-ce pas une chose éminemment digne de louange , que d'employer le plus possible les moyens moraux afin de diriger l'humanité? N'est-ce point» un honneur pour le clergé catholique d'avoir réalisé par des institutions sévères contre lui-même, ce qu'il aurait pu faire en partie par des systèmes indulgents à ses propres passions et avilissants pour les autres? Ah ! l'on voit ici briller l'opération de Celui qui sera avec son Eglise jusqu'à la consommation des siècles.
Quelle que soit la valeur de ces réflexions, on ne pourra me contester que là où n'a point existé le Christianisme, le peuple s'est vu la victime d'un petit nombre, don! les mépris • •t les injures ont été la seule récompense de ses fatigues. Consultez l'histoire, l'expérience; le fait est général, constant, on n'y trouve pas même une exception dans ces anciennes républiques qui ont fait tant de bruit de leur liberté. Sous des formes libres, elles avaient l'esclavage; un esclavage proprement dit pour les uns; un esclavage recouvert de belles apparences pour cette multitude turbulente, qui servait aux
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caprices d'un tribun, ot croyait exercer sos sublimes droits en condamnant à l'ostracisme OU à la mort ses plus vertueux citoyens.
Parmi les chrétiens, il arrivait parfois que les apparences n'étaient point pour la liberté; mais le fond des choses lui était favorable ; si nous entendons par le mot de liberté l'empire de lois justes ayant pour but le bien-être de la multitude, et fondées Mirla considération, le profond respect qui sont dus aux droits de l'humanité. Observez toutes les grandes phases de la civilisation européenne aux temps où dominait exclusivement le Catholicisme; avec leurs formes variées, leurs origines distinctes, leurs penchants divers, toutes suivent un même chemin, elles tendent à favoriser la cause do grand nombre; ce qui se dirige vers ce but, dure ; ce qui le contrarie, périt. Comment se fait-il qu'il n'en ait pas été de même dans les autres pays? Si des raisons évidentes , des faits palpables ne manifestaient d'ailleurs la salutaire inlluencede la religion de Jésus-Christ , il devrait sullire d'une coïncidence si remarquable, pour suggérer de graves réflexions à quiconque médite sur le cours et le caractère des événements qui changent ou modifient la destinée du genre humain.
Quand on nous represente le Catholi» isme comme ennemi du peuple, on devrait nous indiquer une seule doctrine de l'Eglise sanctionnant les abus dont le peuple avait à souffrir, ou les injustices qui l'opprimaient; on devrait nous dire si, au commencement du XVIe siècle, alors (pie l'Europe se trouvait sous la domination exclusive de la religion catholique, le peuple n'était pas deja tout ce qu'il pouvait être, eu égard au cours ordinaire des choses. À coup sûr, il ne possédait pas les richesses qu'il a depuis acquises , et ses connaissances ne s'étaient point étendues autant qu'elles Tout fait dans des temps plus modernes; mais les progrès de ce genre sont-ils dus, par hasanl, au Protestantisme? Le Wf siècle ne s'inaugurait» il point sous de meilleurs auspices que le W , de même que celui-ci avait valu mieux que le XIV î Cela prouve que l'Europe, sous l'égide du Catholicisme, continuait de suivre une
marche progressive, et que la cause du grand nomine ne
souffrait aucun préjudice de l'influence du Catholicisme. Que
td2 LE PROTESTANTISME
si de grandes améliorations se sont opérées depuis, elles n'ont point été le fruit de ce qu'on appelle la Réforme.
Ce qui a donné le plus d'essor à la démocratie moderne, en diminuant la prépondérance des classes aristocratiques, ça été le développement de l'industrie et du commerce. Je n'examine pas ce qui avait lieu en Europe avant l'apparition du Protestantisme ; mais je vois du premier coup d'œil que, loin d'arrêter un semblable mouvement, les doctrines et les institutions catholiques devaient les favoriser, puisqu'il leur ombre et sous leur protection , les intérêts industriels et mercantiles se développaient d'une manière surprenante.
Personne n'ignore le merveilleux déploiement qu'ils avaient en Espagne; et ce serait une erreur de croire que ce progrès lut du aux Maures. La Catalogne , soumise exclusivement à J'influence catholique, se montre à nous si active, si prospère , si intelligente dans L'industrie et le commerce, qu'on n'oserait croire à la haute perfection où elle avait porté toute chose, si des documents irrécusables n'en faisaient foi. Lisez les Mémoires historique* sur la marine , le commerce et les arts de V antique cité de Barcelone, de notre célèbre Capmany; ne doit-on pas être fier d'appartenir à cette nation catalane, dont les aïeux entreprenaient si audacieusement toute chose, ne permettant jamais que d'autres hommes marchassent devant eux dans la carrière de la civilisation et de la culture?
Tandis que ce noble phénomène se réalisait au midi de l'Europe, l'association des villes anséatiques , dont l'origine se perd dans les siècles du moyen âge, s'était créée au nord. Elle parvint avec le temps à être assez puissante pour mesurer ses forces avec celles des rois. Ses opulents comptoirs , «tal il ¡s sur plusieurs points de l'Europe, et favorisés par des privil< avantageux, ['élevèrent au rang d'une véritable puissance. Non contenir du pouvoir dont elle jouissait dans son pays et en Suède, en Norvège, en Danemark, elle l'etendait jusqu'en Angleterre et en Russie; Londres et Novgorod admiraient les brillants établissements de ces marchands hardis, qui, à force de richesses , se faisaient accorder des privilèges exorbitants, qui avaient leurs magistrats particuliers, et constituaient un Etat indépendant au centre des pays étrangers.
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C'est une chose bim remarquable que la ligue anséatique ait pris pour modèle lea communautés religieuses, dans tout 06 qui concernait le système de vie des employés de ses comptoirs. Ses employés mangeaient en commun, avaient des dortoirs communs, et nul d'entre eux ne pouvait se marier. S'il contrevenait à cette loi, il perdait les droits d'associé anséatique et de citoyen.
En France, les classes industrielles s'organisèrent aussi de maniere à mieux résister aux éléments de dissolution qui se trouvaient dans leur sein; et précisément ce changement si fécond en résultats fut dû à un roi que l'Eglise cathoHque vénère sur ses autels. L'Etablissement pour les métier} de Paris favorisa puissamment l'essor de l'industrie, en la rendant plus intelligente et [)lus morale; et quels que fussent les abus qui s'introduisirent dans cri te organisation, on ne peut nier que saint Louis n'ait satisfait à un grand besoin , en organisant les métiers de la meilleure manière qu'il se pouvait, eu égard a l'état arriéré de ces temps.
Et que dirons-nous de l'Italie qui comptait dans son sein les puissantes républiques de Venise, de Florence, de Gènes, de Pise? On a peine à croire à l'essor que l'industrie et le commerce avaient pris dans cette péninsule, et au développement qu'y avait reçu, par une conséquence naturelle, l'élément démocratique. Si l'influence eût été de soi si dépressive, si le souffle de la cour romaine eût été mortel pour le progrès des pésales, o'est-il pas vrai que les effets s'en seraient surtout lait sentir là où ces influences pouvaient agir de plus près? D'OÙ \ieiit donc que tandis qu'une grande partie de l'Europe gémissait sous l'oppression féodale, la classe moyenne, dont les seuls iiti"S de noblesse étaient les fruits de l'intelligence et du travail , se montrait en Italie si puissante , si brillante , si florissante? Je ne prétends point que ce développe- Haut fût dû aux papes, mais du moins il faudra convenir que les papes n'y mettaient point d'entraves.
<>r,si nous remarquons on semblable phénomène en Espagne, et particulièrement dans la couronne d'Aragon où l'influence pontificale était grande; s'il en est de même au nord de l'Europe, habité par des peuples «pie le Catholicisme seul
i M LE PROTESTANTISME
avait civilisés ; si enfin le même phénomène se réalise avec plus ou moins de rapidité dans tous les pays exclusivement soumis aux croyances et à l'autorité de l'Eglise, il nous sera permis d'en conclure que le Catholicisme n'a rien en soi de contraire au mouvement de la civilisation , et qu'il ne s'oppose point à un juste et légitime développement de l'élément populaire.
Je ne puis comprendre avec quels yeux il a fallu étudier l'histoire pour gratifier le Protestantismo de l'honneur d'être favorable aux intérêts de la multitude. Son origine fut essentiellement aristocratique, et dans les pays où il a réussi à prendre racine, il a établi l'aristocratie sur des fondements si profonds que les révolutions de trois siècles n'ont pas sufii à la renverser. Voyez, pour preuve de cette vérité, ce qui s'est passé en Allemagne, en Angleterre et dans tout le nord de l'Europe.
On a dit que le Calvinisme était plus favorable à l'élément démocratique, et que s'il eût prévalu en France, il y aurait substitué à la monarchie un système de républiques federativas. Quelle que soit la valeur de cette conjecture sur un changement qui , à coup sûr, n'eût pas été très-favorable à l'avenir de cette nation , il n'en est pas moins avéré qu'on n'aurait pu tenter en France d'autre système que celui d'une aristocratie,; car les circonstances , à cette époque, ne permettaient pas autre chose, et les grands seigneurs qui se trouvaient à la tète des innovations religieuses n'auraient point consenti à une autre organisation.
Si le Protestantisme eût triomphé en France, peut-être les pauvres de ce pays eussent-ils voulu , à l'exemple de ceux d'Allemagne, réclamer une part du riche butin ; mais à coup sûr la dureté proverbiale de Calvin ne leur eût pas été pins avantageuse que ne le fut pour les Allemands la furieuse étourderie de Luther. Probablement ces miserables villageois qui , d'après la relation des écrivains contemporains . ne mangeaient que du pain de seigle, ne goûtaient jamais de viande, dormaient sur un tas de paille el n'avaient pour oreiller qu'un morcean de bois, n'auraient pas été plus heureux que leurs frères d'Allemagne, s'iK se fussent avisés «h- réclamer à leur profil les conséquences des nouvelles doctrines : ainsi que œk
«-ut lieu an delà du Khin , on M ¡08 aurait point chatios , mais exterminés.
En Angleterre , la subite disparition des couvents produisit le paupérisme; 1rs biens ayant passé anx mains <les laïques, les religieux chassés, de leurs demeures et .1rs indigents qui viraient de l'aumône de ces pieux établissements se trouvèrent vins moyen de subsistance. Et remarquez bien que le préjudice ne fui pas passager ¿ il a continué jusqu'à nos jours, et e'esl encore le plus grand mal qui afflige la Grande-Bretagne le n'ignore pas combien il a été dit que l'aumône encourage la fainéantise; mais ce qui est certain, c'est que l'Angleterre avec ses lois des pauvres, avec sa charité légale, olliv un bien pins grand nombre d'indigents que les pays catholiques. ( >n me fera difficilement croire que ce soit un bon moyen de développer l'élément populaire, que de laisser le peuple mourir de faim.
11 fallait qu'il y eût dans le Protestantisme quelque chose qui ne sourit pas ;m\ démocrates de cette époque, puisque nous voyons qu'y ne put trouvée accueil en Espagne ni en Italie, les deux pays on le peuple avait le plus de bien-être et de droits. Et cela est d'autant plus digne d'attention que nous voyons les innovations religieuses prendre sans peine là où dominait l'aristocratie féodale. On me parlera des Provinces-l'nies; mais cet exemple prouve uniquement que le Protestantisme, avide d'avoir des soutiens , s'alliait volontiers avec loii> les mécontents. Si Philippe II eût été un zélé protesiant , les Provinces-Unies auraient peulnôtre allégué qu'elles
ne voulaient pins lester soumises a 1111 prince hérétique.
Ces provinces furent longtemps sous l'influencé exclusive du Catholicisme, et néanmoins elles prospérèrent; l'élément
populaire se développait dans leur sein sans trouver que la
religion lui fit obstacle. Précisément au commencement du seizième siècle, elles firent la découverte qu'elles ne pouvaient
pins prospérer sans abjurer la loi des aienx ! Observe/ I;i
situation géographique des ProvincesrUnies , voyez-les entourons de Réformés qui leur offrent da secours, et vous farou-
\eie/. dans l'ordre politique la raison que vous cherchez vainement dans d'imaginaires alunites du système protestant avec les intérêts du peuple (s).