COMMENT S'EST FORTIFIÉE LA MONARCHIE EN EUROPE
En jetant un coup d'œil sur l'état de l'Europe au quinzième siècle, ony découvre facilement qu'un pareil ordre de choses ne pouvait durer , et que des trou éléments qui se disputaient la préférence, l'élément monarchique «levait nécessairement prévaloir. Et il n'en pouvait «'lie autrement , car on a toujours vu que les sociétés, après un long période de trouble et d'agitation, finissent par venir se placer à l'ombre du pouvoir qui leur offre le plus de sécurité- et de bien-être.
En voyant, d'un côté, ces grands feudatai res si orgueilleux, m exigeants, si turbulents, ennemis les uns des autres et rivaux
du roi comme du peuple; de l'autre côté, les communes dont l'existence se présente sous des formes si diverses, dont les droits, les privilèges, les /itero*, les libertés, offrent un aspect si varié et si complexe, dont les idees n'ont pas de direction constante et bien marquée, on comprend tout d'abord que ni les uns ni les autres ne sont île force a lutter contre le pouvoir royal que Ton .voit agir déjà d'après un plan fixe et un système déterminé j épiant toutes les occasions qui peuvent lui être favorables. Qui n'a pas remarqué la sagacité avec laquelle Perdinand-le-Catholique développe et implante son idée dominante, celle de centraliser le pouvoir, de lui donner de la vigueur, de rendre son action forte, régulière et universelle, c'est-à-dire de fonder une véritable monarchie? Et comment ne pas voir un digne et plus ('minent continuateur de cette politique dans l'immortel Ximenès?
On se tromperait si l'on croyait que ce fût là un mal pour les nations. Tous les publicistes conviennent qu'il fallait donner du nerf et de la stabilité au pouvoir, empêcher que son action ne lut faible ou intermittente; or, le véritable pouvoir n'avait alors d'autre représentant fixe que le trône. C'est ainsi que, fortifier et agrandir le pouvoir royal, fut une véritable nécessité; tous les plans, tous les efforts des homiii's aillaient été impuissants à y mettre obstacle. Reste à savoir néanmoins si cet agrandissement du pouvoir royal dépassa les bornes convenables; et c'est ici qu'on doit mettre face à face le ! hrolestanl ¡sine et le Catholicisme , afin de savoir si l'un des deux fut coupable, lequel fut coupable, et jusqu'à quel point il le fut.
C'est une matière fort importante et curieuse, mais en même temps diffi ¡le et délicate. En effet, on a tellement changé le sens des mots dans ces derniers temps, l'aversion que les partis professent 'es uns contre les autres est si profonde, chacun d'eux repousse avec tant d'impétuosité toul ce qui, même de loin, ressembla à ce qui est loué par ses
adversaires, que C'est une entreprise ardue de faire seulement
entendre l'état de la question et la signification des mots. Je
demande aux hommes de toutes les opinions une chose : c'est
de suspendre leur jugement jusqu'après avoir lu en entier ce
que je vais exposer sur ce point : s'ils y consentent , s'ils ne s'emportent pas dès la première parole dont ils seront choqués ; en un mot, s'ils ont assez de force pour entendre avant de juger, je suis sûr que, si nous ne tombons pas tout à lait d'accord, ce qui est impossible au milieu d'une si grande variété d'opinions , du moins ils ne pourront s'empêcher d'avouer que le point de vue sous lequel je considère les choses ne manque pas des apparences de la raison , et que mes conjectures ne sont pas dépourvues de fondement.
Je commencerai d'abord par mettre complètement de côté la question de savoir s'il fut avantageux ou non pour la société que, dans la plupart des monarchies européennes, le pouvoir royal demeurât sans frein d'aucune espèce, excepté celui que l'état des idées et des mœurs lui imposait naturellement. Les uns seront pour l'affirmative, les autres pour la négative; et je n'ai pas besoin de signaler par leurs propres noms ceux qui figurent dans l'on ou l'autre parti. Le mot de liberté , pour bien des gens , est un mot de scandale; de même que le mot de pouvoir absolu est pour d'autres le synonyme de despotisme. Or, quelle est la liberté que les premiers repoussent avec tant de force? que signifie ce mot dans leur dictionnaire? Ils ont vu passer sous leurs yeux la révolution française . chargée d'iniquités, d'effroyables crimes, et ils l'ont entonara crier sans cesse liberté; ils ont vu ta révolution espagnole, avec ses vociférations de mort, ses excès sanglants, ses injustices, son mépris pour tout ce que les Espagnols avaient toujours eu de plus vénérable et de plus sacrée et cependant ils entendaient aussi celte révolulioncrier liberté. Que devait-il s'ensuivre? Ce que nous voyons : ils ont attache l'idée de liberté- à ton te espèce d'impiétés et de crimes, <t par conséquent ils l'ont haie, ils l'ont repoussée, iis l'ont combattue les armes à la main.
En vain leur a-t-on dit qu'il y avait eu jadis des (cites; ils ont répondu que ces cortes n'étaient point connue celles de
nos jours. Kn vain leur a-t-on rappelé «pie nos lois consacraient
le droit de la nation à intervenir par son vote dans la levée des impôts; ils ont répondu : « «Nous le savons bien, mais ceux qui s'en mêlent aujourd'hui ne représentent pas la nation ; ils ne se servent de ce prétendu titre que pour rendre
( OMftJftá U < Ullol.ICISME. IW
;i la fois le roi et le peuple esclaves. » On leur a opposé que 1rs représentants des diverses classes; intervenaient autrefois dans les grandes affaires de l'État. « Quelle classe de l'Étal représentez-vous? ont-ils répondu, muís, qoi dégrade! le monarque, insultes et persécutes la noblesse;,, outragez et dépouillez le clergé, taisant mépris du peuple, vous raillant de ses mœurs et de ses croyances? Qui représentez-vous donc? Serait-ce la nation espagnole, lorsque vous foulez aux pieds sa religion et ses lois, lorsque vous provoque/, de tous côtés la dissolution sociale , et que vous faites couler le sang à torrents? Comment vous intitulerez-vous les restaurateurs de nos lois fondamentales, lorsque nous ne trouvons rien ni ilans vous, ni dans mis actes, qui marque le véritable Espagnol; lorsque toutes vos théories, vos plans, vos projets, ne sont quede mesquines copies de livres étrangers trop connus, lorsqu'enfin vous avez oublié jusqu'il notre langue?»
Je prie mes lecteurs de jeter les yeux sur les collections de journaux , les bulletins des cortes et les autres documents qui nous soûl restés des deux époques de 1812 et 1820; qu'ils se rappellent aussi les choses dont nous venons d'être témoins; qu'ils parcourent ensuite les monuments des époques antérieures, nos codes, nos livres, tout ce qui peut retracer le caractère, les idees, les coutumes du peuple espagnol, et alors , la main sur le cœur , quelles que soient leurs opinions politiques, qu'ils nous disent, sur l'honneur, s'ils trouvent la moindre ressemblance entre le passe et le présent; s'ils ne sont pas, des le premier coup d'œil, frappés d'une vive opposition, d'une contradiction violente, s'ils ne voient pas entre les deux époques un abiine , et un abime qu'on ne pourrait combler , je le dis a\ec douleur, sans entasser de nouveau des ruines, des cendres, des cadavres, sans verser des torrents de sang.
En plaçant la question hors de l'atmosphère empoisonnée des passions et loin du trait irritant du souvenir, on pourrait fort bien, il < st vrai, examiner s'il convenait <>u non que l'autorité royale s'accrût jusqu'au point de rester libre de toute espèce d'entrave, dans les* affaires mêmes les plus capitales et relativement au vote de l'impôt. En ce cas, la quesm. — m. 15
tion serait simplement historique-politique; elle ne pourrait être confondue avec la pratique actuelle ; par conséquent elle n'affecterait ni les intérêts, ni les opinions de notre temps.
Quoi qu'il en soit, je veux laisser cela de côté, et ne rien rappeler de ce qui a été pensé et dit sur cette matière ; j'entre dans l'hypothèse que ce fut alors un malheur pour les peuples et un obstacle aux progrès de la vraie civilisation, devoir disparaître du mécanisme de la machine politique tous les éléments, sauf l'élément monarchique. A qui en fut la faute?
On doit tout d'abord remarquer que le plus grand accroissement du pouvoir royal en Europe date précisément de l'époque du Protestantisme. En Angleterre , à partir d'Henri VHI, ce qui prévalut ne fut pas même la monarchie, mais un despotisme si cruel que les excès n'ont, pu être déguisés par de vaines apparences de formes impuissantes. En Fiance, après la guerre des Huguenots , le pouvoir royal se montre plus absolu que jamais ; en Suède, Gustave monte sur le trône, et, dès cet instant , les rois exercent un pouvoir presque illimité. En Danemark, la monarchie continue et se fortifie; on Allemagne, on voit se former le royaume de Prusse, et prévaloir généralement les formes absolues; en Autriche, l'empire de Charles-Quint s'élève avec toute sa puissance et sa splendeur; en Italie , les petites républiques disparaissent peu ;i pi u , et les peuples , sous un titre quelconque, se rangent à la domination des princes; en Espagne, enfin , les antiques cortés de Castillo , d'Aragon , de Valence et de Catalogne tombent en désuétude; c'est-à-dire qu'au lieu devoir, par l'avènement du Protestantisme, les peuples faire un pas vers les formes représentatives, nous remarquons, au contraire, qu'ils marchent rapidement vers le gouvernement absolu. Ce fait est certain, incontestable; on n'a peut-être pas fait assez d'attention :ï une coïncidence si singulière, mais elle n'en est pas moins réelle, et , à coup sûr, elle est faite pour suggérer de nombreuses el délicates réflexions.
Cette coïncidence fut-elle purement accidentelle? Y eut-il quelque connexion secrète entre le Protestantisme et le développement, l'établissement définitif des formes absolues? Je le crois ; et j'ajouterai même que , si le Catholicisme eût gardé
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une domination exclusive sur l'Europe, lo pouvoir royal se sciait doucement limite, que les Îiirnii's représentatives n'auraieut peut-être pas r<>ui|>le|eiueut disparu , i|iit' les peuples auraient continue de prendre part aux a lia i res nationales, que nous nous humerions inliniment plus avancés dans la carrière de la civilisation, plus formes à la jouissance de la vraie libelle, et que cette liberté ne se rai lâcherait pas dans notre Déniée ■< des scènes d'horreur. Oui, la malencontreuse reforme a ('aussi' la marche des sociétés européennes ; elle a altère' la civilisation, cree des nécessites qui n'existaient pas, et formé des vides qu'elle n'a pu combler; plusieurs elemento de bien furent détruits par elle ; elle changea par conséquent ji sqifaux racines les conditions du problème politique : c'est ce que je crois pouvoir démontrer.