DEUX SORTES DE DÉMOCRATIE
II y a dans l'histoire de l'Europe un fait capital, consigne a tontes ses pages et encore visible de nos jours, c'est la mar- < lie parallèle de deux déuiocral ies qui , parfois semblables en apparence, ont en réalité une nature, une origine et un but fort différents. L'une e*( basée sur la connaissance de la dignité de i'hoiuine et du droit qui lui appartient de jouir d'une certaine liberté conforme à la raison et à la justice. Avec des idees pins OD moins claires, plus ou moins uniformes sur la véritable origine de la société et du pouvoir, celle-ci en a du
moins de fort nettes, de fort précises et fixes sur le véritable objet et la lin de l'UB eldel'aulre : que le droit de commander vienne directement et immédiatement de Dieu, ou qu'on le suppose communiqué primitivement à la société et transmis
ensuite à ceux qui gouvernent , elle est toujours d'accord (píele pouvoir est pour !«■ bien commua , et que s'il ne dirige pas
SOS actions vers ce bien , il tombe dans la tyrannie.
Les privilèges, les honneurs, les distinctions de tout genre.
sont approchés par elle de sa pierre de touche favorite , le bien commun; tout ce qui est contraire à ce bien, est rejeté comme nuisible ; tout ce qui n'y sert pas , est élagué comme superflu. Convaincue que les seules choses qui aient une valeur réelle, digne d'être prise en considération dans la distribution des fonctions sociales, sont le savoir et la vertu , cette démocratie réclame sans cesse qu'on les cherche pour les élever au faîte du pouvoir et de la gloire; elle veut les aller chercher jusqu'au sein de l'obscurité la plus profonde. Un noble qui, fier de ses titres et de son blason, vante les hauts laits de ses aïeux sans savoir les ¡miter, est à ses yeux un objet de ridicule ; c'est un homme qu'elle laissera jouir de ses richesses pour ne point blesser le droit sacré de propriété, mais à qui elle ôtera par tous les légitimes moyens l'influence qu'il pourrait tirer de la noblesse de son sang. Enfin, si elle prend en considération la noblesse, la naissance ouïes richesses , ce n'est point à cause de ce que ces avantages sont en soi, mais parce que ce sont des signes qui font présumer une éducation plus accomplie , plus de savoir et de probité.
Pleine d'idées généreuses , cette démocratie, qui place au plus haut degré la dignité de l'homme, qui rappelle les droits sans oublier les devoirs, s'indigne au seul nom de tyrannie : elle hait la tyrannie, la condamne, la repousse, s'occupe perpétuellement de trouver le moyen le plus propre à la prévenir. Sage et calme, comme il convient à une inséparable compagne de la raison et du bon sens , elle s'arrange fort bien de la monarchie ; mais on peut assurer que son désir, en général, a été- que les lois du pays, de manière ou d'autre, missent une borne aux excès des rois. Elle a compris que l'écueil contre lequel ceux-ci couraient le risque de se briser, était l'excès des contributions imposéesau peuple. Aussi s;i pensée favorite, qu'elle n'a jamais abandonnée, lois même que celle pensée était impraticable, a été «le restreindre les facultés illimitées du pouvoir en matière de contributions. Une autre pensée l'a aussi dominée, celle d'empêcher que la volonté de l'homme ne prévalût dans la confection ou l'application des lois : elle a toujours désiré d'être garantie e1 assurée de quelque manière que la volonté n'usurperait pas la place de la raison.
COMl'Allf. Al CATHOLICISME. 175
La furor clr CC( universel désir a été telle, qu'il s'est communique d'une manière indélébile aux mœurs européennes; cl les monarques les plus absolus n'ont pu refuser d'y donner satisfaction. Ainsi, une chose fort digne de remarque, c'est qu'on a toujours vu autour du trône, des conseils respectables dont FexisleiK e était assurée ou par les lois ou par les coutumes nationales. Cea conseils ne pouvaient certainement pas émaner en toutes circonstances l'indépendance dont ils avaient besoin pour remplir complètement leur objet, mais ils ne laissaient pas de produire un grand bien ; car leur existence >t nie était une éloquente protestation contre les ordonnant es injustes et arbitraires; c'était une magnifique personuitication de la raison et de la justice, marquant di\ doigt les limites sacrées qui doivent rester à jamais inviolables au plus puissant monarque. De là vient aussi que les souverains en Europe n'exercent [tas la faculté de juger par e;;x-mémes; différents en cela des sultans. Les lois et les mœurs de l'Europe repoussent énergiquement cette faculté aussi funeste au peuple qu'au monarque ; et le seul récit d'un semblable attentat soulèverait contre son auteur l'indignation publique.
Tout cela signifie que ce principe tant vanté, que ce n'est point le monarque qui commande, mais la loi, est déjà reçu en Europe depuis des siècles ; longtemps avant que les publicistes modernes en eussent fait une emphatique énonciation, ce principe était en vigueur chez toutes les nations européennes. On dira peut-être que s'il en était ainsi dans la théorie, il n'en était pas de même dans la pratique : je ne nie point qu'il n'y eût des exception! reprehensibles; mais, en général, le principe était respecté. Pour point de comparaison , prenons le règne le plus absolu des temps modernes , le pouvoir il dans son extension la plus illimitée , dans tout son éclat, à son apogee, le règne où le roi a pu dire avec trop d'orgueil . mais aussi avec vérité : L'Etat, c'est moi , celui tle Louis \1V. Il dura plus d'un demi-siècle , avec une variété et une complication étonnantes d'événements; combien de morts, de confiscations, de bannissements y compta-t-on , exécutes sur un ordre royal , sans forme judiciaire Y Peut-être citera-t-on quelques ai te, arbitraires de ce tempsdà; mais
17i LE PROTESTANTISME
qu'on les compare avec ce qui se passe dans des circonstances equivalentes , chez les peuples vivant hors de l'Europe; qu'on se rappelle ce qui avait lieu au temps de l'empire romain et les excès des royautés absolues partout où ne régnait point le Christianisme ; et l'on verra que les excès commis dans les monarchies européennes sont à peine dignes qu'on en fasse mention.
Cela prouve que la distinction faite entre les gouvernements monarchiques, absolus ou despotiques, n'est point arbitraire et fictive : quiconque connaît la législation et l'histoire de l'Europe , sait bien que celte distinction est véritable , et il ne pourra s'empêcher de sourire à ces déclamations fougueuses dans lesquelles la méchanceté ou l'ignorance s'efforcent de confondre les deux systèmes de gouvernement.
Cette limite imposée au pouvoir, ce cercle de raison et de justice que nous voyons toujours tracé alentour , soit qu'il ait uniquement sa garantie dans les idées et les mœurs , ou dans les formes politiques, tire principalement son origine des idées répandues par le Christianisme. C'est le Christianisme qui a dit : « La raison et la justice , le savoir et la vertu sont tout ; la simple volonté de l'homme , sa naissance , ses titres., ne sont rien considères uniquement en soi. » Ces paroles ont pénétré partout, du palais des rois à la chaumière du pauvre; et dès qu'un peuple entier a été imbu de semblables idées, le despotisme asiatique y est devenu impossible. En effet , en l'absence même de toute forme politique mettant une borne au pouvoir du monarque , celui-ci n'a pas moins entendu de tous côtés résonner à ses oreilles une voix qui lui disait : « Psous ne sommes point tes escla- . nous sommes tes sujets; tu es roi, mais lu es homme, et un homme qui , aussi bien que nous, dois le présenter un jour devant le Suprême Juge; tu peux l'aire des lois, mais seulement pour notre bien ; tu peux nous demander des tributs, mais uniquement ceux qu'il faut pour le bien commun; tu ne peux nous juger selon ton caprice , lu ne le peux que conformément aux lois ; tu ne saurais nous enlever nos propr jetés sans te rendre plus coupable qu'un voleur ordinaire, ni attentera nos vies, de la seule volonté , sans être un as-
COMÍMíí M CATHOLICISME. 175
sassin ; le pouvoir que lu as reçu n'est point fait pour tes :iis. s cl les plaisirs i ou pour la satisfaction de les passions, mais uniquement pour notre bonheur ; tu es une personne consacrée exclusivement au bien publie; si tu l'oublies, tues BU tyran. »
Mais malheureusement, à côté de cet esprit d'indépendance légitime,* de raisonnable liberté, à côté de cette juste, noble, érense démocratie, il s'en est toujours trouvé une autre formant avec celle-là le plus vif contraste; et la dernière a l'ait le plus grand tort à l'autre en l'empêchant d'atteindre l'objet deses justes prétentions. Erronée dans ses principes, perverse dans ses intentions, violente, injuste dans sa maniere d'agir, celle-ci a partout marqué ses traces par un ruisseau de sang: au lieu de procurer aux peuples la vraie liberté, elle n'a servi qu'à leur enlever celle qu'ils avaient déjà ; ou si réellement elle lesa trouvés gémissant sous un joug de servitude, elle n'a été propre qu'à faire river leurs chaînes. S'alliant toujours aux [tassions les plus misérables , elle s'est montrée comme la bannière de tout ce que la société a de plus vil et de plus abject : elle a groupé à ses côtés tous les hommes turbulents el malintentionnés; en fascinant par de trompeuses paroles mie tourbe de misérables, en alléchant ses satellites par le succulent appât île la dépouille des vaincus, elle a été ne éternelle semence de troubles, de scandales, de haines acharnées qui ont enfin porté leur fruit naturel : la persécution, les proscriptions, les échafauds. Son dogme fondamental a cti' de nier l'autorité , «le quelque genre qu'elle fût : son but constant, île la détruire : la récompense qu'elle prétendait île ses travaux . c'était de se faire un trône sur des monceaux de ruines, <l'a\oir pour s'assouvir le sang de milliers de victimes, et de se livrer, pendant le partage d'un sanglant butin, à la folle joie d'une grossière orgie.
Dans tous les temps , dans tons les pays , on a vu des trou-
bles, des soulèvements populaires, des révolutions; mais, depuis sepi s], ¡les, l'Europe nous présente ces scènes avec
Un Caractère si Singulier , «pie l'attetttion <l«' tous les philosophes doit y trouver !«■ plus «ligne sujet de réflexion. Eu effel , ces tendances à la dislocation sociale, tendances doid il n'est
pas difficile de découvrir l'origine daus le cœur même de l'homme , n'ont pas seulement existé au sein de l'Europe , elles s'y sont élevées à l'état de théorie, elles y ont été défendues sur le terrain des idées avec toute l'obstination , avec tout l'entêtement de l'esprit deséete ; et toutes les fois que l'occasion s'en est présentée , on les a vues mises à effet avec audace, avec ténacité , avec acharnement. Extravagances et délires , tel était l'ensemble du système ; obstination , esprit de prosélytisme, monstruosités et forfaits, tels sont les caractères dont son implantation a été accompagnée. A toutes les pages de son histoire , cette vérité se trouve attestée en caractères de sang : heureuse notre nation si elle n'eût dû en faire l'expérience 1
L'Europe est semblable à ces hommes d'une haute capacité, d'un caractère actif et audacieux, qui dans le bien sont les meilleurs, et dans le mal les jures. A peine y a-t-il en Europe un fait de quelque gravité qui puisse rester isolé; il n'y a point une vérité qui ne soit utile, ni une erreur qui ne soit funeste. La pensée tend toujours à se réaliser , et les faits, à leur tour, appellent constamment la pensée à leur appui. S'il y a des vertus, on en dit la raison , on en cherche le fondement dans des théories élevées ; s'il y a des crimes , on s'efforce de les disculper , et pour y réussir on les appuie sur des systèmes pervers. La nation qui fait le bien ou le mal, ne se contente pas de le pratiquer seule à l'écart ; elle s'efforce de le propager, et n'a pas de repos que ses voisins ne l'imitent. Il y a quelque chose de plus qu'on ehétif prosélytisme se bornant à certains pays; on dirait que toutes les idées naissent chez nous avec une prétention à l'empire universel. L'esprit de propagande ne date pas de la Révolution française, ni même du XVI" siècle : dès les premières lueurs de la civilisation, dès que L'intelligence commence à donner des signes de quelque activité, ce phénomène se présente, et d'une manière remarquable* Dans l'Europe si agitée du XII' etdu XIII1 siècle, nous voyons l'Europe du XIX'; de même «pie les linéaments confus d'un germe contiennent les formes de l'être futur.
Une grande partie des sectes qui troublèrent l'Eglise à da-
COMPARÉ Al CATHOLICISME. i 7"
tor du X'1 siècle étaient profondémenl révolutionnaires; ou bien elles sortaient directemeal de la funeste démocratie que
je virus de rappeler , ou bien «'lies y cherchaient leur appui. Malheureusement . cette même démocratie, inquiète, injuste, turbulente, qui avait compromis le reposée L'Europe dans les siècles antérieurs au XVI* , trouva dans le Protestantisme ses plus fervents propagateurs: parmi les nombreuses sectes entre lesquelles se fractionna aussitôt la fausse Réforme, les unes lui ouvrirent le passage , les autres la prirent pour drapeau. Et quels effets en devaient résulter dans l'organisation politique de l'Europe? Je le dirai nettement: il en devait résulter la disparition de ces institutions politiques ai. moyen desquelles les diverses élusses de l'Etal prenaient part à ses affaires. <>r, comme il était fort difficile, vu le caractère, les idees et les îiiu'ins des peuples européens, qu'ils se soumissent pour toujours à leur nouvelle condition ; comme il ne pouvait se faire que leur inclination dominante ne les poussât pas à mettre une borneà l'extension du pouvoir, il était aussi fort naturel qu'avec le temps, des révolutions survinssent; il • lait naturel que les générations futures fussent témoins de grandes catastrophes , telles que la Révolution anglaise au XVII sieele et la Révolution française au XVIIIe.
Il fut un temps ou il pouvait être difficile de comprendre ces vérités ; ce temps n'est plus : les révolutions dans lesquelles depuis quelques siècles vivent plonges successivement les divers peuples de l'Europe, ont misa la portée des moins intelligents celte loi qui se réalise constamment dans la société, savoir : que l'anarchie conduit au despotisme, et (pie
le despotisme engendre l'anarchie. Jamais , en aucun temps, en aucun pays (l'histoire et l'expérience sont là et le prouvent}, on a'a répandu des idées anti-sociales, inoculé aux peuples l'esprit d'insubordination et de rébellion , sans provoquer presque aussitôt l'emploi de l'unique remede qui appartienne aux nations dans un semblable conflit, l'établissement d'un gouvernement très-fort, qui, avec justice on injustice, légitimement <>u non, leve un liras de 1er sur (ont le monde, fait incliner tous les fronts , courbe toutes les tètes. Au bruit
et au tumulte , Buccède le plus profond silence ; les peuples se
i 78 LE PROTESTANTISME
résignent alors facilement à leur nouvel état, car ils savent, par réflexion et par instinct, que , bien qu'il soit fort bon d'avoir un certain degré de liberté, le premier besoin des sociétés est leur propre conservation.
Que se passe-t-il en Allemagne , après l'introduction du Protestantisme par suite (1rs révolutions religieuses? Ou propage des maximes destructives de toute société, des factions surgissent, des insurrections ont lieu ; sur les champs de bataille et sur les échafauds , le sang coule à torrents ; mais aussitôt l'instinct de la conservation sociale commence à agir, et, loin que les formes populaires s'établissent et prennent racine, tout tend à l'extrême opposé. N'était-ce pas dans ce pays qu'on avait tant flatté le peuple par la perspective d'une liberté illimitée, d'une répartition des propriétés et même de la communauté des biens , enfin , par la promesse de l'égalité la plus absolue en toutes choses? Et voilà que dans ce même pays prévaut l'inégalité la plus choquante : l'aristocratie féodale y conserve toute sa vigueur. Dans d'autres contrées, où l'on n'ava'.t pas fait tant d'étalage de liberté et d'égalité, à peine distingue-t-on les limites qui séparent la noblesse du peuple; en Allemagne , la noblesse se conserve encore riche , prépondérante, environnée de titres, de privilèges, de distinctions <!<• toute espèce. Là où l'on a crié contre le pouvoir des rois. où l'on a proclamé que le nom de roi est synonyme de tyran , que la loi n'est autre chose que l'oppression, on voit s'élever la monarchie la plus absolue ; et l'apostat de l'ordre teutoniquc fonde ce royaume de Prusse, dans lequel les formes représentatives n'ont pu encore pénétrer. En Danemark, le Protestantisme s'établit ; à seseóles le pouvoir absolu penBSC aussi de profondes racines ; on voit s'ériger en Suède, précisément à la même époque, Le pouvoir des Gustave.
Que se passe-t-il en Angleterre? Ees Formes représentatives n'ont pas été introduites dans ce pays par le Protestantisme; elles y existaient des siècles auparavant, comme chez d'autres nations de L'Europe. Or, le monarque qui fonde l'Eglise anglicane, se distingue précisément par un atroce despotisme; et le Parlement qui (levait lui servir de frein, s'avilit de la manière la plus honteuse. Que penser de la li-
COMPASÉ AL CATMfclCISME. t~0
herté «l'un pays donl les législateurs «'i les représentants se
déshonorent jusqu'au point de déclarer que quiconque aura
connaissante des amours illicites de la reine, est tenu de se porter son accusateur, sous peine île hante trahison? Que penser de la liberté , là où les hommes qui en doivent être les
défenseurs ont une telle bassesse vis-à-vis dea passions d'un monarque déréglé, qu'ils ne rougissent pas, pour complaire
aux jalousies du souverain, d'établir (pie toute jeune tille qui épousera un roi d'Angleterre , devra , sous peine de haute trahison, révéler avant ses noces, les échecs qu'aurait reçus sa vertu ! Certes . ees ignominieuses misères prouvent encore mieux un abject servilisme , que ne le l'ait la déclaration de ce même Parlement établissant que la seule volonté du monarque aura Force de loi.
Les formes représentatives, conservées dans ce pays, en un temps ou elles avaient péri che/, presque toutes les autres nations de l'Europe, ne furent cependant pas de forcea l'affranchir de la tyrannie; et, à coup sûr, les An-lais ne mettront pas leur fierté à rappeler la liberté dont ils jouirent Mtu les règnes d'Henri Vlll et d'Elisabeth. Il n existait peutêtre pas en Europe un seul pays où l'on eût moins de liberté» où le peuple , sous des formes populaires , lut plus opprimé , eu les despotisme régnât d'une maniere plus illimitée. Si quelque chose peut convaincre de ces vérités, au cas où les faits déjà cités seraient insullisanls , sans doute ce seront les efforts dos Anglais eux-mêmes pour acquérir la liberté: et
si l'on doit voir un ligne certain île la violence de l'oppression ilans l'effort qui est fait pour la secouer, nous avons le droit île penser que l'oppression sous laquelle gémissait l'Angle* terie, était bien grande, puisque ce pays a traversé une révolution si longue, si terrible, où tant de larmes et de sang ont été répandus.
En considérant ce qui s'est passé en France, nous remarqnerons que le pouvoir royal s'y montre beaucoup plus fort, plus puissant le lendemain des guerres religieuses. Apres de si longues agitations, après tant de troubles, de guerres ci-
viles, iimiis \u\m:is le règne de l.oilis \ I Y , lions entendons
l'orgueilleux monarque dire : ¡Liai , tfetí mui ; nous avons
ainsi sous les yeux la personnification la plus complète du pouvoir absolu qui suit toujours l'anarchie. Les peuples européens ont-ils à se plaindre du pouvoir illimité qu'exercèrent les monarques? doivent-ils regretter que toutes les formes représentatives qui pouvaient être une garantie de leurs libertés, aient péri sous l'ascendant du trône? Qu'ils s'en prennent au Protestantisme, qui, en répandant sur toute l'Europe des germes d'anarchie, créa la nécessité impérieuse, urgente, inévitable, de centraliser le commandement, de fortifier le pouvoir royal : il fallut boucher toutes les issues, par où les principes dissolvants pouvaient avoir accès , il fallut contenir étroitement tous les éléments, qui, par le contact et le voisinage, étaient près de s'enflammer et de produire une conflagration funeste.
Tous les hommes réfléchis seront d'accord avec moi sur ce point; en considérant l'agrandissement du pouvoir absolu en Europe, ils n'y verront que la réalisation d'un fait déjà observé depuis longtemps en tous lieux. A coup sûr , on ne saurait comparer les monarques de l'Europe ni par le fait de leur origine , ni par le caractère de leurs actes , à ces despotes qui, sous différents titres, se sont emparés du commandement de la société aux moments critiques où celle-ci s'est trouvée près de se dissoudre ; mais on pourra dire avec raison que l'extension illimitée de leur pouvoir a eu aussi pour cause une grande nécessité sociale , à savoir, que sans une autorité unique et forte , la conservation de l'ordre public était impossible. On ne peut sans efl'roi promener ses regards sur l'Europe après l'apparition du Protestantisme : quelle effroyable dissolution 1 quel égarement d'idées ! quel relâchement de moeurs! quelle multitude deséeles! que d'auimosilé dans les esprits ! quel acharnement , quelle férocité ! Des disputes violentes, des débats interminables, des accusations, des récriminations sans fin : troubles, rébellion, guerres intestines, guerres étrangères, batailles sanglantes, supplices atroces, tel est le tableau que présente l'Europe; tels sont les effets de cette pomme de diaeorde jetée au milieu île peuples frères. Et que devait-il résulter de cette confusion , de ce mouvement rétrograde par lequel la société semblait retourner
COMPARÉ AU CJftBOUCISME. 181
aux moyens de violence, à la tyrannie du fait sur le droit? Il «m «l<'\;iit résulter ee qui en est résnlté, en effet : l'instinct de conservation, pina i'« ut que lea passions et le délire des hommes, a «lu prévaloir : il a suggéré à l'Europe L'unique moyen qu'elle fût de se sauver; le pouvoir royal qui avait acquis déjà une grande puissance et qui touchait à son apogée, a du finir par atteindre le frite; là, s'isoler, se séparer complète* i' du peuple, imposer silence aux passions populaires. La force d'une institution très-puissante a du faire ce qu'on aurait pu opérer par une saine direction des idées; la vigueur du sceptre a dû neutraliser l'impulsion donnée à la société vers ^a mine.
Si l'un y Fait attention , tel est le mus de l'événement de 1680 en Suède , lorsque ce pays se soumet entièrement à la libre volonté de (.liailes XI ; tel est le sens de l'événement de 1669 en Danemark, lorsque la nation, fatiguée d'anarchie, supplie le roi Frédéric III, de vouloir Lien déclarer la monarchie héréditaire et absolue, ce qu'il fait en effet; telle est enfin la lignification de ce qui se passe en 1747 en Hollande, et de la création d'un slathouder héréditaire : si nous voulons des exemples pins éclatants, nous avons le despotisme de Cromwell en Angleterre . apr< s des révolutions sr terribles, et celui de Napoléon en France, après la République (10).