CHAPITRE LXIV
LITTE ENTRE LES TROIS ÉLÉMENTS SOCLUX.
Au moment où les trois 'éléments de gouvernement dont nous avons parlé , la monarchie, l'aristocratie, la démocratie, se trouvaient (ace a lace, comme des rivaux dans une lice, le moyen le plus assuré pour faire prévaloir le premier d< éléments a l'exclusion des antres, était de précipiter l'un de
CeaX-ci dans la VOte des emportements et des excès : car on
rendait ainsi absolument oécessaire la création d'un centre d'action oniqne, puissant . libre de toute entrave, capable de mettre un frein aux déréglementa et d'assurer Tordre public. m. — m. 16
Précisément il se trouvait que l'élément populaire était alors dans une situation pleine d'espérances, mais en même temps environnée de dangers ; pour conserver l'influence acquise et accroître son ascendant et son pouvoir, il lui fallait marcher avec des égards et une circonspection extrêmes. A cette époque, le pouvoir royal était déjà très-fort ; et , comme il avait obtenu une partie de sa force en prenant le parti du peuple dans les luttes et les différends de celui-ci avec les seigneurs, le pouvoir du roi se présentait comme le protecteur-né des intérêts populaires. Assurément ce titre lui appartenait avec quelque vérité, mais il n'en (''tait pas moins vrai que les rois pouvaient largement profiter d'une pareille circonstance pour étendre leurs facultés d'une manière illimitée , aux dépens des droits et des libertés des peuples.
Un germe de division existait entre l'aristocratie et les communes, ce qui offrait aux rois l'occasion de rogner les droits et le pouvoir des seigneurs, assurés d'ailleurs que toute mesure tendant à ce but serait bien reçue de la multitude. Mais , par contre-coup, le monarque pouvait être certain aussi que les seigneurs verraient de fort bon œil tout acte ayant pour but de faire courber la tète au peuple, cette tête, déjà si haute lorsqu'il s'agissait de résister aux aristocraties féodales,* et, dans ce cas, si le peuple s'emportait à quelques excès, s'il adoptait des maximes et des doctrines subversives de l'ordre public, nul ne pouvait empêcher que le monarque n'y mit un frein par tous les moyens possibles. Les seigneurs , qui avaient assez, de force pour cela , se seraient abstenus de le faire , soit pour empêcher que le peuple ne se déchaînât tout à fait contre eux, nejeur enlevât leurs prérogatives, leurs honneurs, leurs biens même et la vie, soit par la secrète complaisance qu'ils devaient naturellement éprouver à voir humilier celui qui venait deles humilier eux-mêmes , ce rival séculaire, dont la rivalité s'était animée par tant et de si acharnés combats. Les seigneurs devaient même naturellement, dans une pareille entreprise, soutenir les mis «le imites leurs Iones. profitant ainsi delà fausse direction imprimée au mouvement populaire, pour se venger du peuple, en couvrant leur vengeance du voile de l'utilité publique.
COMPARÉ M CATHOLICISME. I >v"
Le peuple comptai! alors plnsieurs moyens de défense; mais, s'il venait à s'isoler. • i à Be mettre en opposition avec le trône , ces moyens se trouvaient trop Faibles pour qu'il s'en put promettre la victoire. Les lumières n'étaient déjà plus le patrimoine exclusif (rancune classe privilégiée; mais il tau» avouer que les connaissances n'avaient pas encore eu le temps «le .se répandre jusqu'au point «le loi nier une opinion publique asseï puissante pour exercer une influence directe sur les affaires «lu gouvernement. L'imprimerie avait déjà commencé à donner ses fruits, niais elle ne s'était point développée de façon a communiquer aux idées ce degré de mobilité et <!<• rapidité qu'elles ont acquis dans les temps postérieurs. Malgré les efforts qui se faisaient de tous côtés pour favoriser la diffusion des lumières, il sullit d'avoir une idee de la nature et du caractère des connaissances à cette époque pour demeurer convaincu qu'elles n'étaient propres ni par le fond ni par la formée devenir, d'une manière tant soit peu générale, le partage des classes populaires.
Grâce au développement des arts et du commerce, il se lurmait, il est vrai , un nouveau genre de richessequi, néo 5sairement, devait être le patrimoine du peuple; mais ails «t ce commerce étaient à l'état d'enfance , et n'avaient point cette extension, cette solidité qui, plus tard, ont uni par les lier intimement à toutes les branches de la société. Excepté dans certains pays , d'une fort petite importance, la qualité de négociant et d'artisan n'avait pas assez de prestige pour «pie ce seul titre pût donner beaucoup d'influence.
Eu égard au cours des choses et à l'élévation que le pouvoir royal s'était acquise sur les mines de la féodalité , le seul
moyen convenable pour contenir le pouvoir des monarques , jusqu'au jour où l'élément démocratique serait devenu assez fort pour se faire respecter, était l'union de l'aristocratie avec le peuple* Mais cette coalition n'était pas chose facile a
obtenir, puisqu'il y avait entre l'aristocratie et le peuple tant.
d'animosités , de rivalités; rivalités qui , jusqu'à un certain
point, étaient inévitables , à cause de l'opposition de leurs
intérêts respectifs. Cependant il mot se rappeler que la no- Messe n'était point l'unique aristocratie; il 60 existait une
autre encore plus forte et plus puissante qu'elle, le clergé. Cette dernière classe avait alors tout l'ascendant et l'influence que donnent les moyens moraux unis aux moyens matériels ; en effet, outre le caractère religieux qui la rendait respetable et vénérable aux yeux des peuples , elle possédait en même temps des richesses abondantes, au moyen desquelles, d'un côté, il lui était facile de s'attirer en mille manières la gratitude et de s'assurer l'influence ; de l'autre, de se faire craindre des grands et respecter des monarques. Or, voici une faute capitale du Protestantisme : briser , dans ce moment-là , le pouvoir du clergé, c'était hâter la complète victoire de la monarchie absolue, laisser le peuple sans appui, le monarque sans frein, l'aristocratie sans lien d'union, sans principe de vie ; c'était empêcher les trois éléments , monarchique , aristocratique et démocratique, de se combiner à propos pour former le gouvernement tempéré, vers lequel presque toutes les nations de l'Europe semblaient se diriger.
On a déjà vu qu'il ne convenait pas alors de laisser le peuple dans l'isolement, car son existence politique était encore très-faible et précaire : il n'est pas moins clair que la noblesse, pour rester un moyen de gouvernement , ne devait pas être laissée seule. Cette classe, ne renfermant d'antre principe vital que celui qu'elle tirait de ses titres et de ses privilèges, ne pouvait se soutenir contre les attaques dirigées incessamment contre elle par le pouvoir royal. Maigre elle , la noblesse se voyait forcée de se ployer à la volonté du monarque, d'abandonner ses inaccessibles donjons pour venir jouer , dans les somptueux palais des rois, le rôle d'une suivante de cour.
Le Protestantisme brisa le pouvoir du clergé, non-seulement dans les pays où il parvint à implanter ses erreurs , mais aussi dans les autres. En effet, là ou il ne put s'introduire lui-même, ses idées s'ouvrirent un commencement d'actes, pour la pari <>ù elles n'étaient point en opposition ouverte avec la foi catholique. Dès lors, le pouvoir du cierge se trouva privé d'un de ses principaux appuis, de l'influence politique des papes : car, en même temps que les rois prenaient une nouvelle audace contre les prétentions du Saint-Siège, les papes, de leur côté , pour ne donner aucun prétexte, aucune
COMVABJ MJ CATHOLICISME. 1S.')
occasion aux déclamations de* protestants, dorent adopter la plus grande circonspection dans tout ce qni concernait les affaires temporelles. Ton! cela a été regardé comino un progrès de la civilisation européenne-, comme on pas vers la liberté; cependant la rapide esquisse que* je viens de faire des convenances politiques de ce temps-là , montre clairement qu'an lieu de prendre la voie la plus Mire pour développer les formes représentatives, on choisit le sentier qui conduisaitau gouvernement absolu.
Le Protestantisme, intéressé à briser partons les moyi pouvoir despapes, exalta celui des rois dans les choses mêmes de l'ordre spirituel. En concentrant ainsi dans leurs mains ¡es pouvoirs spirituel et temporel, il ùta toute espèce de contrepoids au trône. En détruisant l'espérance d'obtenir la liberte par des moyens de douceur, il précipita les peuples vers l'emploi de la force et ouvrit le cratère de ces révolutions qui ont coûté tant de larmes à l'Europe moderne.
Pour que les formes de la liberté politique prissent racine , aequissenl du perfectionnement, il ne fallait point les faire sortir avant le temps de l'atmosphère où elles étaient aé S car dans cette atmosphère existaient ensemble les éléments monarchique , aristocratique et populaire, tous fécondés et diriges par la Religion catholique ; sous l'influence de celte même Religion, cesélémentscomménçaieni doucement à se combiner,
il ne fallait point séparer la politique de la Religion. Au lieu
de considérer le clergé comme un élément funeste, il était important de le regarder comme un médiateur entre ¡ouïes ¡es
res el les pouvoirs, prêt à calmer l'ardeur des butes, à mettre une borne aux excès , à empêcher toute prépondérance exclusive >\\i monarque, des grands ou du peuple. Toutes les
qu'il s'agit de combiner des pouvoirs el des intérêts trèsdivers, il faut un médiateur, il faut une intervention quelconque pour empêcher les chocs violents; si ce médiateur
n'existe point par la nature des choses, il faut en créer un au
moyen de la loi. C'est ce qui fait évidemment comprendre combien le Protestantisme ht de mal à l'Europe, puisque sa premien démarche fut d'isoler complètement le pouvoir temporel, de le mettre en rivalité ou <-n hostilité avec le pouvoir spirituel ,
de placer le monarque face à face avec le peuple , sans intermédiaire. L'aristocratie laïque perdit aussitôt son influence politique ; car la force et le lien d'union qu'elle tirait de son mélange avec l'aristocratie ecclésiastique, vinrent à lui manquer; une fois que les nobles lurent réduits au rôle de courtisans , le pouvoir du trône se trouva sans contre-poids.
Je l'ai dit et je le répète : ce fut une chose fort utile pour la conservation de l'ordre public, et par conséquent pour Je développement de la civilisation , que le pouvoir royal se fortifiât , même aux dépens des droits et des libertés des seigneurs et des communes ; mais, tout en faisant cet aveu, on ne laissi pas de gémir sur l'excessive prépondérance que prit ce pouvoir , et il est bon de considérer qu'une des causes qui contribuèrent le plus à cet excès fut l'élimination du clergé du jeu de la machine politique. Au commencement du seizième siècle, la question n'était plus de savoir si on laisserait debout cette multitude de châteaux du haut desquels un orgueilleux baron faisait la loi à ses vassaux, et se croyait en droit de mépriser les ordonnances du monarque ; il ne s'agissait pas non plus de savoir si l'on conserverait cette fourmilière de libertés communales, qui n'avaient aucune liaison entre elles. qui étaient en opposition avec les prétentions des grands, et en même temps embarrassaient l'action du souverain, empêchant la formation d'un gouvernement central propre à assurer l'ordre, à> garantir les intérêts légitimes, à donner l'impulsion au mouvement de civilisation qui partout avait commencé avec tant de vivacité. Telle n'était plus la question; de toutes parts on se hâtait de raser les châteaux; les seigneurs descendaient de leurs forteresses, se montraient plus humains envers le peuple; ils cédaient de leurs exigences , ils inclinaient respectueusement leur front devant le pouvoir du monarque; et les communes, obligées d'entrer dans 1 amalgan* de cette multitude de petites républiques pour former de grandes monarchies, se voyaient forcées de laisser rogner leurs droits et leurs libertes pour la part qui s'opposait à la centralisation générale.
La question était de savoir si l'on pouvait par quelque moyen, tout en garantissant aux peuples les bienfaits de la centrali-
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sation et de l'agrandissement du pouvoir, marquer à celuici des limites légales; si l'on pouvait, sans embarrasser ni affaiblir l'action du pouvoir, obtenir pour les peuples une raisonnable influence sur la marche des affaires, et snrtoui leur conserver le droil qu'ils avaient deja acquis de veiller à remploi des revenus publics. C'est-à-dire qu'il s'agissait de prévenir tout ensemble les scènes sanglantes des révolutions, et les abus . les dérèglements de la laveur des courtisans.
Les peuples ne pouvaient tout seuls conserver cette influence i moins d'être munis d'une ressource indispensable en pareil . ressource dont ils étaient en général tout à t'ait dépourvus . L'intelligence des affaires publiques. Ce n'est point à dire qu'il n\ eut pas dans les communes une certaine classe de connaissances, mais il ne faut pas oublier que le mot chose publii/ui- \eiiaii d'acquérir une signification immense, car il ne s'appliquait plus seulement à une municipalité ou à une province ; grâce a la centralisation qui se généralisait et triomphait de toutes parts, ce mot s'étendait à tout un royaume, non pas même considère isolement, mais dans l'ensemble de ses rapports avec tous les autres peuple
Dès ce temps la civilisation européenne commençait à présenter ce caractère de généralité qui la distingue; dès ce temps, pour concevoir véritablement une affaire particulière à un royaume, il fallait élever et étendre ses regards, les promener sur l'Europe entière, et quelquefois sur l'univers. On comprend que les hommes capables d'une si grande élévation de vins ne devaient ¡.as être forl communs dans la société: d'ailleurs, comme la partie la plus illustre de la société ('-tait attirée par l'édal qui environnai! le trône des monarques, il devait naturellement se. former là un loyer d'intelligence
qui pouvait prétendre a des droits exclusifs sur le gouvernement. Mettez en lac.' de < ¡ centre d'action et d'intelligence,
1<- peuple seul, encoje faible, encore ignorant, qu'arrivera*
t-il? cela est facile a deviner. Jamais la faiblesse et l'ignorance ne prévalurent sur' la force et l'intelligence. < >r, par quel moyen pouvait-on obvier a cet inconvénient? En conservant la lieli-
gion catholique dans toute l'Europe ; en conservant de cette maniere l'influence du clergé; car personne n'ignore que le
clergé se trouvait encore à cette époque le centre du savoir.
Lorsqu'on a fait un honneur au Protestantisme d'avoir affaibli l'influence politique du clergé catholique , on n'a pas assez réfléchi sur ce qu'était cette influence. Il serait difficile de trouver à cette époque une classe de citoyens qui eût d« affinités avec les trois éléments de pouvoir, des intérêts communs avec chacun d'eux , sans être exclusivement lié à aucun.
La monarchie n'avait rien à craindre du clergé ; comment comprendre en effet que les ministres d'une religion qui regarde le pouvoir comme descendu du ciel , pussent se déclarer les ennemis du pouvoir royal que nous avons reconnu être la tête de tous les autres? L'aristocratie non plus n'avait rien à craindre du clergé, tant qu'elle restait dans des limites raisonnables. Les titres en vertu desquels elle revendiquait la possession des richesses , les droits qu'elle alléguait à une certaine considération , à une certaine préférence, ne pouvaient être combattus par une classe dont les principes et les intérêts favorisaient nécessairement tout ce qui restait dans le cercle de la raison, de la justice et des lois. La démocratie, et j'entends ici par ce mot la généralité du peuple, avait trouvé, à l'époque de son plus grand abaissement, le plus ferme appui etla plus généreuse protection dans l'Eglise; comment cette Eglise, qui avait tant travaillée l'émanciper de l'esclavage antique, et, plus tard , à alléger les chaînes féodales, se serait-elle déclarée l'ennemie d'une classe qu'elle pouvait regarder comme sa créature? Si le peuple avait vu s'améliorer son état civil , c'était au clergé qu'il le devait; s'ila\ait acquis une influence politique, il la devait à l'amélioration d( sa situation, autre bienfait de l'influence du clergé ; et si à son tour le clergé avait un sûr appui quelque part , ce devait être naturellement dans cette classe populaire, qui, en contact continuel avec lui, recevait de lui toutes ses inspirations et ses enseignements.
D'ailleurs l'Eglise prenait indistinctement ses membres dans toutes les classes; elle n'exigeait, pour élever un homme au sacré ministère, ni titres de noblesse, ni richesse ; et cela seul suilisait pourque le cierge entretint avec les classes inférieures des relations intimes, pour que celles-ci ne pussent le regarder avec aversion ou éloignenient. On voit donc que le clergé uni à toutes les classes, était un élément qui convenait parlai-
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temont pour empêcher la prépondérance exclusive (faucunede
i < iliisM's, |M>iir maintenir tous les éléments sociaux dans une certaine fermentation douce e! Féconde, qui avec le temps amait produit et mûri une combinaison naturelle.
Ce n'est pas a «lire qu'on n'eût vu des 'différends , des dispntes, peut-être des luttes, toutes choses inévitables tant que !es hommes seront Inhumes : niais qui ne voit du moins que l'effrovable effusion de sane des guerres d'Allemagne, de la revolution d'Angleterre et de celle de France, aurait été impossible?
On me dira peut-être que l'esprit de la civilisation européenne tendait nécessairement a diminuer l'excessive inégalité (h^ classes ; j'en conviens et j'ajouterai même que celte tendance était conforme aux principes et aux maximes de la Religion chrétienne, laquelle rappel le sans cesse aux hommes qu'ils sontégaux devant Dieu , qu'ils ont une même origine et une commune destinée, «pieles honneurs, les richesses ne sont rien, que l'unique chose qui soit solide sur la terre, l'unique chose qui nous rende agréable à Dieu, est la vertu. Mais réformer n'est point détruire: alin de guérir le mal il ne faut point tuer le malade. ( >n a nueiix aime renverser d'un coup ce qui pouvait être corrigé par des moyens légaux ; la civilisation européenne ayant été faussée par les funestes innovations du seizième siècle, l'antorité legitime ayant été méconnue jusque dans les cho qui lui appartenaient le plus en propre, on a substitué à son action douce et bienfaisante les désastreux expédients de la violence. Trois siècles de calamités ont tant soit peu instruit les nations , en leur Taisant voir combien il est périlleux, même pour l'heureUX SUCOèS «les entreprises, de les confier
aux hasards cruels «l<- l'emploi «le la Torce; mais il est probable que si le Protestantisme , t«'l qu'une pomme de discorde, n'eut point été jeté au milieu de l'Europe, toutes les grandes
question* sociales «'I politiques se trouveraient , à l'heure qu'il
est , bien plus près d'être résolues d'une maniere pacifique et
sûre, sj tant est qu'elles n'eussent été déjà résolues il y a longtemps n).