DES DOCTRINES POLITIQUES AVANT L'APPARITION DU PROTESTANTISME
La science politique la plus moderne se vante de ses grands progrès en matière de gouvernement représentatif; nous lui entendons dire continuellement que l'école où les députés de l'Assemblée Constituante avaient puisé leurs leçons, ne comprenait rien aux constitutions politiques. Or donc , en comparant les doctrines de l'école qui domine aujourd'hui avec celles de l'école qui l'a précédée, quelle est la différence que nous trouvons entre elles? sur quels points sont-elles en dissidence? où est le progrès dont on si; vante?
Celle du dix-huitième siècle avait dit: * Le roi est l'ennemi naturel du peuple, il faut absolument détruire son pouvoir, ou du moins le restreindre et le limiter de telle façon qu'il n'apparaisse plus que les mains liées au faite de l'édifice social, uniquement investi de la faculté d'approuver ce qui sera du goût des représentants du peuple. »
Et que dit l'école moderne, qui se targue d'être si avancée, qui s'applaudit d'avoir misa profit les leçons de l'expérience, d'avoir frappé juste au point marqué par la raison et le bon sens? « La monarchie, dit-elle, est une véritable nécessité pour les grandes nations européennes ; quoi qu'il en soit des essais tentés en Amérique, il faut encore à ces essais l'épreuve du temps; d'ailleurs, ces tentatives Ont été laites dans des circonstances fort différentes de celles où nous nous trouvons, elles ne sauraient donc être imitées par nous. Il ne faut pas regarder le roi comme l'ennemi du peuple, mais comme le père du peuple; au lieu de l'exposer aux regards publics les mains liées, il faut le présenter environné de pouvoir, de grandeur, de majesté même et de pompe ; sans quoi il est impossible que le trône remplisse les hautes fonctions qui lui sont confiées. Le roi doit être inviolable, et il ne faut pasque cette inviolabilité soit purement nominale; elle doit être véritable, effective, on ne doit jamais, sous aucun prétexte.
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pouvoir l'attaquer. Il l'uni que le monarque soit placé dans une sphère supérieure au tourbillon des [lussions et «les partis ; tel qu'unejdivinité tutélaire, entièrement étrangère tonte vue mesquine, à toute basse passion, il doit être comme le représentant de la raison h de la justice.» — « Insensés, a «lit cette école a ses adversaires . ne voyez-vous pas que au lieu d'un roi comme vous le voulez; il vaudrait mieux n'en avoir pas? Chez vous le monarque sera toujours l'ennemi né de la constitution, car il Ironvera toujours cette constitution sous ses pas, l'embarrassanl , L'enchaînant, l'humiliant. »
Comparons maintenant res progrès scientifiques avec les doctrines qui dominèrent en Europe longtemps avant l'apparition dn Protestantisme; nous démontrerons par là clairement que tout ce que ces doctrines renferment de raisonnable, de juste, d'utile, était déjà connu et communément répandu en Europe avant que la société éprouvât d'autre influence que celle de l'Eglise catholique. Il faut un rot, dit l'école raodern ico à l'influence de la Religion catholique, toutes
les grandes nations de L'Europe avaient un roi : Une faut point regarder h roi comme l'ennemi , niai* comme le père du peuple; i t il était déjà appelé le père du peuple : il faut que le pouvoir du roi soit grand; ce pouvoir était grand : le roi doit être inviolable , sa personne doit être sacrée ; sa personne était sat ¡et cette prérogative lui était, dès l'antiquité, assurée par l'Eglise, dans une cérémonie auguste , solennelle, celle du sacre.
« Le peuple est souverain , disait l'école dn dernier siècle; la loi est l'expression de la volonté générale, les représents du peuple sont donc les seuls investis de la Faculté législative, le monarque ne peut contrarier cette volonté. Les lois seront soumises n sa sanction par une pure formalité: si le roi refuse cette sanction, les lois subiront un nouvel exacte des représentants i\n peuple persiste a être la même, elle sera élevée à la dignité de loi ; et le monarque «¡ni. par le reins de sa sanction, témoignait qu'il la i dait i mme nuisible au bien public , demeurera obligé d'en ordonner l'exécution , an détriment de su dignité et de son indépei
Que dit à cela l'école moderne? « La souveraineté du peuple ne siguitie rien , ou elle a un sens fort dangereux ; la loi ne doit point être l'expression de la volonté, mais de la raison ; la simple volonté ne suffit point pour l'aire les lois : il y faut la raison, la justice, la convenance publique.» Ces idées étaient déjà communes longtemps avant le XVIe siècle, nonseulement parmi les hommes instruits , mais même dans la classe la plus simple et la plus ignorante. In Docteur du XIIIe siècle l'avait admirablement exprimé avec son la couisme habituel : c'est un règlement dicté par la raison ayant pour but le bien commun. « Voulez-vous, continue l'école moderne, que le pouvoir royal soit une vérité, il faut lui assigner la première place entre les pouvoirs législatifs, il lui faut le veto absolu. Dans les anciennes cortés , dans les anciens états-généraux et les parlements, Je roi occupait entre les pouvoirs législatifs cette première place; rien ne se faisait contre sa volonté; il avait le veto absolu. »
« A bas les classes ! dit l'Assemblée Constituante; à bas les distinctions ! Le roi face à face avec le peuple , directement, immédiatement : le reste est un attentat contre les droits imprescriptibles. » — « Vous êtes des téméraires, réplique l'école moderne; s'il n'existe pas de distinctions, il faut les créer. S'il n'y a point djns la société des, classes formant par elles-mêmes un second corps législatif, un médiateur entre le roi et le peuple, il en faudra d'artificielles; il faudra créer par la loi ce qui ne se trouve point dans la société : si la réalité manque, il faudra la fiction. » Or ces classes existaient dans la société ancienne , elles prenaient part aux affaires publiques, elles étaient organistes en instruments actifs, elles formaient les premiers corps législatifs.
Je le demande maintenant : ce parallèle ne fait-il pas voir clair comme la lumière do jour , que ce qu'on appelle aujourd'hui' progrès en matière de gouvernement , est dans le fond un véritable retour vers ce qui était enseigné et pratiqué partout sous L'influence de la Religion catholique, avant le Protestantisme ? Assurément , en in'adressant à des hommes doués de la moindre intelligence sur les questions sociales et politiques, je puis me dispenser d'insister sur les différences
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(jui doivent nécessairement se trouver entre les deirx époques. Je reconnais que le cours neme '1rs choses aurait amené des modifications importantes ; les institutions politiques (.levaient s'accommoder ans nouveaux besoins- à satisfaire. Mais ce que je soutiens en même temps, c'est qu'autant ,que le permettaient les circonstances ,*la civilisation européenne s'avançait par le bon chemin vers nn avenir meilleur, c'est qu'elle contenait dans son propre sein les moyens dont elle avait besoin pour réformer sans bouleverse!'. Mais il fallait pour cela que li i événements eussent nn développement spontané, sans violence d'aucune espere; il ne fallait pas oublier que L'action de riiomme tonte seule est peu de chose; (pie les brusques essais sont dangereux ; que les grandes productions de la société sont semblables à celles de la nature , les unes et les autres ayant besoin d'un élément indispensable , h temps.
II est un fait sur lequel il me semble qu'on n'a point assez. réfléchi, bien que ce fait renferme l'explication de quelques étranges phénomènes des trois derniers siècles. Ce fait , c'est ijii" le Protestantisme a empêché la civilisation européenne d'être homogène, en dépit d'une forte tendance qui pousse toutes les nations de l'Europe à l'homogénéité. 11 est hors de doute que la civilisation des peuples reçoit sa nature et ses Caractères des principes mêmes qui lui ont communiqué le mouvement et la vie : or , ces principies étant les mêmes, avec peu de différence, pour toutes les nations de l'Europe, cellesci devaient beaucoup se ressembler entre elles. L'histoire sur ce point est d'accord avec la philosophie : aussi , tant que les nations européennes n'ont reçu l'inoculation d'aucun germe de division, «>n a yn leurs institutions civiles et politiques se développer avec une ressemblance très-remarquable. Assurément, on pouvait observer entre elles les différences qui étaient l'inévitable résultat «le circonstances diverses ; mais on comprend qu'elles tendaient à se rassembler de plus en plus, • t à former «le l'Europe entière un seul lotit, dont nous ne saurions nous faire une idée complète, accoutumes que nous sommes a la division. Cette homogénéité lut arrivée à sa perfection par l'effet delà rapidité que l'accroissement et la prospérité des arts et du commerce donnèrent aux coinmunica-
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tions intellectuelles et matérielles ; l'imprimerie y eût contribué plus que toute autre chose, car le flux et le reflux des idées aurait aussitôt fait disparaître les inégalités qui séparaient 1rs nations les unes des autres.
Mais malheureusement le Protestantisme naquit et sépara les peuples européens en deux grandes familles qui, depuis leur division , professèrent l'une contre l'autre une haine mortelle. Cette haine produisit des guerres acharnées où furent répandus des torrents de sang. Une chose encore plus funeste que ces catastrophes , ce lût le germe de schisme civil, politique et littéraire, introduit au sein de l'Europe, par le manque d'unité religieuse. Les institutions civiles, politiques et toutes les branches des connaissances étaient nées et avaient prospéré en Europe sous l'influence de la religion ; le schisme fut religieux; il affecta la racine même, et s'étendit nécessairement à tous les rameaux. Ainsi s'élevèrent entre les diverses nations ces murs d'airain qui les tenaient séparées; l'esprit de soupçon et de défiance se répandit partout ; les choses mêmes qui auparavant auraient été jugées innocentes ou sans conséquence, purent dès lors être réputées éminemment dangereuses.
On comprend quel malaise, quelle inquiétude, quelle agitation , devaient résulter de ces complications si funestes : on peut dire que l'histoire des calamités dont l'Europe fut affligée aux trois derniers siècles est contenue tout entière dans ce détestable germe. A qui sont dues en Allemagne les guerres des Anabaptistes, celles de l'Empire, celle de trente ans? En France, celles des Huguenots et les scènes sanglantes de la Ligue , et cette source profonde de division, cette série non interrompue de discordes , qui , commençant avec les Huguenots, se continua avec le lansénisme, puis avoc la philosophie, pour se terminera la Convention? Si l'Angleterre n'avait renfermé dans son sein cette fourmilière de sectes qui naquirent chez elle avec le Protestantisme, aurait-elle eu à souffrir les désastres d'uwc révolution qui dura tant d'années ? Si Henri VIII ne se lût point séparé de l'Eglise catholique, la Grande-Bretagne n'aurait pas passé les deux tiers du seizième siècle dans les persécutions religieuses les plus
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atroces el sous 1<- despotisme 1»* plus brutal ; elle n'aurait pas été noyée pendant la plus grande partie du dix-septième siè* «•le dans des torrents de sang tersé par le fanatisme des sectes. Sans le Protestantisme, l'Angleterre en serait-elle Tenue
a Ml étal fatal OÙ la place la question irlandaise, lui laissant a peine une issue cuire mii démembrement de l'empire et une
révolution effroyable? Des peuples frères n'auraient-ils pas trouvé moyen de s'entendre amiablemeut , si, durant les trois derniers siècles, les discordes religieuses ne les eussent sépales par un lac de sang t
Ces ligues offensives et défensives de nation à nation, qui divisaient l'Europe en deux partis non moins ennemis que les Chn tiens et les Musulmans; ces haines traditionnelles entre le Nord et !<• Midi , cette séparation profonde entre l'Allemagne protestante et l'Allemagne catholique, entre l'Espagne et l'Angleterre, entre celle-ci et la France, ont dû contribuer extraordinaireraent à retarder les communications entre les peuples européens; et ce qui aurait été obtenu beaucoup plu- t>t par le secours des moyens moraux, n'a pu l'être que par le développement des moyens matériels. La vapeur tend a convertir l'Europe eu une grande ville : si îles hommes qui devaient un jour se trouver sous un même toit se Boni liai- trois siècles , à qui en est la faute? Si les cœurs eussent ¿té unis longtemps avant dans une même affection , le moment heureux «m les mains auraient pu se joindre n'auraitil pas été anticiper