CHAPITRE L
di droit divin d'après les docteurs^cathOliques.
En considérant la doctrine an droit divin dans sos rapports avec la société, il Tant distinguer les deux points principaux que cette dot trine renferme : 1° l'origine divine du pouvoir civil; ■2' le mode selon lequel Dieu communique ce pouvoir.
Le premier point l'ait partie du dogme ; il n'est peí mis à aucun catholique de le mettre en doute; le second est sujet à question, et les opinions sur ce point peuvent être diverses, sans porter atteinte à la foi.
Mn ce qui regarde le droit divin Considéré en lui-même, la véritable philosophie se trouve d'accord avec le Catholicisme. En effet , si le pouvoir civil ne vient pas de Dieu, quelle origine pourra-t-on lui signaler? Sur quel principe solide; pour? ra-t-on l'appuyer? Si l'homme qui l'exerce n'appuie pas sur le Ciel la légitimité de son pouvoir, tous les titres seront impuissants à protéger son droit. Ce droit sera radicalement nul et d'une nullité que rien ne pourra sauver. En supposant , au contraire, que l'autorité vient de Dieu, nous concevons facilement le devoir de nous y soumettre, et cette soumission n'offense en rien notre dignité; mais, dans L'hypothèse contraire , nous ne voyons que force , astn ¡e , tyrannie , point de raison , point de justice ; peut-être la nécessité de nous soumettre , mais nulle obligation. En vertu de quel titre un autre homme prétend-il nous commander f En vertu de la supériorité de son intelligence T Qui a pu lui adjuger 'a palme ? D'ailleurs, cette supériorité ne fonde point un droit; en certains cas, sa direction
pourra nous être utile, mais elle ne sera pas obligatoire. Serace paree que cet homme sera plus fort que nous? Dans ce cas, lelepliaul devrait être le roi du monde entier. Parce qu'il
ser;i plus riche T La raison et la justice ue sont point dans le
métal; le riche est ne dans la nudité; et lorsqu'il deseendra
au tombeau, il n'emportera pas ses richesses ; sur la terre, elles ont pu lui servir de moyens pour acquérir le pouvoir, mais
non de litres pour le légitimer. Sera-ce en vertu de quelques facultés octroyées par d'autres hommes? Qui a constitué les autres hommes nos procureurs ? Où est leur consentement? Qui a réuni leurs voles ? Et comment, nous ou eux, pouvonsnous nous flatter d'avoir les grandes facultés que suppose l'exercice du pouvoir civil? Que si nous ne les avons pas, comment pouvons-nous les déléguer ?
Ici se présente la doctrine qui cherche l'origine du pouvoir dans la volonté des hommes, supposant que le pouvoir est le résultat d'un pacte par lequel les individus sont convenus de se laisser retrancher une partie de la liberté naturelle, dans la vue de jouir des bénéfices auxquels les convie la société. Selon ce système , les droits dû pouvoir civil , aussi bien que les devoirs du sujet, sont fondés uniquement sur un pacte, lequel ne se distingue en rien des contrats ordinaires, si ce n'est par la nature et l'étendue de son objet. De sorte que le pouvoir, dans ce cas, n'émanerait de Dieu qu'en un sens général, en tant que tons hs droits et tous les devoirs émanent de Dieu.
Ceux qui ont ainsi expliqué l'origine du pouvoir n'ont pas toujours été d'accord avec Rousseau : le Contrat du philosophe, de Genève n'a rien à voir avec 1»^ pacte dont il est parlé dans d'antres auteurs. Ce n'est pas ici le lien de faire un parallèle de la doctrine de Kousseau avec (elles de ces autres écrivains ; qu'il sullise <!e rappeler que , toul en se fondant sur le pacte, ceu\-ci veulent néanmoins établir les droits du pouvoir civil comme lesa entendus jusqu'à présent le bon sens de l'humanité ; tandis (pie l'auteur du Contrat Social se propose de résoudre dans son livre le problème suivant , qu'il dit fondamental; je cite ses propres paroles: « Trouver une forme y> d'association qui défende et protège de toute lu forte commune » la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle cha- » cun, alunissant à tous, n'obéisse pourtant qu'à lui-mêm » reste aussi libre qu'auparavant. » Tel est le problème fondamental dont le Contrat Social donne la solution, (le galimatias, n'obéir (¡u'à soi-même , faire //// pacte et rester aussi libre qu'auparavant , n'a pas besoin de commentaires, surtout si l'on lait attention (pie, d'après ce que l'auteur lui-même nous dit à la ligue suivante : « Les danses de ce contrat sont tellement dé-
«oMlWKh Al (Alllol IClsMl'. lü
terminées par la nature de racle . que la moindre modification
les rendrait vaines et iemU effet, ■ (Liv. 1 , chap. 6.)
Ainsi ilonc la pensée <ic Roasseaa n'a pas été celle de plusieurs autres écrivains qoi ont également parle de pactes pour expliquer l'origine du pouvoir; ceux-ci cherchaient une théorie pour appuyer le pouvoir ; celui-là ne voulait que détruire ce <pii existait . et mettre la société en combustion. On a eu la singulièi e idée de nous représenter Rousseau , dans son eaveau du Panthéon, la porte entrouverte et avançant la main avec
une ton! nllamniee : c'est peut-être un emblème plussigni-
ticatit'et plus viai qu'on ne le croyait. L'artiste pensait exprimer que Rousseau éclaire le monde même après sa mort; mais qu'on se rappelle que la torche est aussi l'attribut de l'incendiaire. La Harpe avait dit :
Sa parole est un feu , mais un leu qui ravage.
Pour revenir à la question, je ferai observer que la doctrine du pacte est impuissante a cimenter le pouvoir, puisqu'elle ne
Suffit point a eu légitimer l'origine ni les facultés. 11 est évident,
en premie! lieu, que le pacte explicite n'a jamais existé, et que même, pour la formation delà société la plus exiguë, ce pacte n*a pu obtenir le consentement de tous les individus. Les chefs de famille auraient seuls pris part a la convention, et cela seul ouvrait la voie aux réclamations des femmes, des enfants et des iteurs. !><■ «piel droit les pères stipulaient-ils par represen-
tation de toute leur laiiliile '{ La volonté de celle-ci, nous dira-
i-on, était implicitement dans celle de son chef; mais c'est là ce qu'il faut démontrer. Le supposer est fort commode, le prouver ne l'est pas autant. On veut trouver l'origine du pouvoir dans do principes de droitrigoureux, et l'on prétend que ce n'est ¡ci qu'un cas partit iilier auquel doivenl s'appliquer les i aérales du contrat ; cependant, des le premier
pas, on heurte une grave dificulté, puisqu'il faut recourir à une fiction : s..ii> res mois de çonêentemeni implicite, m effet ,
il y a une fiction , rien de plus.
N'est-il pas évident que h- consentement des ramilles doit être implicite, même dans lecas on celui de leurs chefs est
46 LE PROTESTAXTISME
explicite? Colui-ci même sera impossible dès qu'il s'agira d'une société tant soit peu considérable; et en outre, le consentement des générations qui succéderont sera également implicite, puisqu'il est impossible de renouveler le pacte à chaque instant , pour consulter la volonté de ceux que ses effets intéressent. La raison et l'histoire enseignent que les sociétés ne se sont jamais formées de cette manière ; l'expérience nous dit que celles de nos jours ne se conservent ni ne se gouvernent par un semblable principe : à quoi sert donc une théorie inapplicable? Lorsqu'une théorie a un objet pratique, la meilleure manière de la convaincre de fausseté, c'est de prouve? qu'elle est impraticable.
Les facultés dont le pouvoir civil est regard*' et a toujours été regardé comme investi, sont d'une nature telle, qu'elles ne peuvent être émanées d'un pacte. Le droit de vie et de mort ne peut être venu que de Dieu. L'homme ne possède point ce droit, nul pacte purement humain ne pouvait lui donner une faculté tpie l'homme n'a point par rapport à lui-même, ni par rapport aux autres. Je tâcherai d'éclaircir ce point important en présentant les idées avec le plus de précision possible. Si le droit de tuer n'est point émané de Dieu, mais d'un pacte, il faudra que la chose se soit passée delà manière suivante : Chaque associé aura dit , expressément ou tacitement : « Je consens à ce qu'on établisse des lois qui décernent la peine de mort contre certaines actions; et si moi-même je tombe, en contravention, dès ce moment et pour toujours je consens a ce qu'on m'ôte la vie.» Ainsi, tous les associes auront rrdr leur vie, supposé' que les conditions spécifiées se réalisent ; niais comme aucun d'eux n'a de droit sur sa propre vie, la cession qu'ils en l'ont est radicalement nulle. La somme des consentements de tous les associes n'empêche point la nullité'
radicale . essentielle , de chacune dis , essions : donc la somme de ces cessions est également nulle et par conséquent incapable d'engendrer des droits d'aucune espèce.
On dira peut-être qu'à la vérité l'bommen'a point de droit sur
sa vie, si l'on parle d'un droit arbitraire; ma i s que lorsqu'il s'agit
d'en disposer pour son propre avantage, le principe général
doit être restreint. Celte réllexion , qui pourrait à la première
, \i;í: vi" CATHOLICISME. il
vue paraître plausible, conduit à une conséquence horrible, à légitimer te suicide. On répliquera que le suicide n'est d'aucun avantage pour celui qui le commet ; mais une lois que vous aurez accordé à l'individu le droit de disposer de sa vie , pourvu qu'il m relire 11 n avantage, vous ne pouvez vous ériger en juges pour décider si cel avantage existe ou n'existe
pas daie. tel cas particulier. D'après vous , il avait le droit de
céder sa Nie. dans lecas, par exemple, où, pour satisfaire ses besoin^, ses goûts, il aurait dérobé la propriété d'un autre. C'est-à-dire qu'il était juge pour choisir entre les avantages
de vivre ou ceux de satisfaire un désir; que lui répondivz-vous lorsqu'il vous dira qu'il préfère la mort à la tristesse, à l'ennui , au chagrin , ou à tels autres maux qui le tourmentent? Le droil de \ie et de mort ne peut , par conséquent , émaner d'un pacte ; l'homme n'est point propriétaire de sa vie , il ne l'a qu'en usufruit , tant que le Créateur la lui veut conserver; il manque donc de pouvoir pour la céder, et toutes les conventions qu'il lera pour cet objet seront nulles. En certains ¡1 est permis, glorieux, il peu! même être obligatoire de se livrer a une mort certaine; mais gardons-nous de confondre les idées; l'homme ne dispose point alors de sa vie comme maille, il est une victime volontaire consacrée au salut de la patrie
ou au bien de l'humanité. Le guerrier qui escalade une muraille, l'homme charitable qui affronte la contagion lapins menaçante pour secourir les malades, le missionnaire qui aborde des plages inconnues, qui se résigne a vivre dans des climats insalubres, el pénètre dans d'inaccessibles forêts a la recherche de hordes féroces, ne disposen I point de leur vie comme propriétaires; ils la sacrifient à un dessein grand, sublime
juste, agréable à Dieu, car Dieu aime la vertu, surtout la
vertu héroïque, el c'est un<' héroïque vertu que de mourir
pour sa patrie, de mourir pour secourir les malheureux, de
mourir pour porter la lumière de la vérité aux peuples assis
dans les ténèbre* el a l'ombre de la mort.
Ce droit de \ie et de mort dont on a toujours regardé le
pouvoir cínü comme investi , quelques-uns peut-être voudront
le fonder sur le droit naturel de défense qui appartient à la
société. Tout individu , dira-t-on . peut ôter la vie à un autre
48 LE rROTF.STANTISME
pour la défense de sa propre vie; donc la société peut aussi le l'aire. Au chapitre de Pwtotóran0e,j'a¡ touché ce point en pussaut , et j'ai fait quelques réllexions que je dois répéter ici ; je tâcherai néanmoins de leur donner plus d'étendue et de les fortifier par des arguments d'une autre espèce.
En premier lieu, je tiens pour certain que le droit de défense peut engendrer dans la société le droit de donner la mort. Si un individu attaqué par un autre peut licitement le repousser, le tuer même, s'il le faut, pour sauver sa propre vie, il est évident qu'une réunion d'hommes aura le même droit : cela est tellement évident que toute démonstration est rape*» Hue. Une société attaquée par une autre a incontestablement le droit de lui résister, de la repousser, elle fait justement la guerre ; donc , avec autant et plus de raison , elle pourra résister à l'individu, lui faire la guerre, le tuer. Tout cela est parfaitement vrai et clair, et je conviens qu'il existe ainsi, dans la nature même des choses, un titre sur Lequel peut se fonder le droit de donner la mort.
Ces idées sont plausibles et semblent, à la première vue , dissiper les raisons sur lesquelles nous avons appuyé la nécessité de recourir à Dieu pouf trouver l'origine de ce formidable droit; néanmoins, lorsqu'on les examine à fond . elles sont loin de se montrer aussi satisfaisantes : ou peut même dire que, selon la manière dont on les entend et dont on les applique , elles sont subversives des principes reconnus dans toute société. En effet* si l'on admet une pareille théorie, si l'on fait reposer exclusivement sur ce principe le droit de donner la mort, les idées de peine, de châtiment , de justice humaine disparaissent aussitôt. On a toujours cru que lorsque le criminel meurt sur le gibet il souffre une peine; et, bien qu'il soit certain que cel acte terrible esj en même temps une satisfaction sociale, un moyen de conservation, toutefois l'idée principale et dominante, celle qui dépasse toutes les autres, celle <|ui justifie et disculpe le mieux la société, celle qui donne au juge un caractère auguste et imprime une tache au criminel, c'est l'idée de châtiment, de peine, de justice. Tout cela disparaît , s'anéantit, des qu'on ose dire que la société, en étant la vie, ne fait que se défendre ; son acte sera conforme
COMPARÉ Al CATHOLICISME. 4^>
à la raison, il sera juste , mais il ne méritera plus l'honorable titre d'acte exécutif de la justice. L'homme qui repousse un assassin et le tue, fait un acte juste, mais il n'administre pas
la justice, il n'applique pas la justice, il ne punit pas. Ces choses sont fort différentes et d'un ordre fort distinct; on ne peut les confondre sans choquer le bon sens de l'humanité.
Rendons cette différence plus sensible, en Taisant parler les deux théories par la bouche du juge ; le contraste est frappant. Dans le premier cas, le juge dit au criminel: « Tu es coupable, la Loi décrète contre toi la peine de mort; moi, ministre de la justice , je te l'applique; le bourreau est chargé de l'exécuter. » Dans le second, il lui dit : a Tu as attaqué la société; celle-ci ne peut subsister si elle tolère de pareilles attaques; elle se défend, c'est pour cela qu'elle s'empare de toi et te lue ; moi , qui suis son organe, je déclare que le cas où elle doit se défendre s'est presente; aussi je te livre au bourreau.» Dans la première hypothèse, le juge est un prêtre de la justice, et le supplicié un criminel qui subit un juste châtiment ; dois la seconde , le juge est un instrument de la Coree, le supplicié, une victime.
Mais, nie dira-t-on , le criminel n'en reste pas moins criminel, et continue de mériter la peine qu'il subit: cela est certain quant à la culpabilité, mais non quant à {& peine. La faute existe aux yeux de Dieu, et aussi aux yeux des hommes , en tant qu'ils ont une conscience qui juge de la moralité des actions, mais elle n'existe jtlus aux yeux des hommes considérés comme juges. Le juge en effet, d'après vous, ne
jnuul pas un crime, il réprime mi acte nuisible à la société : si VOUS dites «pic le ¡lige ¡ninit , \oils change/, l'état de la question , car des lois il fait quelque chose de plus que d îfendre la société.
De ee que nous venons d'établir, il suit que le droit d'imposer la peine île mort ne peut émaner que de Dieu ; et par conséquent . lors même qu'il n'existerait pas d'autre raison de chercher en Dieu l'origine du pouvoir, celle-ci serait sulti-
sanle. La guerre contre une nation qui envahit , peut s'expliquer par le droit de défense; lin\asinii relit le aussi dans le même principe, car, m elle est juste , elle n'aura lieu unique- III. — UI. .')
SO LE PROTESTASTISME
meut que pour exiger une réparation ou une compensation à laquelle l'ennemi se refuse. La guerre pour cause d'alliance entrera dans le cercle des actions qui s'exécutent pour secourir un ami; de sorte que ce phénomène de la guerre, avec toute sa grandeur , tous ses ravages n'oblige pas aussi vivement à recourir à l'origine divine , que le simple droit de mener un homme au gibet. Sans doute c'est aussi en Dieu que se trouve la sanction des guerres légitimes, car c'est en lui qu'est la sanction de tous les droits et de tous les devoirs ; mais du moins il n'est pas ici besoin d'une autorisation particulière comme pour imposer la peine de mort ; il suffit de la sanction générale que Dieu, comme auteur de la nature, a donnée à tous les droits et devoirs naturels.
Comment savons-nous que Dieu a accord*!' aux hommes une semblable autorisation ? On peut répondre de trois manières : Io pour les chrétiens, le témoignage de l'Ecriture sainte suffit; 2° le droit de vie et de mort est une tradition universelle du genre humain, donc il existe en réalité; et comme nous avons démontré que son origine ne peut se trouver qu'en Dieu, nous devons supposer que Dieu Ta communiqué aux hommes de maniere ou d'autre; 3° ce droit est nécessaire à la conservation de la société , donc Dieu le lui a donné ; car s'il veut la conservation d'un être, il est clair qu'il lui aura donné précisément tout ce qui était nécessaire pour assurer cette conservation.
Résumons ce que nous avons dit jusqu'ici. L'Eglise enseigne que le pouvoir civil vient de Dieu, et celte doctrine, qui est d'accord avec les textes formels de l'Ecriture sainte, se trouve aussi d'accord avec la raison naturelle. L'Eglise se contente d'établir ce dogme, et d'en lirer la conséquence immédiate qui en découle, savoir, que l'obéissance au\ puissances legitimes est de droit divin.
Quanta la manière dont ce droit divin est communiqué an pouvoir civil, l'Eglise n'a rien déterminé ; L'opinion commune des théologiens est que la société le reçoit de Dieu, et que de la société il passe, par les moyens legitimes, à la personne ou aux personnes qui l'exercent.
Alin (lue Le pouvoir civil puisse exiger l'obéissance, et qu'on
comparí AI catholicisme. m
puisse le supposer revêtu de ce droit divin, il faut que »<■ pouvoir Boil légitime; c'est-à-dire que la personne ou les persones qui le possèdenl . l'aient acquis légitimement , ou qu'après l'avoir acquis , ce pouvoir se légitime entre leurs mains par les moyens reconnus , conformément au' droit. Lu ce qui est des Formes politiques, l'Eglise n'a rien déterminé; mais quelle que soit cette forme, le pouvoir civil doit se circonscrire dans les bornes légitimes , de même que, de son côté, le sujet est obligé d'obéir.
La convenance et la légitimité de telle ou telle personne, dételle on telle forme, ne sont point choses comprit s dans le cercle du droit divin ; ce sont des questions particulières qui dépendent tic mille circonstances, sur lesquelles il est impossible de rien affirmer en thèse générale.
Un exemple du droit privé éclaircira ee que nous venons d'expliquer. Le respect pour la propriété est de droit naturel et divin; mais l'appartenance de telle ou telle propriété, les droits «pie différentes personnes peuvenlalléguer à laposses- : d'une même chose, les restrictions auxquelles la propriété doit être soumise, sont des questions de droit civil, qu'on a toujours résolues et qu'on résout à chaque instant de diverses manières. La chose capitale, c'est de sauver le principe tatélaire de la propriété, hase indispensable de toute organisation sociale ; mais les applications de ce principe sont • ■i doivent ôtre nécessairement sujettes à la variété des ciritances et des événements, variété qui est amenée par le
COnrs drs choses humaines, il en esl de même du pouvoir.
L'Eglise, chargée du grand dépôt des vérités les plus importantes, garde dans ce, dépôt la vérité qui garantit une origine divine au pouvoir civil, et l'ait de l'existence de la loi
une chose <h' droit <li\in ; mais elle n'entre point dans les cas particuliers, qui se ressentent toujours plus on inoins de la
fluctuation ci >\(' l'incertitude dans laquelle s'agite le monde.
Ainsi expliquée, la doctrine catholique ne s'oppose enríen
a la véritable liberté ; elle affermit le pouvoir et ne préjuge
pas les (¡restions «¡ni peinent se susciter entre les gouvernants H les gouvernés. Aucun pouvoir illégitime ne peu! s'appuyer sur le droit divin; car la légitimité est indispensable
.r2 LE PROTESTANTISME
pour mériter l'application de ce droit. Cette légitimité est déterminée et déclarée par les lois de chaque pays, d'où il résulte que l'organe du droit divin est la loi. Ce droit ue consolide donc que ce qui est juste ; et , à coup sur , ce qui assure dans le monde la justice, ne peut être accusé de mener au despotisme; car rien n'est plus contraire à la liberté et au bonheur des peuples que l'absence de la justice et de la légitimité.
De ce que les titres de légitimité du pouvoir qui gouverne un peuple sont bien garantis, il ne s'ensuit pas que la liberté de ce peuple soit en danger. Tout au contraire, la raison, l'histoire et l'expérience nous enseignent que tous les pouvoirs illégitimes sont tyranniques. L'illégitimité entraine nécessairement après soi la faiblesse, et les pouvoirs oppresseurs ue sont point les forts, mais les faibles. La véritable tyrannie consiste en ce que celui qui gouverne a soin de ses propres intérêts et non de ceux du public; or, c'est précisément ce qui arrive, lorsque se sentant faillie et chancelant, il est obligé d'avoir soin de se conserver et de se fortifier. Il n'a plus alors pour but la société, mais lui-même; au lien de songer au bien qu'il peut faire à ceux qu'il gouverne, il n'agit plus qu'en calculant d'avance l'utilité qu'il peut tirer de ses propres mesures.
Je l'ai dit dans un autre endroit , et je le répète : en parcourant l'histoire, on trouve partout écrite en lettres de sang celle vérité importante : Malheur <nu peuples gouvernés par un pouvoir qui est obligé dépenser à sa propn ïonservation. Vérité Fondamentale dans la science politique, et qui néanmoins a été oubliée d'une manière lamentable dans les temps modernes! On a prodigieusement travaillé, on travaille encore à creer des garanties pour la liberté; on a renversé pour cela
une multitude de gouvernements, et l'on :i pris a lâche de les affaiblir tous, sans songer (¡ne c'était le moyen le plus sûr d'introduire l'oppression. Qu'importent tes voiles don! se couvre le despotisme et les formes sous lesquelles il essaie de déguiser son existence? L'histoire qui recueille en silence les attentats commis depuis un demi-siècle on Europe; la véritable histoire, non celle qui est écrite par les auteurs de ces attentats, par leurs complices , ou par ceux qui en profitent,
-ir : \í CATHOLICISME.
«lira à la postérité les injustices el les crimes commis au milieu des discordes civiles par les gouvernements qui voyaient
approcher leur tin, et sentaient en eux-mêmes une extrême
faiblesse causee par leur conduite tyrannique et L'illégitimité de leur origine.
Comment donc a-t-on déclaré une si rude guerre au* doctrines qui tendaient à fortifier la puissance civile en la rendant légitime, et à prouver cette légitimité en déclarant «unla puissance descendait du ciel? Comment a-t-on pu oublier «jue la légitimité «lu pouvoir est un clément indispensable pour constituer sa Force, et que cette force est la plus sûre garantie de la liberté véritable? Kl qu'on ne dise pas que ce
sont la des paradoxes. Quel est le but de l'institution des so-
ciétés et des gouvernements? N'est-ce pas de substituer la force publique à la force privée , en taisant ainsi prévaloir le droit sur le fait? Or, des que vous VOUS attachez à miner le pouvoir, à en faire aux yeux du peuple un objet d'aversion ou de défiance; des que vous le lui montrez comme son ennemi naturel, et que vous avilissez les titres sacrés sur lesquels se fonde l'obéissance qu'on lui doit, vous attaquez au même instant l'objet même de l'institution de la société, et, affaiblissant l'action de la force publique, vous provotpicz le d<;v« loppenient delà force privée, ce qui est précisément ce «pie l'on a voulu éviter par l'institution des gouvernements.
Le secret de cette douceur qu'on remarquait dans la monarchie européenne , résidait en grande partie dans la sécurité, dans la force même de celte monarchie, force el sécurité fondées sur l'élévation et la légitimité des titres *\u pouvoir; de même, vous trouverez dans les périls qui environnent l«tronc «les empereurs romains et des souverains d'Orient, une
'les raisons de leur niftiislrneux despotisme. Je ne«raius point de l'assurer, et, «lans 1<* «ours de cet ouvrage, je le prouverai de plus en plus: une des causes des malheurs «pu- l'Europea
Soufferte pendant la laborieuse solution dn problème «le l'alliance de l'ordre avec la libelle, c'est l'oubli des doctrines
catholiques sur ce point. On a condamné ces doctrines sans les entendre, suis prendre la peine <!<• rechercher en quoi
elles consistaient ; et les ennemis de l'EgllSC B6 sont copies
les uns les autres , sans jamais recourir aux véritables sources , où il leur aurait été facile de trouver la vérité.
Le Protestantisme , en s'écartant de renseignement catholique, adonné alternativement dans les deux écueils opposés: lorsqu'il a voulu établir Tordre, il l'a fait au préjudice de la véritable liberté ; lorsqu'il a voulu soutenir la liberté, il s'est rendu ennemi de l'ordre. Du sein de la fausse réforme sont sorties les doctrines insensées qui, prêchant la liberté chrétienne, déliaient les sujets de l'obligation d'obéir aux puissances legitimes : du sein de la même réforme est également sortie la théorie des Hobbes , qui dresse le despotisme au milieu de la société comme une idole monstrueuse à laquelle tout doit être sacrifié, sans considération pour les éternels principes de la morale, sans autre règle que le caprice de celui qui commande, sans autre borne à son pouvoir que celle qui lui est marquée par les limites de sa force. Tel est le résultat auquel nécessairement on arrive lorsqu'on chasse du monde l'autorité de Dieu : l'homme, livré à lui-même, ne réussit à produire que la servitude ou l'anarchie; un même fait sous deux formes : Vempire de la force.
En expliquant l'origine de la société et du pouvoir, divers publicistes modernes ont beaucoup parlé d'un certain état de nature antérieur à tontes les sociétés, et ont supposé que ces sociétés se sont formées au moyen d'une lente transition de l'état sauvage à l'état de civilisation. Cette doctrine erronée a des racines plus profondes que quelques personnes ne se le figurent. Si l'on y fait bien attention, la source de l'égarement des idées sur ce point se trouve dans l'oubli de l'enseignement chrétien. Hobbes fait dériver toute espete de droit d'un pacte. D'après lui, lorsque les hommes vivent dans l'étal de nature, ils oui tous droit à tout; ce qui eu d'autres termes signifie qu'il n'y a aucune différence cutre le bien el le mal. D'où il résulte qu'aucune espèce de moralité n'a présidé aux organisations sociales ci que les sociétés doivent être considérées uniquement comme un moyen utile d'atteindre un but.
Pulfendorf et quelques autres, admettant le principe de la sorialité, c'est-à-dire faisant émaner de la société les règles de la morale, arrivent en dernier résultat au principe de
COMPARE Al CATHOLICISME. 55
Hobbes; ils foulent aux pieds la loi oaturelle et la loi éternelle. Si je recherche les causes qui ont pu produire de si grandes erreurs, je les trouve dans cette déplorable démangeaison . propre aux derniers siècles , de pe se servir en rien ,
dans 1rs discussions philosophiques et morales , du trésor de lumières que la religion nous fournit : ces lumières, la religion nous lc> présente sur toutes les questions , eú fixant par ses dogmes les points cardinaux de toute véritable philosophie et en nous offrant dans ses narrations le seul til conducteurqui existe pour remonter le chaos des temps primitifs. Lise/, les publicistes protestants, comparez-les aux é< rivains catholiques, et vous trouverez entre eux une différence remarquable. Ceux-ci raisonnent, lâchent les rênes à leur esprit et lui permettent les lointaines pérégrinations; mais ils conservent toujours intacts certains principes fondamentaux ; et toute théorie qu'ils ne peuvent concilier avec ces principes est inexorablement repoussée par eux comme fausse. Les premiers, au contraire, divaguent sans guide, sans boussole , dans l'espace illimité des opinions humaines, nous présentant une vive image de cette philosophie du paganisme , qui était privée des lumières de la foi pour se diriger dans la recherche du principe des choses ; au lieu de trouver un Dieu Créateur et Ordonnateur, sans cesse occupé comme un père plein de honte de la felicité des êtres qu'il a tirés du néant, cette philosophie ne parvenait à découvrir que le chaos, dans le monde physique comme dans le momie social. Cet état de dégradation et d'abrutissement qu'on a voulu déguiser sous le nom de nature, n'est en réalité que lechaos appliqué à la société : ce chaos, VOUS le I roiivere/. dans un grand nombre de publicistes modernes qui ne sont pas catholiques, et, par une coïncidence surprenante , digne des plus graves réflexions, vous le trouverez aussi dans les principaux écrivains de la
science païenne.
Des l'insiani que l'on perd de vue les grandes traditions du genre humain , es traditions qui nous représentent l'homme recevant <le Dieu lui-même l'intelligence , la parole et les règles de sa conduite dans cette vie; des que l'on oublie le récit de Moïse , simple, sublime et seule véritable explication
56 LE HiOTESTANTISME
do l'origine «le l'homme et de la société, les idées se confondent , les faits se brouillent , une absurdité entraîne d'autres absurdités, et l'explorateur , comme ces antiques maçons de la tour de Babel , subit un digne châtiment de son orgueil.
Chose remarquable! l'antiquité, qui, privée des lumières du Christianisme et perdue dans le labyrinthe des inventions humaines, avait presque oublie la tradition primitive surl'origine des sociétés el avait recours à la transition absurde de l'état sauvage à l'état civilisé, invoquait néanmoins , toutes les l'ois qu'il s'agissait de constituer une société, ce droit divin que certains philosophes modernes ont traité avec tant de mépris. Les plus célèbres législateurs s'efforcèrent d'établir sur l'autorité divine les lois qu'ils donnaient aux peuples : ils rendaient ainsi un solennel hommage à cette vérité logiquement établie par les catholiques, savoir, que tout pouvoir, pour être regardé comme légitime et exercer l'ascendant qu'il lui faut, doit demander ses titres au Ciel.
Voulez-vous que le législateur ne se trouve pas dans la triste nécessité de feindre des révélations qu'il n'a point reçues, et ne fasse pas intervenir Dieu à chaque instant d'une maniere extraordinaire dans les affaires humaines? Etablissez le principe général que toute puissance legitime vient de Dieu, que l'auteur de la nature est également l'auteur de la société", que l'existence de la société est un précepte imposé au genre humain pour sa propre conservation ; faites que l'orgueil ne se sente plus blessé parla soumission et l'obéissance ; montrez dans celui qui commande l'investiture dune autorité' supérieure , de sorte qu'on puisse se soumettre à lui sans l'ombre d'une bassesse; eu un mol, établissez la doctrine catholique : aussitôt, quelles que soient les formes du gouvernement , vous aurez trouvé un fondement solide pour y appuyer le respect du aux autorités, vous aurez assis l'édifice social sur une liase certainement plus stable que les conventions humaines.
Examinez le droil divin tel queje viens de le présenter en
m'appuyanl sur l'interprétation d'illustres docteurs, et je suis sur que vous ue pourrez vous empêcher de l'admettre comme parfaitement conforme aux lumières d'une saine philosophie. Que si vous vous obstinez à donner à ce droit un sens étrange
COMPARÉ AI' CATIlOLICISMi:. o7
qui n'est point le sien , prétendant qu'il doit être expliqué (1*11111' antre façon , j'exigerai de voua une chose que vous ne pourrez me refuser : présentez-moi un texte de l'Ecriture sainte, un monumenl des traditions reconnues pour articles de foi dans l'Eglise catholique, nue décision des conciles ou despontifes, qui démontre que votre interprétation est fondée ; jusqu'à ce que vous ayez, fait cette démonstration , j'aurai le droit <!»■ muís dir<- que , possédés du désir de rendir le Catholicisme odienx, vous lui imputez des doctrines qu'il ne professe pas, vous lui attribuez des dogmes qu'il ne reconnaît pas; adversaires sans franchise et sans loyauté qui employez des armes reprouvées par les lois du combat (i).